POINT DE VUE

« Autopsier un corps, c’est d'abord vouloir lui rendre justice »

Frédéric Soumois

Auteurs et déclarations

11 novembre 2022

Liège, Belgique-- Le directeur de l’Institut de médecine légale de l’Université de Liège raconte certains de ses plus « beaux cas » dans un livre que l’on avale comme un polar. Au fil des cadavres, on découvre aussi un attachement paradoxal mais profond à la vie. Et une tendresse extrême pour les naufragés des accidents de l’existence.

Un corps baigné de milliers d'insectes nécrophages mais qui attrape la main du policier qui veut saisir son portefeuille pour établir son identité, une fille qui perce son père de dix balles mais qui, grâce à l'autopsie, ressort libre du commissariat, des pendus qui ne se sont pas pendus sans « aide ». Vous n'êtes pas dans un film inspiré d'Halloween, mais dans les « mémoires » du Dr Philippe Boxho, directeur de l'Institut de médecine légale de l'Université de Liège et légiste depuis trente ans. Notre confrère de MediQuality, Frédéric Soumois, a interrogé celui qui est récemment devenu président du conseil d'administration du CHU de Liège.

Contrairement à ce que laisse penser une vision née des séries télévisées, il est rare que vos conclusions aboutissent directement à trouver l'auteur de faits criminels. Mais vous aidez à fermer beaucoup de portes et à ébranler des conclusions hâtives ou prématurées. 

Nous voyons environ un corps par jour. Trois pour cent d'entre eux méritent qu'on aille plus loin pour explorer la manière dont ils ont perdu la vie. Le filtre, ce sont les magistrats qui l'exercent en estimant qu'un décès est suspect et demandent notre intervention. C'est d'abord pour nous un exercice de respect pour les familles, qui veulent, la plupart du temps, savoir « comment cela s'est passé », comment a été commis le suicide ou le meurtre, si la personne a souffert, etc. Certaines familles ne veulent pas entendre parler de nous, ce que l’on respecte parfaitement. Mais la plupart du temps, elles éprouvent le besoin de savoir pour pouvoir entamer leur travail de deuil. Nous ne sommes ni médecins généralistes ni policiers. On n'enquête pas comme dans les séries télé américaines. Mais nous pouvons souvent répondre aux questions que se posent les familles. Parfois très tard : récemment, j'ai reçu une famille qui, dix ans plus tard, voulait comprendre comment s'était déroulé un suicide. Cela aide à ne plus se poser de questions et poursuivre le deuil. Autopsier un corps, c'est vouloir d'abord lui rendre justice.

 
Nous pouvons souvent répondre aux questions que se posent les familles.
 

Et parfois, vous disculpez quelqu'un qui aurait subi de longues années d'emprisonnement…

C'est notamment arrivé avec une jeune fille qui, pendant la nuit, avait déchargé une carabine entière vers le corps de son père, qui exerçait sur elle une forte contrainte. Chance pour elle, il était mort dans son lit d'un AVC trois heures avant qu'elle ne passe à l’acte. Malgré son intention manifeste de l'assassiner, elle n'a fait que cribler un cadavre de plomb, donc elle est relaxée par la justice. Et pourra vivre sans le remords permanent d'être une parricide. On peut espérer que cela lui donne davantage de chances de vivre au mieux. 

Mais d'autres doivent vous vouer aux gémonies, comme ceux qui « suicident » discrètement leur conjoint…

C'est vrai que les légistes voient beaucoup de suicidés. Les examiner poursuit un double but, d'une part éviter qu'un meurtre passe inaperçu, et d'autre part informer les proches quant à la cause du décès. Très souvent, les proches ne peuvent se résoudre au suicide de leur parent, ils ont besoin de réponses et nous sommes là pour ça aussi.

Dans le cas que vous évoquez [faux suicide], c'est tout autre chose. Le pendu est en pendaison incomplète, ce qui signifie qu'une partie du corps touche encore le sol ou un objet d'appui. Ici, les pieds touchent par terre et ses genoux sont fléchis. On rencontre la pendaison incomplète dans plus de 90% des cas de suicide. Pour la plupart des gens, c'est incompréhensible, puisqu'il suffirait d'appuyer sur ses jambes pour sauver sa vie. Mais en fait quand le cerveau est privé d'oxygène à cause de l'arrêt circulatoire provoqué par la pression de la corde à hauteur du cou et donc des artères carotides qui amènent le sang depuis l'aorte vers le cerveau, les diverses zones cérébrales s'arrêtent progressivement de fonctionner. Ainsi la personne reste consciente alors qu'elle n'est plus capable de bouger. 

Je dépends donc mon pendu et le couche au sol. Puis je retire la corde et les vêtements supérieurs, ce que je n'ai pu faire en position de pendaison, vu la présence de la corde. C'est le moment le plus important de l'examen, celui de la trace du lien, du sillon de pendaison. D'habitude, les sillons sont obliques vers le haut et l'arrière, car il n'existe que fort peu de pendaisons à l'horizontale et ils sont alors incomplets, c'est-à-dire que la corde réalise une anse de seau qui fait pression sur les parties antérieures et latérales du cou sans atteindre la région de la nuque.

C'est le cas pour mon pendu, mais le sillon est bien plus large que la corde en régions latérales du cou, comme si la corde avait glissé de bas en haut lors de la pendaison. Je n'ai jamais observé cela en pendaison incomplète. Grâce à des traces de plâtre sur la corde, je comprends que mon pendu a été hissé. Je suis donc face à un meurtre. Le suspect est sa femme, mais elle pèse 60kg et le pendu 130 kg. Grâce à la forme du nœud, on identifie que l'auteur doit être un batelier. Et effectivement c'est la profession de l'amant de la femme. On y ajoute des benzodiazépines en quantité dans le sang du pendu et on comprend pourquoi il ne s'est pas défendu. Sans l'intervention d'un médecin légiste, ce cas serait passé à la trappe. 

Et pourtant, aujourd'hui, les gouvernements diminuent les moyens consacrés à la médecine légale, amputent vos outils, ne renouvellent pas vos machines…

La justice veut faire des économies. Or, l'Etat doit agir pour que les crimes ne restent pas impunis. Car si le système ne rend pas la justice, le danger est grand que les gens veuillent se faire justice eux-mêmes, avec toutes les dérives qu'on imagine, comme la multiplication des crimes de sang. Si les criminels sentent que le risque d'être poursuivi s'amenuise, que la certitude d'être inquiété n'est plus majeure, alors il y a peu de chances que les faits diminuent. 

 

Docteur Philippe Boxho, Les morts ont la parole, Editions Kennes, 190pp, 19,90 euros.

 

Cet article a été initialement publié sur MediQuality.net, membre du réseau Medscape.

 

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