CHU de Limoges : « Au vu de l’état de l’hôpital public, nous considérons que cette certification est déconnectée de la réalité »

Jacques Cofard

Auteurs et déclarations

12 mai 2022

Dr Sylvain Palat

France — Depuis ce lundi 9 mai, le CHU de Limoges traverse sa période de certification, comme tous les quatre ans. Mais cette année, une centaine de médecins ont décidé de se rebeller contre ce processus et de le boycotter, jugeant qu'il est totalement déconnecté de la réalité dramatique de leur hôpital. Entretien avec le Dr Sylvain Palat, à la tête de la fronde contre la certification.

Medscape : Pourquoi avoir décidé de boycotter la certification du CHU de Limoges ?

Dr Sylvain Palat : Nous sommes aujourd’hui 102 médecins à avoir décidé de boycotter la certification. Le point de départ de cette action, c'est la grande souffrance de l'hôpital public, notamment ses services d'urgence, mais pas seulement. Cela fait des années que nous dénonçons les grandes difficultés de l'hôpital engendrées par la politique d'austérité menée ces quinze dernières années. Ce constat est unanime, chez tous les collègues.

En quoi consiste la procédure de certification ?

Dr Palat : Théoriquement, la certification est un outil d'évaluation de la qualité de la prestation en santé. Nous avons surtout l'impression que c'est une évaluation de la procédure plutôt qu'une évaluation de la qualité. Pourtant la procédure de certification a été remodelée après le Ségur et la nouvelle version est censée être plus proche des soignants. C’est finalement une série de questions fermées auxquelles on répond par oui ou non. Il y a très peu de questions ouvertes, on ne peut donner notre avis dans un texte libre. On nous demande si on ferme bien notre ordinateur, si les portes sont bien ouvertes ou bien fermées… Nous avons l'impression que cette certification est déconnectée de la réalité. Nous ne nions pas le fait qu'il faille évaluer les procédures mais nous pensons qu'actuellement il y a des choses plus urgentes à évaluer.

 
Nous avons surtout l'impression que c'est une évaluation de la procédure plutôt qu'une évaluation de la qualité.
 

Vous considérez donc que la procédure de certification est déconnectée de la réalité dans le contexte de la dégradation de l’hôpital public ?

Dr Palat : Oui, c'est tout à fait cela. Nous ne sommes pas contre l'évaluation de la qualité, mais à l'heure où nous manquons de bras, la certification mobilise énormément de personnes et ne va pas, qui plus est, apporter de réponses à la grave crise que traverse l'hôpital public. Je veux bien que l'on fasse de l'évaluation de la qualité mais il faut aussi le faire de manière vertueuse, car la certification effraie tout le monde. Ne pourrait-on pas imaginer une évaluation de la qualité qui vise à améliorer la prise en charge des malades tout simplement ?

Nous voulons aussi dénoncer l'hypocrisie de cet outil, puisque de nombreux CHU ont été certifiés jusqu'à présent, et rencontrent les mêmes difficultés que nous : des problèmes d'attractivité, des lits fermés et, par conséquent, des malades dorment aux urgences... Par exemple, le CHU de Rennes a été certifié brillamment et, une semaine après cette certification, dans le même CHU, une quarantaine de patients dormaient sur des brancards. On est obligé de se dire que quelque chose ne va pas. Le seul axe à améliorer, inscrit dans la certification du CHU de Rennes, était de prévenir les patients qu'ils allaient devoir attendre aux urgences. C'est pour cela que nous disons que la procédure de certification est déconnectée de la réalité. Ça devient ridicule.

 
Nous avons l'impression que nos tutelles veulent absolument faire passer le message selon lequel tout va bien, alors que ce n'est pas le cas.
 

Que répond votre direction face à votre appel au boycott ?

Dr Palat : Je n'ai pas eu l’occasion de discuter avec le directeur. Nous avons néanmoins présenté notre appel au boycott devant la commission médicale d'établissement (CME). Il y a eu consensus sur le diagnostic que nous avons établi à propos de l'état de notre CHU, mais de nombreux médecins ont peur de ne pas être certifiés, de faire en sorte que nous perdions des subventions, etc. Mais je pense que nous sommes arrivés à un point où nous n'avons plus rien à perdre.

De toute manière le CHU sera certifié, j'imagine mal que l'on ne puisse pas certifier un CHU. Nous dénonçons par la même occasion une sorte de parodie, nous avons l'impression que nos tutelles veulent absolument faire passer le message selon lequel tout va bien, alors que ce n'est pas le cas. Quoi qu'il en soit, nous avons établi un dialogue autour de cette question au sein de la CME, et le directeur, interrogé par France 3 au sujet de notre boycott, a répondu que la certification est un outil de validation des procédures. De mon côté, je lui réplique : est-ce le moment d'évaluer les procédures, alors que l'hôpital est en train de s'effondrer ? Ce n'est vraiment pas le moment.

 
Est-ce le moment d'évaluer les procédures, alors que l'hôpital est en train de s'effondrer ?
 

Comment se concrétise cette souffrance de l'hôpital public que vous évoquez ?

Dr Palat : La partie émergée de l'iceberg, ce sont les dysfonctionnements des urgences, qui sont au croisement de toutes les médecines, à savoir la médecine de ville en amont, mais aussi, en aval, les services de soins et de réadaptation (SSR), les maisons de retraite, les longs séjours... Quand ça coince en amont et en aval, ça se voit aux urgences. Mais je voudrais insister sur le fait que l'ensemble des services sont en difficulté et ce indépendamment du Covid, qui est en recul.

La principale cause de cette dégradation des conditions de travail, c'est le manque de personnel ?

Dr Palat : Oui, ça y participe. Mais le manque de personnels est la conséquence de cette politique que l'on a insufflé depuis quinze ans. Actuellement il y a des postes vacants, non pourvus du fait du manque d'attractivité de l'hôpital public. Il y a quinze ans, on supprimait des postes, maintenant c'est différent. Cette suppression de poste a créé une dégradation des conditions de travail, et maintenant, nous sommes arrivés au stade où les médecins fuient l'hôpital public. Quand on manque de personnels, on ferme des lits. Au CHU de Limoges, cela fait un an que l'on a au minimum au moins 100 lits fermés. Nous avons même atteint 200 lits fermés ce qui créé une grande difficulté pour accueillir les malades et cela se ressent aux urgences.

Même ceux qui ne sont pas pour le boycott de la certification font le même constat. Les directions font le même constat que nous, notamment les syndicats de directeurs d'hôpital. Nous avons l'impression d'être maltraitant et de ne plus pouvoir honorer notre serment d'Hippocrate. Et là-dessus arrive la certification pour tous les établissements, à laquelle nous devons nous soumettre tous les quatre ans.

 
Au CHU de Limoges, cela fait un an que l'on a au minimum au moins 100 lits fermés.
 

Que proposez-vous aujourd’hui comme solution alternative à la certification ?

Dr Palat : Ne peut-on pas construire un outil d'évaluation vertueux qui vise à améliorer les choses, sans avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête, et sans que l'on nous menace d'une perte de subvention ? Cette manière de faire incite les hôpitaux qui vont être certifiés à cacher la poussière sous le tapis. Du coup, la période de certification ne reflète pas la réalité du quotidien de l'hôpital. Il faudrait une procédure moins ponctuelle, moins verticale, qui vise l'amélioration des soins. Il est aussi important de bien choisir les critères d'évaluation. Il me semble que le ratio soignants/patient est important, le capacitaire en nombre de lits est tout aussi important. La dignité des soins est un critère qui apparaît dans la version actuelle de l'évaluation, mais je ne comprends pas comment on peut certifier un hôpital comme le nôtre où une nuit, nous avions compté jusqu'à 96 malades qui dormaient sur des brancards. Où est la dignité ?

 
Cette manière de faire incite les hôpitaux qui vont être certifiés à cacher la poussière sous le tapis.
 

 

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