POINT DE VUE

Implant cérébral dans la SLA : un «domaine très sensible» pour le Pr Laureys

Frederic Soumois

Auteurs et déclarations

15 avril 2022

Belgique Une interface expérimentale homme-machine, sous forme d’implant cérébral, a permis à un homme incapable de parler ou de bouger en raison d’une sclérose latérale amyotrophique (SLA) de communiquer (lire notre article SLA : un implant cérébral permet à un patient de communiquer )[1]. Nos collègues du site médical belge Mediquality ont interviewé le Pr Steven Laureys, spécialiste mondial des états altérés de la conscience, neurologue au Centre du Cerveau et directeur de l'unité de recherches GIGA Consciousness au CHU et université de Liège, sur cette avancée.

Que pensez-vous de cette prouesse technologique et médicale ?

Pr Steven Laureys : Je trouve qu'il est très intéressant de faire progresser les technologies qui aident les patients à retrouver une voix et un impact en termes d'autonomie et leur autodétermination. Comme nous l'avons montré dans notre centre depuis maintenant 25 ans, on a sous-estimé historiquement les capacités cognitives chez ces patients handicapés. Ici, il s'agit d'une maladie progressive, c'est différent de nos patients qui sont frappés brusquement par un accident. Mais cela illustre comment cette technologie, avec de super-électrodes et des algorithmes avancés d'intelligence artificielle, peut constituer un progrès pour ces malades. Je préfère utiliser la technologie pour ce type de progrès que pour mettre sur pied le Metaverse et les volontés d'upgrader le cerveau naturel lancées par Elon Musk*. Cette vision selon laquelle la technologie va nous transformer en super-humains me semble très compliquée. Ici, cela aide les personnes et c'est extraordinaire. 

*Dans le cadre de son entreprise Neuralink, Elon Musk veut implanter des puces dans le cerveau humain pour contrôler des appareils numériques ou encore permettre de réduire des handicaps de mouvements.

Vous avez, malgré tout, des réserves ?

Pr Steven Laureys : Oui, cela tient essentiellement au fait qu’il s’agit de recherche et qu'à ce stade, cela ne change pas nécessairement la vie de tous les jours de ces patients. C'est pour cette raison que j'ai cofondée Mind Care International Foundation avec la Fondation Roi Baudouin, pour aider ces patients, et ceux qui souffrent d'un traumatisme crânien léger ou sévère, et promouvoir la recherche. Je pense que c'est le grand défi dans ce domaine, car ces patients sont un peu négligés. Il y a aussi la question éthique. Que va-t-on faire avec ce patient qui communique ? Cela va-t-il modifier le parcours de soins ? Qu'en est-il des droits à bénéficier de soins mais aussi des droits à l'euthanasie ? Peut-on faire confiance à une machine ? Le patient formule certes des phrases qui n'ont pas l'air dues au hasard, mais il peut avoir un biais du chercheur enthousiaste qui met du sens sur ce qui est en fait du « bruit » de la technologie.

 
À ce stade, cela ne change pas nécessairement la vie de tous les jours de ces patients.
 

Est-ce une technique compliquée ?

Pr Steven Laureys : Oui. La technique ici est invasive, avec une opération chirurgicale. Dans notre centre, nous ne pratiquons pas cette technique, nous collons des électrodes à la surface du crâne. L'essentiel est de traduire les résultats enregistrés. On travaille dans de nombreux projets européens et aussi pour le projet Human Brain projet avec des dispositifs « plug and play » comme ‘MindBeagle'. Parce qu'il faut une armée d'ingénieurs pour faire fonctionner le dispositif évoqué ici. C'est compliqué de le mettre en œuvre dans nos différents centres ou chez les patients qui vivent à la maison. L'astuce que cette équipe utilise est que le patient imagine bouger ses yeux et que l'intelligence artificielle apprend quels neurones sont mobilisés à ce moment-là et « traduit » cette activité neuronale.

Cette technologie soulève-t-elle des questions éthiques ? Il a été question de fraudes…

Pr Steven Laureys : Certes. Et le temps qui passe fait que les électrodes fonctionnent moins bien. La discussion éthique porte sur le remplacement de ces électrodes. Il y a aussi eu une polémique sur la qualité de ce travail. Le pionnier qu'est Niels Birbaumer de l'Université de Tübingen s'est vu contester son travail, il a reçu des sanctions, mais semble avoir gagné le procès qui devait annuler ces sanctions. C'est aussi une illustration des difficultés rencontrées par les chercheurs qui travaillent sur ces matières au sein d'un monde académique très dur, rapide pour juger le travail d'autrui. Certes, il y a des chercheurs qui fraudent, mais le préjugé devrait être bienveillant et favorable au chercheur au lieu de le mettre en accusation parfois trop vite, et de refaire en chambre les recherches « après coup ».

 
Les familles des patients en locked-in syndrome sont très heureux que l'on effectue des recherches.
 

De toute façon, cela finit toujours par émerger puisqu'en science on construit en permanence en symbiose avec le travail d'autres chercheurs. Une fraude finit donc toujours par émerger. De plus, le comité d'éthique est là pour protéger les patients. Il faut trouver le juste milieu. Les familles des patients en locked-in syndrome sont très heureux que l'on effectue des recherches. Quand on est en fin de vie, on veut donner un sens et on est heureux de pouvoir participer à ce type d'études. Oui, c'est compliqué, oui, il faut faire attention, mais l'équipe ici l'a fait en toute transparence. Il n'y a pas de gold standard pour les études sur les états de la conscience. Pas de scanner, pas de biopsie, pas d'autopsie. Mais on ne peut pas ignorer les pensées, les perceptions, les émotions. Ou alors le chercheur s'autocensure par conformisme.  Nous sommes ici dans un domaine très sensible, qui mériterait un débat multidimensionnel et fondamental.

 

Initialement publié sur Mediquality.

 

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