Un neuroscientifique allègue des irrégularités dans la recherche sur la maladie d'Alzheimer

Damian McNamara

28 juillet 2022

Nashville, Etats-Unis – Un neuroscientifique américain affirme que certaines études sur l'agent expérimental simufilam (Cassava Sciences), un médicament qui cible la bêta-amyloïde (Aβ) dans la maladie d'Alzheimer (MA), sont erronées, et a donc fait part de ses préoccupations aux National Institutes of Health (NIH).

L'accumulation d'amyloïde comme piste de recherche principale : des bases erronées ?

Le Dr Matthew Schrag, PhD, du département de neurologie du Vanderbilt University Medical Center, Nashville, Tennessee, a découvert ce qu'il appelle des incohérences dans les principales études portant sur le médicament.

Dans un rapport de dénonciation adressé au NIH au sujet du médicament, le Dr Schrag affirme que plusieurs chercheurs éminents ont modifié des images et les ont réutilisées pendant des années pour étayer l'hypothèse selon laquelle l'accumulation d'amyloïde dans le cerveau provoque la MA. Le NIH a financé la recherche sur l'Aβ comme cause potentielle de la MA à hauteur de millions de dollars pendant des années.

« Cette hypothèse [l'accumulation d'amyloïde] a été la piste de recherche dominante dans ce domaine », a déclaré le Dr Schrag à Medscape Medical News. « Un grand nombre de thérapies qui ont été développées et testées cliniquement au cours de la dernière décennie se sont concentrées sur l'hypothèse amyloïde dans une formulation ou une autre. Il s'agit donc d'un élément important de la façon dont nous envisageons la maladie d'Alzheimer », a-t-il ajouté.

Dans un article approfondi publié dans Science le 22 juillet et écrit par le journaliste d'investigation Charles Piller, le Dr Schrag a déclaré qu'il s'était impliqué après qu'un collègue lui ait suggéré de travailler avec un avocat qui enquêtait sur le simufilam [1]. L'avocat a versé 18 000 dollars au Dr Schrag pour enquêter sur les recherches menées sur l'agent. Cassava Sciences nie toute faute, selon l'article.

Le Dr Schrag a fait passer de nombreuses études sur la MA par un logiciel d'imagerie sophistiqué. L'effort a révélé de multiples images de Western blot – que les scientifiques utilisent pour détecter la présence et la quantité de protéines dans un échantillon – qui semblaient avoir été modifiées.

Des enjeux importants

Le Dr Schrag a trouvé « des images apparemment modifiées ou dupliquées dans des dizaines d'articles de journaux », indique l'article de Science [1].

« L'enjeu est de taille et il est également important de reconnaître les limites de ce que nous pouvons faire. Nous avons travaillé avec ce qui a été publié, ce qui est disponible publiquement, et je pense que cela doit nous alerter, mais nous n'avons pas non plus examiné le matériel original parce qu'il n'est tout simplement pas disponible pour nous », a déclaré Matthew Schrag à Medscape Medical News.

Toutefois, il a ajouté que, malgré ces limites, il pense que « les éléments sont suffisamment importants pour que les organismes de réglementation les examinent de plus près afin de s'assurer que les données sont correctes ».

Le magazine Science rapporte qu'il a lancé son propre examen indépendant, demandant à plusieurs experts en neurosciences d'examiner également la recherche. Ils ont approuvé les conclusions générales de Matthew Schrag selon lesquelles quelque chose clochait.

Bon nombre des études mises en cause dans le rapport de dénonciation impliquent Sylvain Lesné, PhD, qui dirige le laboratoire Lesné à l'université du Minnesota, Minneapolis, et est professeur associé de neurosciences. Sa collègue le Dr Karen Ashe, PhD, professeur de neurologie dans la même institution, est également mentionnée dans le rapport de dénonciation. Elle est co-auteur d'un rapport publié en 2006 dans Nature qui identifie un sous-type d'Aβ comme un coupable potentiel de la MA.

Medscape Medical News a contacté Sylvain Lesné et Karen Ashe pour obtenir des commentaires, mais n'a pas reçu de réponse.

Cependant, un courriel d'un porte-parole de l'Université du Minnesota a déclaré que l'institution est « consciente que des questions ont été soulevées concernant certaines images utilisées dans des publications de recherche évaluées par des pairs et rédigées par les professeurs de l'Université Karen Ashe et Sylvain Lesné. L'Université suivra ses protocoles pour examiner les questions soulevées par les réclamations. Pour l'instant, nous n'avons pas d'autres informations à fournir. »

Invitée à commenter, Maria Carrillo, PhD, responsable scientifique de l'Alzheimer's Association, a déclaré à Medscape Medical News que si les « accusations de falsification d'images ou de données sont vraies, tous les responsables doivent rendre des comptes - y compris les scientifiques, leur établissement, les revues et les bailleurs de fonds ».

La responsabilité comprendrait l'aveu de la falsification, la rétractation des images ou des données falsifiées, le remboursement des fonds et l'inéligibilité des financements futurs pour les personnes jugées responsables, ainsi qu'une application nouvelle ou plus stricte des politiques visant à empêcher la répétition de ces fraudes, a-t-elle ajouté.

Une question de confiance

Matthew Schrag a souligné « l'importante relation de confiance entre les patients, les médecins et les scientifiques lorsque nous explorons des maladies pour lesquelles nous n'avons pas de bons traitements ». Il a ajouté que lorsque les patients acceptent de participer à des essais et de prendre les risques qui y sont associés, « nous leur devons un très haut degré d'intégrité en ce qui concerne les données de base. »

Maria Carrillo acquiesce. « Il est vraiment urgent de réaliser des progrès dans le diagnostic, la réduction des risques, le traitement et la prévention de la maladie d'Alzheimer et de toutes les démences, mais il n'y a pas de place pour les raccourcis fondés sur la malhonnêteté et la tromperie », a-t-elle déclaré. « Nous le devons à tous ceux qui ont été touchés par la maladie d'Alzheimer, les personnes atteintes, leurs familles, les personnes à risque, les participants à la recherche et la communauté médicale et de recherche. »

Matthew Schrag a également souligné que les ressources pour étudier ces maladies sont limitées. « Il est possible que ces ressources soient mal orientées. Il est important que nous soyons attentifs aux questions d'intégrité des données, pour nous assurer que nous investissons aux bons endroits. »

Le terme "fraude" n'apparaît pas dans le rapport de dénonciation de Matthew Schrag, et il ne crie pas non plus à la faute. Cependant, son travail a suscité une enquête indépendante et continue sur les allégations de plusieurs revues qui ont publié les travaux en question, notamment Nature et Science Signaling.

Matthew Schrag a déclaré que si ses conclusions étaient validées par une enquête, il souhaiterait que les données scientifiques soient corrigées.

« En fin de compte, j'aimerais voir apparaitre un nouvel ensemble d'hypothèses qui permette d'examiner cette maladie sous un angle nouveau », a-t-il ajouté.

« Alors que nous continuons à aller de l'avant, il est important de noter que cette enquête ne concerne qu'un petit segment de la recherche sur la maladie d'Alzheimer et les démences et ne reflète pas l'ensemble de la science dans ce domaine », a déclaré Maria Carrillo.

Les traitements potentiels qui couvrent l'ensemble de la biologie de la maladie d'Alzheimer progressent, a-t-elle ajouté. « Les traitements futurs devront s'attaquer à l'amyloïde, à la tau et à la neurodégénérescence, ainsi qu'à d'autres modifications du cerveau qui jouent un rôle dans la maladie. »

Matthew Schrag note que les travaux décrits dans l'article de Science ont été réalisés en dehors de son travail au centre médical universitaire de Vanderbilt et que ses opinions ne représentent pas nécessairement celles de l'université de Vanderbilt ou du centre médical universitaire de Vanderbilt.

 

L’article a été publié initialement sur Medscape.fr sous l’intitulé Neuroscientist Alleges Irregularities in Alzheimer's Research. Traduit par Stéphanie Lavaud.

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