Quand un médecin et son patient font la paire : portrait d'un oncologue engagé

Kate Johnson

Auteurs et déclarations

25 octobre 2022

Notre consœur Kate Johnson a rencontré le Dr Eric Winer, actuel président de l'American Society of Clinical Oncology (ASCO) pour Medscape édition internationale. Dès les premiers instants dans son bureau, c’est le lien qu’il entretient avec ses patients qui prend le pas sur le reste. La relation médecin-patient, il lui voue une ferveur particulière, l’ayant lui-même expérimentée en étant hémophile et en ayant contracté VIH et hépatite C au cours de ses traitements, avant de devenir médecin oncologue.

Eric Winer, MD

New Haven, Etats-Unis – Le Dr Eric Winer est en train d’évoquer avec beaucoup d'affection ses anciens patients – dont beaucoup lui ont offert des souvenirs, accrochés dans son bureau – quand il se lève d'un bond de son bureau, disparaissant de ma vue, tandis que son récit se poursuit au milieu d'une série de cliquetis. Il émerge finalement avec un sourire, tient une seule raquette à neige et raconte : l’objet lui a été donné par une patiente qui lui a promis l'autre moitié de la paire s'il pouvait la garder en vie pendant 5 ans. Malgré la joie qu’il a ressenti à cette idée, il n'y est pas parvenu, cette histoire illustre néanmoins le partenariat qu'il entretient avec ses patients. L'échange de cette raquette avec la patiente a constitué l’équivalent d’une poignée de main un accord tacite signant qu’ils combattaient ensemble son cancer du sein.

Cela explique que le fil rouge choisi cette année par le Dr Winer soit "Le partenariat avec les patients, pierre angulaire des soins et de la recherche contre le cancer".

Il est en effet convaincu que les soins aux patients ne doivent pas s'apparenter à une mise en scène, mais plutôt à une coécriture du scénario. Il s'agit de « découvrir ce qu'ils veulent, quelles sont leurs valeurs, quelles sont leurs préférences », explique le Dr Winer à Medscape Medical News. « Et je pense qu'en oncologie, ce partenariat est particulièrement important parce que le cancer fait tellement peur aux gens qu'ils ont besoin de sentir qu'ils ont un partenaire dans leur expérience. »

Ses patients ont manifestement adopté son approche, à en juger par les souvenirs qui remplissent son bureau, mais il affirme que sa relation avec les patients nourrit également ses propres besoins. En travaillant en étroite collaboration avec les patients, « vous vous sentez beaucoup plus satisfait et éprouvez ce que je considère être la joie de procurer des soins », déclare-t-il. « Et cette joie, si vous êtes en mesure de la ressentir, est, je pense, ce qui protège le mieux contre l'épuisement professionnel. »

S'il y a bien un moment dans sa carrière où le risque de burnout pourrait le guetter, c'est maintenant. Cette année, non seulement il a entamé son mandat de 59e président de l'ASCO, mais il assume également de nouvelles fonctions en tant que directeur du Yale Cancer Center et médecin en chef du Smilow Cancer Hospital de Yale (New Haven, Connecticut).

Auparavant, il a travaillé au Dana-Farber Cancer Institute de Boston pendant plus de 20 ans, mais son arrivée à Yale constitue en quelque sorte un retour aux sources : c’est, en effet, à Yale que le Dr Winer a fait ses études de médecine.

Hémophile et contaminé par les traitements

Si les défis semblent alimenter l'énergie du Dr Winer plutôt que de la drainer, c’est peut-être en raison de tous ceux qu'il a eu à relever dans sa vie. Sa première expérience de la médecine, il l’a connue en tant que patient. Né hémophile en 1956, à une époque où l'espérance de vie de ces patients était inférieure à 20 ans, il a vu sa vie changer avec la mise au point du concentré de facteur VIII fabriqué à partir de dons de sang, dont il a pu disposer lorsqu'il avait environ 13 ans. « Du jour au lendemain, je suis devenu un adolescent normal », a-t-il rappelé dans une conférence qu'il a donnée en 2016.

Néanmoins, certains de ces produits ayant été fabriqués à partir de sang contaminé, Eric Winer a contracté à la fois le VIH et l'hépatite C à cause de son traitement lorsqu’il était en fac de médecine. Le VIH a été traité par une thérapie antirétrovirale hautement active, et l'hépatite C a été guérie après deux ans de traitement à l'interféron et à la ribavirine, a-t-il précisé lors de sa conférence.

 
Du jour au lendemain, je suis devenu un adolescent normal.
 

Lors de cette conférence, le Dr Winer a également rappelé que la stigmatisation associée au VIH était telle qu'il a vécu "caché" à la fin des années 1980 et dans les années 1990. « Je pouvais à peine en parler à mes amis et collègues », craignant pour sa carrière et sa situation financière, et les difficultés sociales auxquelles ses enfants devraient faire face. Pour preuve du niveau de peur associé au VIH à l'époque, il cite une anecdote : son dentiste l'a "viré", invoquant les inquiétudes du personnel concernant son infection.

« La stigmatisation... fondée sur la maladie peut être dévastatrice », a-t-il déclaré à l'époque.

Aujourd'hui, dans une interview accordée à Medscape Medical News, le Dr Winer dit qu'il se considère comme « un gars vraiment chanceux », alors que d'autres dans sa situation pourraient voir les choses bien autrement.

« Je pensais que j'allais mourir jeune peut-être dramatiquement jeune et au lieu de cela, je suis maintenant un vieil homme et je dois faire face aux mêmes choses que tout le monde, comme ces cheveux gris. Je n'arrive pas à croire que j'ai des enfants aussi vieux, et que j'ai des petits-enfants ».

 
La stigmatisation... fondée sur la maladie peut être dévastatrice.
 

Élargissement du point de vue

Si le Dr Winer s’est concentré pendant 32 ans sur le cancer du sein, ses nouvelles fonctions vont l’amener à lutter contre les disparités en matière de soins de santé, un sujet qui touche tous les cancers et qui est l’un de ses chevaux de bataille.

« Je veux imaginer que pour beaucoup, beaucoup de cancers dans la prochaine décennie, nous aurons un traitement qui nous permettra d'empêcher les gens de mourir de cette maladie », prédit-il. « Soit alors, ils seront guéris, soit ils pourront vivre avec cette maladie comme avec une maladie chronique et gérable ».

« Mais ce ne sera le cas que si nous disposons de soins équitables à tous les niveaux », poursuit-il. « Et pour l'instant, nous n'en sommes pas là... Nous savons que si vous avez la peau noire et un cancer du sein, vous avez beaucoup plus de risques d'en mourir que si vous êtes blanche. Nous savons que si vous n'êtes pas assurée, ou si vous êtes peu éduquée, vous avez plus de risques de mourir d'un cancer. »

« Nous devons venir à bout de cela. Je pense que les questions sociales vont être notre plus grand défi dans les années à venir, c'est pourquoi l'ASCO travaille sur ce sujet, en essayant de se concentrer sur les recherches qui s’intéressent aux questions de disparités. A Yale, et dans de nombreux centres de lutte contre le cancer, nous sommes particulièrement investis dans ce sujet. »

L’article a été publié initialement sur Medscape.fr sous l’intitulé Partnering With Patients Is Cornerstone, Says New ASCO President . Traduit par Stéphanie Lavaud.

 

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