La dépression aggrave l'insuffisance cardiaque et doit impérativement être traitée

Nadine Eckert

19 avril 2022

Allemagne – La dépression et certains facteurs de risque psychosociaux peuvent favoriser l'apparition d'une insuffisance cardiaque ou aggraver son évolution, mais leur importance est souvent sous-estimée. Dans un document de synthèse sur la prévention cardiovasculaire qu’a publié la Société Européenne de Cardiologie, des experts appellent donc à intégrer davantage les facteurs de risque psychosociaux dans le traitement des patients souffrant d'insuffisance cardiaque chronique.

« En général, les insuffisants cardiaques ne souffrent pas seulement de problèmes somatiques, mais également de troubles psychologiques importants », affirme le Pr Karl-Heinz Ladwig, qui est l'auteur principal du document et qui enseigne la médecine psychosomatique à la Klinikum rechts der Isar de l'Université Technique de Munich. « Souvent, les facteurs de risque psychosociaux tels que la dépression, l'isolement social, la solitude et les traumatiques psychologiques liés à la maladie ne sont pas suffisamment pris en compte dans le traitement de ces patients. »

La dépression favorise la non-adhésion

D'après le Pr Christian Albus, qui dirige la clinique de psychosomatique et de psychothérapie de l'hôpital universitaire de Cologne, « les modèles comportementaux liés à la dépression peuvent entraîner un développement plus précoce d'une maladie coronarienne débouchant potentiellement sur une insuffisance cardiaque, ou favoriser l'évolution d'une insuffisance cardiaque préexistante. »

La dépression est souvent associée à un manque d'adhésion au traitement. « Cette non-adhésion ne concerne pas seulement la prise des médicaments prescrits », explique Christian Albus. « Elle s'observe également dans tout l'éventail des comportements bénéfiques à la santé, comme une activité physique modérée, l'abstention tabagique et le fait de prendre suffisamment soin de soi. »

Le cercle vicieux de la dépression et de l'insuffisance cardiaque

Le groupe des 12 auteurs réunis autour de Karl-Heinz Ladwig affirme également que la dépression et certains facteurs de stress psychosocial peuvent également contribuer à l'aggravation d'une insuffisance cardiaque par la libération d'hormones et de substances inflammatoires neuroendocriniennes.

Les patients se retrouvent souvent dans un cercle vicieux, car le lien entre la dépression et l'insuffisance cardiaque est bidirectionnel : « l'aggravation de l'insuffisance cardiaque favorise les épisodes de désespoir et d'abattement », explique Karl-Heinz Ladwig. Il importe donc d'être bien attentif aux complications psychologiques de l'insuffisance cardiaque et d'apporter du soutien aux patients.

Les antidépresseurs déçoivent

Le traitement médicamenteux de la symptomatologie dépressive n'est pas vraiment efficace chez les insuffisants cardiaques, comme l'ont montré les études portant sur les antidépresseurs dans ce contexte. Pour une raison encore mal déterminée, « les données disponibles actuellement n'ont pas montré de bénéfice en termes de mortalité ni d'effet positif clair sur l'état psychique », rapporte Christian Albus. « Les antidépresseurs sont globalement efficaces, notamment en cas de troubles dépressifs récurrents, qu'ils soient sévères ou modérés », explique le spécialiste. « Mais cette efficacité n'a pas encore pu être observée chez les insuffisants cardiaques. »

Thérapie cognitivo-comportementale et sport à l’avant-plan

Selon les auteurs du document de synthèse, les interventions qui combinent des programmes d'activité physique avec une thérapie cognitivo-comportementale seraient les plus efficaces. « Ils permettent d’atténuer les schémas de pensée négative et les déficits de perception lors d'un entretien avec le thérapeute travaillant sur le comportement », explique Karl-Heinz Ladwig. « Quant à l'entraînement physique, il améliore la circulation sanguine au niveau cérébral et musculaire, renforçant les capacités physiques et mentales des patients. »

Christian Albus estime qu’outre la thérapie cognitivo-comportementale, les autres méthodes de psychothérapie autorisées en Allemagne pourraient également avoir un effet bénéfique. « Cependant, chez les personnes souffrant de coronaropathie et d'insuffisance cardiaque, nous ne disposons pas encore d'études portant sur les méthodes de psychologie profonde. Dès lors, affirmer qu'une thérapie cognitivo-comportementale est efficace pour soulager les symptômes dépressifs c'est une chose, mais cela ne signifie pas que les autres méthodes seraient inefficaces. Nous manquons simplement de preuves à l’heure actuelle. »

Référer au spécialiste

« Pour traiter une dépression grave et durable, il convient de faire appel à un psychiatre ou à un psychosomaticien », rappelle Karl-Heinz Ladwig. Selon ce médecin munichois, cela vaut tout particulièrement pour les nombreux insuffisants cardiaques qui nécessitent un défibrillateur implantable (DAI) pour éviter une mort subite due à un trouble grave du rythme cardiaque ou, à un stade plus avancé, d'un système d'assistance ventriculaire gauche.

La dépression est encore trop souvent ignorée

« Dans le paysage actuel des soins, le problème est que la dépression est encore trop souvent ignorée chez les patients victimes d'un infarctus du myocarde, ainsi que chez les insuffisants cardiaques », déplore Christian Albus. « Il semble qu’à peine la moitié des troubles psychiques présents dans ce contexte soient correctement diagnostiqués. Et ils sont encore moins nombreux à être traités de manière optimale. » D’après lui, les données montrent que les généralistes et les cardiologues, sans formation spécifique, sont souvent dépassés – tant en termes de temps que de connaissances – pour diagnostiquer de manière adéquate les comorbidités psychiques et proposer un traitement adapté. De plus, « les généralistes ne sont pas vraiment en mesure d’agir efficacement avec les systèmes actuels de rémunération. »

 
Dans le paysage actuel des soins, le problème est que la dépression est encore trop souvent ignorée chez les patients victimes d'un infarctus du myocarde, ainsi que chez les insuffisants cardiaques. Pr Christian Albus
 

ESCAPE : un care manager peut-il aider ?

Des recherches sont en cours pour savoir si l'implication d'un autre intervenant, qui s'occuperait spécifiquement des besoins psychosociaux, serait bénéfique pour les insuffisants cardiaques. « L'étude ESCAPE débute actuellement en Allemagne et en Europe », rapporte Christian Albus. « Elle vérifie si le soutien, par un care manager, du triangle formé par le patient, le médecin de famille et le cardiologue, peut contribuer plus fortement à une diminution du stress psychologique chez les insuffisants cardiaques que leur prise en charge habituelle. » Le psychosomaticien de Cologne se prononce également pour une meilleure information des patients : « Souvent, les insuffisants cardiaques n'ont pas conscience de l’importance de leur souffrance psychique. Ils sont nombreux à considérer les sentiments de faiblesse et d'abattement avant tout comme étant d'origine somatique. »

 

L’article a été publié initialement par Nadine Eckert sur Medscape.de et intitulé Europäisches Positionspapier: Depressionen verschlimmern Herzinsuffizienz – unbedingt mitbehandeln . Traduction/adaptation du Dr Claude Leroy.

 

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