Idées et comportements suicidaires : de plus en plus de preuves du poids de la génétique

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

11 janvier 2023

Durham, Etats-Unis – Une étude d’association pangénomique (en anglais genome-wide association study, GWAS) sur les idées et comportements suicidaires a identifié des loci génétiques de risque liés à l'ascendance. Publiés en ligne en décembre dans JAMA Psychiatry[1],ces résultats apportent une preuve supplémentaire de la base génétique des idées et conduites suicidaires.

« C'est essentiel pour nous de poursuivre l'étude des facteurs de risque génétiques des comportements suicidaires. Nous pouvons ainsi mieux comprendre leur biologie et développer de meilleurs traitements », a indiqué la principale investigatrice, la Dr Allison Ashley-Koch (Duke University Medical Center, Durham, Caroline du Nord, Etats-Unis) à Medscape Medical News.

Idées et conduites suicidaires en héritage

Le suicide est une cause majeure de décès, en particulier chez les jeunes entre 15 et 29 ans. Alors que le taux global de suicide a diminué de 36 % au cours des vingt dernières années, il a augmenté de 35 % aux Etats-Unis pendant la même période, avec une flambée parmi les vétérans militaires.

Les études menées sur des jumeaux suggèrent que l'hérédité compte pour 30 à 44% dans les idées et conduites suicidaires mais les bases génétiques moléculaires restaient jusqu'ici peu connues. Pour approfondir cette question, des chercheurs ont mené une étude auprès de 633 778 vétérans américains de la cohorte Million Veteran Program (MVP). Parmi eux, 71% avaient des ancêtres européens, 19% des ancêtres africains, 8% étaient hispaniques et 1% asiatiques. Moins de 10 % de l'échantillon étaient des femmes. Les participants ont donné leur accord pour l'utilisation informatique de leurs données génétiques obtenues grâce à l'analyse d'un prélèvement sanguin.

Les chercheurs ont identifié à partir de codes diagnostiques et d'autres sources 121 211 individus avec des idées et conduites suicidaires. Les taux d'idées et conduites suicidaires différaient selon l'âge et le sexe : chez les vétérans, les personnes avec des idées et des conduites suicidaires étaient plus jeunes et plus souvent des femmes.

En plus de l'âge et du sexe, les chercheurs ont retrouvé des « composantes génétiques » en lien avec l'origine ethnique. Déjà, ils avaient mis en évidence que les taux d'idées et conduites suicidaires différaient significativement selon l'origine des participants : 25 % de ceux descendant d'Africains ou d'Hispaniques, 21 % de ceux descendant d'Asiatiques et 16,8% de ceux ayant des ancêtres européens. Et grâce à une méta-analyse de la littérature, ils ont identifié sept loci à risque lié à l'hérédité.

Pour vérifier si ces résultats étaient reproductibles, ils ont utilisé l'International Suicide Genetics Consortium (ISGC), un consortium international regroupant environ 550 000 personnes avec pour la plupart des ancêtres européens.

L'analyse a montré que le premier locus en cause était l'intron non-codant rs6557168 qu'on retrouve dans le gène ESR1, lequel code un récepteur oestrogénique. Des travaux précédents ont identifié le gène ESR1 comme un gène « moteur » dans le développement du syndrome du stress post-traumatique et de la dépression, deux facteurs de risque d'idées et de conduites suicidaires parmi les vétérans.

Le deuxième locus est l'intron rs12808482, retrouvé dans le gène DRD2 , lui-même codant un sous-type du récepteur dopaminergique D2. Les auteurs précisent que le gène DRD2, largement exprimé dans le tissu cérébral (cortex préfrontal, noyau accumbens, substance noire et hippocampe), est associé avec divers phénotypes psychiatriques. Des études suggèrent que le gène DRD2 est associé à d'autres facteurs de risque pour les idées et conduites suicidaires, tels que la schizophrénie, les troubles de l'humeur et le TDAH, mais le gène DRD2 pourrait aussi contribuer directement au risque suicidaire.

« Un gène candidat remarquable »  

L'étude a révélé une association avec le rs10671545, variant retrouvé dans le gène DCC, qui est « un gène candidat remarquable », écrivent les investigateurs qui rappellent que ce gène, exprimé dans le tissu cérébral et impliqué dans la plasticité synaptique, la guidance axonale ou encore le rythme circadien, est associé à divers phénotypes psychiatriques.

Ils ont aussi découvert des assocations, qu'ils ont qualifié d'«intrigantes», avec le gène TRAF3 qui régule la production d'interféron de type1. D'ailleurs beaucoup de patients qui reçoivent un traitement à base d'interféron développent un trouble dépressif majeur et des pensées suicidaires. Le gène TRAF3 est aussi associé avec un comportement antisocial, des abus de substance et le TDAH. Le lithium, traitement gold standard des troubles bipolaires qui réduit le risque suicidaire, module l'expression de TRAF3 .

La Dr Ashley-Koch indique que la réplication de ces loci (ESR1, DRD2, TRAF3 et DCC) s'observait principalement parmi les personnes blanches de cette cohorte de civils. « Cela nous suggère qu'au moins un peu du risque de pensées et de conduites suicidaires traverse les générations et est partagé par les militaires et les civils ».

Ce qu'elle considère particulièrement « enthousiasmant », c'est que les quatre gènes sur lequel l'étude se concentrait étaient précédemment connus pour leur implication dans des troubles psychiatriques. « Ces gènes sont importants dans les maladies psychiatriques, mais pas toutes, précisément celles associées à un risque élevé de conduite suicidaire, tels que la dépression, le syndrome de stress post-traumatique, la schizophrénie et le TDAH ». Elle a précisé que ces résultats n'auraient pas d'impact immédiat sur la pratique clinique.

« Nous devons nous diriger vers l'étape suivante, c'est-à-dire essayer de comprendre comment ces facteurs génétiques jouent sur le risque et d'identifier les autres facteurs qui augmentent ce risque. Puis, quand nous serons au clair avec ça, nous pourrons développer de nouveaux traitements », a-t-elle ajouté.

Une recherche « utile et noble »

Invitée à commenter cette étude pour Medscape Medical News, la Dr Elspeth Ritchie (psychiatre Medstar Washington Hospital Center, Washington DC, Etats-Unis) a qualifié ce type de recherche génétique « d'utile et noble ».

Les chercheurs s'intéressent depuis longtemps aux facteurs de risque de suicide parmi les personnels militaires et les vétérans, a rappelé la Dr Ritchie. Aujourd'hui, on sait qu'être un homme jeune est un facteur de risque, de même que se sentir exclus ou mal à l'aise dans son unité, ou encore une addiction à la drogue ou à l'alcool. La psychiatre a indiqué aussi que d'autres troubles psychiatriques, comme la schizophrénie, la dépression et le trouble bipolaire sont au moins partiellement hérités.

Cela dit, elle estime que les résultats de cette étude ne devraient pas être utilisés pour discriminer ceux pour lesquels les loci génétiques ont été identifiés sans avoir une preuve plus claire de leur impact. « Si nous étions capables d'identifier ces gènes, commencerions-nous pour autant à dépister tout ceux qui veulent rejoindre l'armée ? » interroge-t-elle. Elle considère, tout comme sa consœur, que des travaux supplémentaires sont nécessaires pour savoir en quoi être porteur de ces gènes peut avoir un impact sur les soins.

Cela dit, elle rappelle que le comportement est influencé non seulement par la génétique mais aussi par l'environnement. « Cette étude pourrait rappeler l'impact de la génétique alors qu'aujourd'hui on s'intéresse bien plus aux facteurs environmentaux ».

 

Financements et liens d’intérêts
L'étude a été en partie financée par une bourse du Clinical Science Research and Development (CSR&D) service of the Veterans Health Administration's Office of Research and Development, mais aussi par un programme commun de l' US Department of Veterans Affairs et de l'US Department of Energy. La Dr Ashley-Koch a déclaré recevoir des subventions de l'Administration en charge des vétérans. La Dr Elspeth Ritchie n'a pas déclaré de lien d'intérêt en rapport avec ce travail.

 

Cet article a initialement été publié sur Medscape.com sous l’intitulé
More Evidence Suicidal Thoughts, Behaviors Are Genetically Based. Traduit et adapté par Marine Cygler.

 

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