POINT DE VUE

Drogues de synthèse : quelle évolution récente en pratique ?

Carole Stavart

Auteurs et déclarations

11 janvier 2023

Dr Guillaume Davido

Le développement et la consommation de drogues de synthèse ont connu un boom particulièrement important au cours de la dernière décennie. Qu’en est-il aujourd’hui ? Observe-t-on, en pratique, une augmentation de ces substances, et notamment des cathinones de synthèse? Interview du Dr Guillaume Davido, psychiatre spécialisé en addictologie à l’hôpital Bichat, à Paris.

 

Quelle a été l’évolution des nouvelles drogues de synthèses ces dernières années ?

Dr Guillaume Davido : Parmi les patients que je rencontre en tant qu'addictologue de liaison à l'hôpital Bichat, ceux qui consomment des drogues synthétiques telles que les cathinones de synthèses, utilisent toujours les mêmes types de molécules que l'on voit depuis leur apparition dans les années 2000. En réalité, ces substances sont toutes similaires à la 3-MMC et la 4-MMC. Seules deux ou trois particules changent dans la formule de manière à échapper à la législation. D'après des données assez récentes [1], il y aurait même moins de cathinones de synthèses créées au fur et à mesure des années après un boum entre 2012 et 2016.

Ainsi, depuis 2014 on observe moins de nouvelles drogues de synthèses qui apparaissent au quotidien. L'une des raisons serait la difficulté, croissante, à suivre ces produits qui sont vendus par milliers sur internet, et le plus souvent non étiquettés en tant que tels (les douanes ne pouvant pas tester tous les différents produits inconnus interceptés). [1,2  ]Il y a eu néanmoins des saisies importantes de drogues et la justice s'y intéresse de plus près qu'auparavant. Les saisies de cathinones ont ainsi augmenté pour atteindre 3,3 tonnes en 2020, contre 0,75 tonne en 2019, et d'importantes saisies ont continué d'être signalées en 2021 et 2022.[2] 

Si Le 3-MMC et le 3-MMC sont disponibles sur le marché européen depuis plusieurs années, leur disponibilité semble avoir augmenté vers 2020. Le système d'alerte précoce a également reçu des signalements faisant état de dommages associés à ces deux substances. Les Pays-Bas, par exemple, ont constaté que le nombre d'empoisonnements suspectés d'impliquer le 3-MMC est passé de 10 en 2018 à 64 en 2020.[3]

 

 Source : SINTES de l'OFDT 2021 [2]

Y -a-t-il eu, selon vous, un "effet COVID" dans la consommation de ces drogues de synthèse ?

Dr Guillaume Davido : On a pu effectivement remarquer une hausse de la consommation durant le confinement en raison notamment de la facilité d'accès. Le seul moyen de se procurer des drogues était d'aller sur Internet et cela pouvait se faire très facilement, en quelques clics.

Jusqu'à présent, l'accès au darknet était nécessaire pour se procurer différentes substances illicites. Mais encore une fois, comme la législation a du mal à suivre les nouvelles drogues de synthèse et surtout à les reconnaitre, lors des transactions sur internet, le darknet est de moins en moins nécessaire et les sites conventionnels permettent de se les procurer assez aisément. On peut même s’en procurer plus facilement que du cannabis sur le net.

Par ailleurs, durant le COVID, les problèmes de mal-être, de solitude, la dépression et autres troubles mentaux a amplifié le recours à ces drogues de synthèse.

Pouvez-vous rappeler les effets associés à la consommation de cathinones de synthèse ?

Dr Guillaume Davido : Ces drogues ont principalement un effet amphétamine-like, psychostimulant comme la cocaïne, ainsi qu'un effet entactogène et désinhibitoire. La descente est très forte, c'est l'effet inverse de la prise, et les personnes qui en consomment sont plus à risque de développer une dépression et des crises d'anxiété. Le risque suicidaire est également omniprésent. De plus, étant donné que le produit est très hallucinogène, certaines personnes peuvent développer des troubles délirants persistants. Quelle que soit la formule de la substance, elle a cet effet particulier.

Il y a toujours un risque par la suite d'une addiction à ces produits, selon les différents profils d'usagers. Les effets de ces produits sont tels qu'un individu qui en subit les effets négatifs (hallucinations désagréables par exemple) n'ira probablement pas en reconsommer. Mais chez un patient plus tolérant, dont les effets « positifs » priment, alors le risque d'addiction sera plus important

Quel est le profil des utilisateurs de cathinones de synthèse ?

Dr Guillaume Davido : La pratique du chemsex est souvent associée à la consommation de cathinones de synthèse. Dans ma pratique, ce sont surtout les services qui se chargent de patients chemsexeurs qui m'appellent concernant la consommation de ce type de drogue. Et tel que décrit dans la littérature, cela concerne surtout des jeunes hommes homosexuels qui sont souvent bien insérés socialement, chemsexeurs, et qui consomment de plusieurs manières : soit sous forme de poudre en parachute c'est-à-dire en mettant le produit dans un papier de cigarette à rouler et en gobant la poudre, parfois en plug anal, ou encore en inhibant un tampon hygiénique diffusé au niveau rectal (les muqueuses diffusent plus rapidement et il y a une meilleure diffusion, donc l'effet est instantané et très rapide. Cela a un effet addictogène qui donne envie d'en reprendre directement après). Ou, enfin, en intraveineux. Il s'agit du profil type que je rencontre le plus souvent du fait de mon activité.

Cependant, j'interviens également parfois aux urgences, et il m'arrive de voir des patients consommateurs de cathinones de synthèse qui viennent pour une dépression et qui n'ont pas forcément de conduites sexuelles à risque. Ils sont parfois hétérosexuels, et n'ont pas forcément de comorbidités infectieuses, et ils ne le prennent pas en intraveineuse. De manière générale, je dirais que ce sont des gens qui ont un profil festif, qui goûtent une fois, et voyant que cela les a aidé à aller plus facilement vers les autres, ils en reprennent. Par la suite, ils vont s'en procurer sur internet, parfois commencer à en consommer seuls, et continuer. C'est à ce moment-là que l'addiction commence à s'installer, avec les conséquences néfastes, des symptômes délirants, une descente qui peut être très dure, des tendances suicidaires, des troubles cognitifs, etc.

Les principaux consommateurs de ces produits (chemsexeurs) ont souvent des comorbidités (psychiatriques ou infectieuses) et sont souvent bien inscrits dans un circuit de soin. Il s'agit d'une population un peu différente de celle qui utilise d'autres produits comme le crack, qui est en général plutôt une population précaire. Nous avons ici une population qui est bien insérée socialement et ces individus ont plutôt tendance à suivre leur traitement, d'ailleurs ils sont souvent pressés de nous rencontrer. 

Quels sont les risques collatéraux, et notamment à long terme, de ces drogues ?

Dr Guillaume Davido : Il s'agit, pour la plupart, de patients que l'on retrouve en maladies infectieuses. Ils ont des conduites sexuelles à risque, et ils sont d'autant plus désinhibés avec la prise de produit qu'ils rentrent souvent dans un cercle vicieux, avec des comorbidités infectieuses telles que le VIH mais aussi l’hépatite B, C ou encore la syphilis. 

Comme tout psychostimulants, les cathinones de synthèses sont neurotoxiques et sur le long terme elles peuvent provoquer des troubles cognitifs et des pertes de mémoire. Par ailleurs, ces patients prennent parfois d'autres produits et/ou de l'alcool. Certains médecins estiment que les individus qui développent des psychoses, notamment avec le cannabis mais aussi avec les cathinones, sont souvent des patients qui sont déjà à risque, et la substance ne fait qu'accélérer le processus. Mais la littérature explique bien que ces substances développent des troubles délirants, de la paranoïa et des pharmaco psychoses, chez la plupart des patients.[4]

Cette interview a initialement été publiée sur  Mediquality , membre du réseau Medscape.

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