Jeux d’argent et de hasard : quand jouer devient une addiction

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

11 juillet 2022

Paris, France — Jeux d’argent, jeux vidéo, jeux en ligne… peuvent être source d’une addiction chez certains. Et ce d’autant que, ces dernières années, la montée en puissance des jeux de hasard et d’argent en ligne a favorisé les comportements pathologiques. Comment caractériser cette addiction ? Quels sont les facteurs de vulnérabilité ? Pourquoi les jeux sur internet rendent-ils plus accros ? Le point avec le Dr Guillaume Davido, psychiatre et addictologue à l’hôpital Bichat, à l’occasion du congrès Albatros[1].

Quand le jeu devient-il pathologique ?

Une addiction est une pathologie qui se définit par une dépendance. L’addiction aux jeux de hasard ou vidéo est donc une addiction sans substance. Elle est reconnue comme une dépendance comportementale dans les classifications diagnostiques internationale. La dépendance au jeu d’argent et de hasard (JAH) peut avoir des conséquences sur la vie entière de la personne. En particulier quand le joueur se met à cumuler les problèmes financiers et entre dans une spirale infernale.

A quoi reconnait-on un joueur pathologique ? « Contrairement aux joueurs occasionnels, qui jouent pour le plaisir et selon leurs moyens, les joueurs pathologiques ont un comportement de jeu parfois excessif, n’acceptent pas de perdre et continuent à jouer au détriment de certains aspects de la vie », explique le Dr Guillaume Davido.

En termes de profil, les joueurs – dont le comportement n’est pas forcément pathologique – on retrouve plutôt des hommes (ratio de 3/1), jeunes (25/54 ans), actifs (travaillant ou à la recherche d’un emploi) et ayant de faibles moyens financiers.

Support traditionnel vs Internet

Machines à sous au casino, ticket à gratter, courses hippiques au bureau de tabac, il existe de multiples façons de jouer (voir encadré ci-dessous). D’après les données du Baromètre santé 2019, 47,2 % des 18-75 ans ont joué à un jeu d’argent et de hasard durant l’année écoulée dont 6% (1,5 millions) auraient un usage pathologique (selon le ICJE, Indice Canadien du jeu excessif ).

Si les supports de jeux traditionnels (points de vente de la FDJ ou du PMU, casinos) demeurent dominants, une tendance se dégage ces toutes dernières années avec la montée en puissance des jeux d’argent et de hasard sur Internet : les adeptes des jeux en ligne (dans la tranche d’âge 18-75 ans) sont passés de 7% en 2014 à 16% en 2019.

« A noter que de plus en plus de mineurs se mettent aux jeux d’argent et de hasard. En 2019, 40% des moins de 17 ans avaient déjà joué, dont 17 % avaient déjà joué en ligne », signale le psychiatre.

 
A noter que de plus en plus de mineurs se mettent aux jeux d’argent et de hasard. Dr Guillaume Davido
 

L’une des explications est l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne depuis 2010. La conséquence est que de plus en plus de sociétés en proposent – quasi exclusivement sous forme de paris sportifs (60% en 2019) – avec une utilisation croissante des supports mobiles, qui a augmenté de 80% en 5 ans.

Tous les sports sont susceptibles d’accueillir des paris. « Il n’est rare que des joueurs qui misaient au départ sur des matchs (foot, tennis) sur le sol européen, développent une appétence telle pour le jeu qu’ils se mettent à miser sur des matchs (basket, football américain et autres) qui se déroulent outre-Atlantique. Il en résulte que les joueurs les plus accros ne dorment plus pour suivre les matchs (décalés en raison du décalage horaire) entrainant des troubles du sommeil.

Qu’appelle-t-on jeux d’argent et de hasard ?

Le jeu implique que l’on mise de l’argent (ou un objet de valeur), que la mise soit irréversible, que l’issue du jeu dépende du hasard totalement ou en partie. Le hasard implique que l’événement soit imprévisible, qu’il soit impossible d’exercer le moindre contrôle sur son issue et que l’entrainement n’augmente pas ou peu les compétences du joueur.

On distingue les jeux sans adresse (lotos, jeux de grattage, machine à sous), quasi adresse (paris sportifs, hippiques, black-jack) et avec adresse (poker).

Du joueur occasionnel au joueur pathologique

L’évolution du joueur occasionnel vers le joueur pathologique suit généralement 3 phases (qui ont été définies par Custer en 1984).

Tout d’abord une phase de gain, le jeu est agréable et rentable. Le joueur peut avoir affaire à la « chance du débutant » (« big win » initial = gros gain). « Certains se mettent alors à penser qu’ils sont spéciaux, voient dans le fait d’avoir gagné un signe du destin (distorsion cognitive), ce sont les patients les plus exposés, considère le Dr Davido.

Dans une deuxième phase, ils augmentent de plus en plus de mise, et connaissent de plus en plus de perte. C’est à ce stade que le risque est grand de tomber dans un engrenage consistant à jouer pour « se refaire » et/ou à emprunter aux autres, avec accumulation de dettes en vue ».

Les répercussions psychiatriques se font ressentir dans une troisième phase, sans qu’il y ait forcément de terrain psy initialement. Le joueur connait une augmentation des troubles de l’humeur, des troubles anxieux, des conduites délictueuses. Quatre options s’offriraient alors au joueur pathologique : le suicide, l’incarcération, la fuite et le soin.

En termes de classification, le trouble lié à l’usage du jeu de hasard et d’argent – qui correspond au jeu pathologique – fait partie des conduites addictives du DSM depuis 2013 avec l’intégration des addictions comportementales au même titre que celles liées aux substances.

Le diagnostic d’addiction au jeu est posé sur la base de critères standardisés (voir encadré ci-dessous).

Critères du jeu pathologique DSM-5 :

Critères diagnostiques :

  1. Présence de ≥ 4 des 9 critères suivants sur une période de 12 mois

    1. Besoins de jouer avec des sommes d’argent croissantes pour atteinte l’état d’excitation désiré

    2. Agitation ou irritabilité lors des tentatives de réduction / d’arrêt

    3. Efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu

    4. Préoccupation par le jeu (remémoration d’expériences passées, prévision des prochaines tentatives, problèmes financiers)

    5. Joue pour échapper aux difficultés ou soulager une humeur dysphorique (impuissance, culpabilité, anxiété, dépression)

    6. Après avoir perdu de l’argent, retourne souvent jouer pour recouvrer ses pertes (pour « se refaire »)

    7. Ment pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu

    8. Met en danger ou perd une relation affective importante, un emploi, des possibilités d’étude ou de carrière pour le jeu

    9. Compte sur les autres pour obtenir de l’argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu

  2. La pratique du jeu n’est pas expliquée par un épisode maniaque

Interprétation : jeu pathologique,

  • Léger : 4 ou 5 critères

  • Modéré : 6 ou 7 critères

  • Sévère : 8 ou 9 critères

Quels facteurs de vulnérabilité ?

Parmi les facteurs de risque et de vulnérabilité, sont retrouvés la jeunesse sachant que la maturation cérébrale se termine à 23 ans, les événements traumatisants, les co-morbidités psychiatriques et addictives, l’impulsivité, la recherche de sensations fortes avec ou sans TDAH ou encore un terrain génétique (favorisant l’impulsivité).

S’y ajoute le contexte socio-culturel et l’accessibilité aux jeux d’argent et de hasard.

« Entrent aussi en jeu les distorsions cognitives liées au jeu – où le joueur pense être spécial, évalue mal le hasard et ses mécanismes et a l’illusion de contrôle sur le jeu, précise l’addictologue.

Enfin, le support de jeu peut constituer un risque supplémentaire vers une pratique pathologique car, par rapport à une pratique traditionnelle du jeu, internet et les nouvelles technologies favorisent un passage vers l’addiction en raison des caractéristiques mêmes de ces supports que sont l’accessibilité, la disponibilité et la commodité. « Les limites temporelles sont levées : on peut jouer à tout moment et avec des modes de paiement dématérialisés, la relation à l’argent devient quasi-inexistante » ajoute le Dr Davido. En outre, le jeu est souvent attrayant sur le plan visuel et sonore, et les joueurs relancés par e-mail pour obtenir des bonus. « Absorbés par l’écran, les joueurs ont plus de difficulté à prendre des décisions et, l’anonymat crée une certaine désinhibition autorisant les prises de risque et un certain lâcher prise. Enfin, l’accès aux mineurs – bien qu’interdit – est possible ».

 
Absorbés par l’écran, les joueurs ont plus de difficulté à prendre des décisions et, l’anonymat crée une certaine désinhibition autorisant les prises de risque. Dr Guillaume Davido
 

A noter que les joueurs de jeux video sont plus exposés avec un risque non négligeable de co-addiction favorisée par l’intrication entre jeux de hasard et d’argent au cours de ces jeux via notamment les loot boxes (voir encadré).

En clair, pour progresser plus rapidement,certains jeux video incitent les joueurs « à tirer des cartes » moyennant une mise pour, par exemple, renforcer son équipe (Fifa) ou débloquer des armes (Call of duty).

Sont aussi apparus de nouveaux JHA sous forme de paris e-sport avec le développement des jeux video de compétition tels que League of Legends ou Super Smash Bros.

Que sont les « loot boxes » ?

Certains jeux proposent des « loot boxes », en français « boîtes à butins ». « Le mécanisme des « loot boxes » rappelle celui des pochettes surprises : le joueur achète une boîte pour quelques euros, mais en ignore le contenu » explique le site pedagojeux.fr. En ouvrant le contenu de « loot boxe » de son jeu, il y trouve aléatoirement quelques babioles ou au contraire des objets rares et très convoités. Evidemment, les chances d’obtenir un objet rare sont bien plus faibles que les probabilités d’en obtenir un plus commun. A l’instar des images (« panini » ou Pokémon) que l’on se procurait enfant, le joueur devra parfois acheter plusieurs (dizaines, voire centaines) de ces « loot boxes » avant d’obtenir l’objet lui permettant de progresser dans le jeu. « L’achat de « loot boxes » peut atteindre des montants très élevés » prévient le site.

Difficile repérage

En conclusion, le Dr Davido évoque une « addiction assez en marge par rapport à une addiction classique », finalement « plus honteuse qu’une addiction avec substance ». De fait, peu de joueurs pathologiques (moins de 10%) sont en demande de soins. « La demande émane plutôt de la famille ou découle d’une décision de justice. La hotline de SOS joueurs réfère aussi ses appelants à la consultation addiction comportementale de l’hôpital Bichat ».

« Tout médecin peut y penser, en particulier face à une personne qui présente une autre addiction car n’importe quelle autre addiction peut entrainer une addiction au jeu. Certains profils psychiatriques (avec troubles anxieux, troubles de l’humeur, troubles de la personnalité, TDAH) sont plus susceptibles d’adopter un comportement pathologique. Je pense en particulier à certains jeunes qui vivent une double peine, enfermés chez leurs parents, devant leurs écrans avec une consommation simultanée d’alcool. En consultation, il ne faut donc pas hésiter à poser la question : est-ce que vous jouez ? à un patient présentant ce type de vulnérabilité, et l’orienter le cas échéant à un addictologue » conclut le Dr Davido.

 
Il ne faut donc pas hésiter à poser la question : est-ce que vous jouez ? à un patient présentant ce type de vulnérabilité, et l’orienter le cas échéant à un addictologue. Dr Guillaume Davido
 

 

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