Jane Cooke Wright, pionnière de la recherche sur le cancer et de la chimiothérapie

Randy Dotinga

Auteurs et déclarations

6 juin 2022

 

Jane Cooke Wright (également connue sous le nom de Jane Jones), née le 20 novembre 1919 à New-York et morte le 19 février 2013 à Guttenberg, est une pionnière de la recherche sur le cancer réputée pour ses contributions à la chimiothérapie. On lui doit d'avoir développé un procédé d'utilisation de cellules humaines plutôt que de souris de laboratoire afin de tester les effets de traitements sur des cellules cancéreuses. Elle a également été la pionnière de l'utilisation du méthotrexate pour traiter le cancer du sein et le cancer de la peau. A l’occasion du congrès de l'American Society of Clinical Oncology (ASCO), retour sur le parcours de cette femme exceptionnelle qui en fut l’une des fondatrices. Le texte a été publié initialement en anglais sur Medscape.com.

Etats-Unis – Lorsque la Dr Jane Cooke Wright a mis pied dans la profession médicale en 1945, l'idée que des médicaments toxiques puissent cibler des tumeurs paraissait alors farfelue à de nombreux médecins et patients. Comment un poison pourrait-il être utilisé comme une arme contre un autre poison – une tumeur cancéreuse – sans risquer d’empirer la situation ? Quand à l’idée de combiner deux produits chimiques…

Dr Jane Cooke Wright

Pourtant, au moment où la Dr Wright a pris sa retraite en 1987, les traitements de chimiothérapie qu'elle avait contribué à mettre au point sauvaient régulièrement des vies et elle avait joué un rôle clé dans le développement de l'oncologie, une nouvelle spécialité médicale, et de son agent le plus puissant alors pour combattre la maladie et la mort, la chimiothérapie.

Voie de l’excellence

En elle-même, l'histoire de Jane Cooke Wright aurait été déjà suffisamment extraordinaire si elle avait ressemblé à celle de la plupart de ses collègues, mais cette chirurgienne et chercheuse était vraiment une femme à part. Afro-américaine à une époque où la médecine et la science – comme la politique et le droit – étaient presque entièrement réservées aux hommes blancs, Jane Cooke Wright avait la détermination dans le sang. Il est vrai que la famille de Jane Wright est dotée d’une solide histoire de réussite scolaire en médecine. Son père, le Dr Louis T. Wright, dont elle s'est beaucoup inspirée, a été parmi les premiers étudiants noirs à obtenir un doctorat en médecine de la Harvard Medical School, et le premier médecin afro-américain dans un hôpital public de New York.

« Le fait d’être noire n’entrait pas dans ses préoccupations, pas du tout », a déclaré sa fille Alison Jones, psychologue à East Lansing (Michigan), lors d'une interview. « Où qu'elle soit, elle voulait être la meilleure, et non la meilleure personne noire dans une catégorie donnée. D’ailleurs, elle se mettait en colère si quelqu'un disait qu'elle était bonne en tant que médecin noire. »

Sur la voie de l'excellence, a expliqué Mme Jones, sa mère s'était fixée pour objectif de guérir le cancer.

Un héritage médical marqué par le labeur et les traumatismes

On pourrait dire que Jane C. Wright et son père Louis Tompkins Wright ont formé l'équipe père-fille la plus accomplie de toute la médecine.

Son père, fils d'un ancien esclave devenu médecin et beau-fils du premier Afro-Américain diplômé de l'université de Yale (New Haven, Connecticut), est lui-même diplômé de la faculté de médecine de Harvard en 1915. Il a reçu la Purple Heart (médaille militaire accordée aux soldats blessés ou tués au service de l'armée, NDLT) pendant la Première Guerre mondiale, puis est devenu le premier chirurgien noir à rejoindre le personnel de l'hôpital de Harlem (voir encadré).

En 1948, Jane C. Wright rejoint son père à la Fondation de recherche sur le cancer de l'hôpital de Harlem. Là, le duo explore les possibilités de lutte contre le cancer grâce à un agent chimique semblable à la moutarde azotée, connu depuis la Première Guerre mondiale pour tuer les globules blancs. Ironiquement, Louis Wright a lui-même souffert de problèmes de santé à vie en raison d'une attaque au phosgène, un gaz toxique, pendant son service en temps de guerre.

« Des rémissions ont été observées chez des patients atteints de sarcome, de maladie de Hodgkin et de leucémie myéloïde chronique, de mycosis fongoïde et de lymphome », rapporte un article publié dans la revue Oncologist lors de son décès en 2013. « Ils ont également effectué des recherches précoces sur l'efficacité clinique et la toxicité des antagonistes de l'acide folique, documentant les réponses chez 93 patients atteints de diverses formes de cancers du sang et de tumeurs solides incurables. »

Cette recherche apparaît dans une étude qui a été rédigée par trois Wright - Louis T. Wright et ses filles Jane et Barbara, toutes deux médecins.

Louis T. Wright, un médecin et défenseur des droits civils et de l'intégration

Le père de Jane Wright, qui avait été témoin de la violence de la foule et des conséquences d'un lynchage dans sa jeunesse, a été un partisan de la Renaissance de Harlem (un mouvement de renouveau de la culture afro-américaine, NDLT), dans l'entre-deux-guerres et un éminent défenseur des droits civils et de l'intégration. Il a été président de la National Association for the Advancement of Colored People et a été le deuxième membre noir de l'American College of Surgeons.

Selon le livre "Black Genius : Inspirational Portraits of African American Leaders" publié en 2009, il est dit qu’il a réussi à traiter la lymphogranulomatose vénérienne, une maladie rare mais dévastatrice, grâce à un nouvel antibiotique mis au point par son ancien collègue, le docteur Yellapragada SubbaRow. Louis Wright a même essayé le médicament sur lui-même, « comme beaucoup de médecins de l'ancien temps », selon une autre de ses filles, Barbara Wright Pierce, citée dans "Black Genius" et elle aussi médecin.

Louis T. Wright est mort en 1952, quelques mois seulement après que 1 000 personnes – dont Eleanor Roosevelt – lui aient rendu hommage lors d'un dîner pour inaugurer la bibliothèque de l'hôpital de Harlem qui porte son nom. Il avait 61 ans.

Le sens scientifique mêlé à la modestie et à l'élégance

Après la mort de son père, Janet C. Wright devient directrice de la fondation de l'hôpital pour le cancer. Des années 1950 aux années 1970, elle « découvre un moyen pour utiliser des extraits de la tumeur d'un patient, prélevés par chirurgie et cultivés en laboratoire dans un milieu de culture nutritif, comme « cobaye pour tester des médicaments » », selon l’ouvrage "Black Scientists" publié en 1991. Auparavant, les chercheurs s'étaient concentrés sur les souris comme objets expérimentaux.

Cette approche a également permis à Jane Wright de déterminer si des médicaments spécifiques tels que le méthotrexate, un antagoniste de l'acide folique, aideraient certains patients. « Elle cherchait à prédire l’activité de l'efficacité des chimiothérapies in vitro à une époque où personne ne disposait de bons tests prédictifs », a écrit le Dr James F. Holland, le défunt oncologue de la Mount Sinai School of Medicine, cité dans The Oncologist .

« Son attention stricte aux détails et son intérêt appuyé pour ses patients ont aidé à déterminer les dosages efficaces et à établir des directives de traitement », rapporte la nécrologie de l'Oncologist. « Elle a traité des patients que d'autres médecins avaient laissé tomber, et elle a fait partie du premier petit groupe de chercheurs à tester soigneusement les effets des médicaments contre le cancer dans le cadre d'un essai clinique. »

La Dr Wright s'est également concentrée sur le développement de moyens d'administration de la chimiothérapie, comme l'utilisation d'un cathéter pour atteindre des organes difficiles d'accès comme la rate.

En plus de son travail, Jane Wright s’est distinguée par son apparence et son élégance. Le magazine Ebony l'a désignée en 1966 comme l'une des femmes les mieux habillées d'Amérique.

Selon sa fille Alison Jones, Jane Wright avait le sens de la modestie – et de l’auto-dérision. « Je sais que je suis membre de deux groupes minoritaires », avait-elle déclaré au New York Post en 1967, « mais je ne me considère pas comme telle. Bien sûr, une femme doit faire deux fois plus d'efforts. Mais les préjugés raciaux ? J'en ai très peu rencontré. Il se peut que j'en aie rencontré – et que je n'aie pas été assez intelligente pour le reconnaître. »

Près de deux décennies plus tard, dans un article publié en 1984 dans le Journal of the National Medical Association, une société de médecins afro-américains, elle évoquait le passé, le présent et l'avenir de la chimiothérapie sans même mentionner le rôle important qu'elle avait joué dans son développement.

La « pionnière mondiale de la médecine » cofonde l'ASCO – et plus encore

Dans les années 1960, Wright a rejoint l'influente Commission présidentielle sur les maladies cardiaques, le cancer et les accidents vasculaires cérébraux (President's Commission on Heart Disease, Cancer, and Stroke) et est nommée doyenne associée du New York Medical College, son alma mater, une première pour une femme noire dans une grande école de médecine américaine. Plus important encore, Mme Wright est la seule femme parmi les 7 médecins qui ont fondé l'American Society of Clinical Oncology à Chicago en 1964, dont elle sera la première secrétaire-trésorière.

« Jane Wright a su voir que l'oncologie était une discipline importante au sein de la médecine, avec des implications considérables pour la recherche et la découverte », a déclaré dans une interview la Dr Sandra M. Swain, oncologue au centre médical de l'université de Georgetown, à Washington, ancienne présidente de l'ASCO et auteur de la nécrologie de Wright dans The Oncologist en 2013 .

Pour ce qui est de l’international, « Jane Wright a dirigé des délégations d'oncologues en Chine et en Union soviétique, ainsi que dans des pays d'Afrique et d'Europe de l'Est. Elle a dirigé des équipes médicales offrant des soins et une formation en matière de médecine et de cancer à des professionnels de santé au Ghana en 1957 et au Kenya en 1961. De 1973 à 1984, elle a été vice-présidente de la Fondation africaine de recherche et de médecine » a indiqué son amie et collègue oncologue la Dr Edith Mitchell dans son éloge funèbre.

Jane Wright a également élevé deux filles qui se sont tournées toutes deux vers le domaine médical. Alison Jones, la psychologue, travaille actuellement dans une prison, tandis que la Dr Jane Jones est devenue psychiatre clinicienne. Elle est maintenant à la retraite et vit à Guttenberg, dans le New Jersey.

Toutes deux gardent un souvenir ému de leur mère, qui les soutenait et insistait sur l'excellence. « Il n'y avait aucune excuse pour ne pas arriver là où on voulait aller », se souvient Jane Jones dans une interview.

Jane Wright est décédée en 2013 à l'âge de 93 ans. « Jane C. Wright a vraiment apporté des contributions qui ont changé la pratique de la médecine », a noté son ami Mitchell, oncologue et général de brigade à la retraite de l'armée de l'air américaine, qui enseigne maintenant à l'université Thomas Jefferson, à Philadelphie. « Une véritable pionnière. Une mentor impliquée. Une chercheuse renommée. Une enseignante mondiale. Un pionnière mondiale de la médecine. Une chercheuse talentueuse, une sœur, une épouse et une mère adorée, et un être humain magnifique, gentil et aimant. »

 

L’article a été publié initialement sur Medscape.fr sous l’intitulé Overlooked: Black Woman Doctor's Key Role in Oncology History . Traduit et adapté par Stéphanie Lavaud.

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