L’hypnose en cardiologie : comment ça marche ?

Dr Pierre Socié, Dr Walid Amara

Auteurs et déclarations

30 mars 2022

COLLABORATION EDITORIALE

Medscape &

Une ablation sous hypnose ? C’est possible. Casques de réalité virtuelle, communication positive… Pierre Socié et Walid Amara expliquent comment ils ont intégré l’hypnose dans leur pratique, notamment en rythmologie interventionnelle.

TRANSCRIPTION

Walid Amara – Bonjour ! J’ai l’énorme plaisir d’avoir avec moi un ami, le Dr Pierre Socié (CHU de Chartres), pour discuter d’un sujet plutôt inhabituel en cardiologie : l’hypnose. Est-ce que les cardiologues et les rythmologues s’intéressent à l’hypnose ? Vous allez peut-être être surpris par certains messages.

Pratiques d'hypnose en rythmologie en France

Le premier message que je voulais partager avec vous est une enquête [1] que le CNCH avait faite il y a un an : nous avions interrogé des médecins, essentiellement des rythmologues universitaires hospitaliers ou libéraux, ainsi que certaines infirmières et anesthésistes, sur l’utilisation de l’hypnose dans leur centre. De façon intéressante, nous avions retrouvé que deux tiers des utilisateurs disaient n’avoir jamais eu recours à l’hypnose, un tiers l’utilisaient mais de manière informelle, et uniquement près de 7,5 % l’utilisaient de manière organisée et plutôt formelle.

Aujourd’hui nous allons vous transmettre deux expériences différentes – je fais référence à un webinar fait récemment avec le CNCH et au cours duquel Pierre a présenté son utilisation de l’hypnose avec des lunettes de réalité virtuelle. Pierre utilisez-vous cette technique et ces lunettes de réalité virtuelle dans votre pratique ?

L’hypnose en réalité virtuelle

Pierre Socié – Dans un premier temps, on s’est positionné dans les interventions où on le fait d’emblée sous anesthésie locale et pour lesquelles le patient peut avoir mal. C’est donc soit la stimulation, soit l’ablation – typiquement, l’ablation flutter atrial commun se prête beaucoup à cela. Car on s’est rendu compte qu’en termes d’analgésie, on pouvait faire mieux, que le patient restait inconfortable et qu’on voulait proposer autre chose. On est parti sur quelque chose d’objectif – pas forcément une formation d’équipe, mais une aide avec la réalité virtuelle, ou des casques de réalité virtuelle, qu’elle soit visuelle ou audiovisuelle, qui nous permet de faire « partir » nos patients, de les faire quitter, cognitivement parlant, la salle de cathétérisme.

On s’est rendu compte que cela nous permet d’avoir des ablations qui sont plus sereines, avec des patients qui sont plus confortables, et de diminuer la dose d’analgésie – et c’est cela qui est important, parce qu’il y a des effets secondaires au traitement [pharmaco-analgésique].

Les limites : cela demande d’être un peu « rodé », il faut que le patient l’accepte et cela nous coupe du patient, parce qu’on ne peut pas forcément parler avec lui [lorsqu’il a le casque]. Dernière chose, il faut que l’acte soit assez long ou modérément long pour que les choses s’installent. Si on fait une coronarographie de quelques minutes, cela ne vaut pas le coup.

 
L'hypnose nous permet d’avoir des ablations plus sereines... et de diminuer la dose d’analgésie. Dr Pierre Socié
 

Walid Amara – Oui, la coronarographie diagnostique va trop vite, donc ce n’est pas un bon candidat. L’ablation flutter est un bon candidat parce que cela va réduire les antalgiques et les morphiniques.

Arrives-tu à identifier facilement les patients à qui tu vas proposer l’hypnose et, au contraire, les patients chez qui tu penses que ne pas l'utiliser ?

Pierre Socié – Premièrement, il y a l’interaction "préablation". Je suis « fan » des consultations préablation, parce que cela nous permet de savoir pas mal de choses sur la  balance bénéfice-risque de notre geste et de l’expliquer au patient ; mais au-delà de cela, cela permet de pressentir le patient, de savoir pour d’autres ablations si c’est de l’anesthésie générale ou locale et, si c’est local, est-ce qu’on lui propose le masque de réalité virtuelle ou est-ce que ce seront plutôt des médicaments, ou une consultation avec un médecin dédié qui fait une hypnose ? Donc le "pressentiment" du patient est vraiment important.

Après, il y a le jour J et il faut rester « souple ». Je pense que c’est un deuxième message clé : plus vous aurez d’armes dans votre arsenal thérapeutique et plus vous pourrez rebondir facilement en fonction de plusieurs facteurs : peut-être que c’est une mauvaise journée et qu'on a eu une annonce que vous ne saviez pas juste avant etc. Tu le sais très bien, l’environnement tout autour du geste d’ablation doit être très important. Il faut donc rester souple et « pressentir » son patient en consultation. Et toi, comment fais-tu ?

L’hypnose et la communication positive

Walid Amara – Je n’ai pas tout à fait la même expérience. Pendant des années, j’ai observé des anesthésistes qui s’intéressaient à l’hypnose. On a notamment une anesthésiste qui a publié sur la technique du balancement – elle le faisait pour les péridurales : lorsque les femmes enceintes se balançaient, elles ressentaient moins la piqûre de la péridurale. Et cette anesthésiste, jusque-là, n’avait pas voulu nous former – elle disait « non, car la formation d’hypnose dure 9 jours, il faut que vous vous inscriviez » et moi je disais « ce n’est pas possible, on n’a pas 9 jours. » Puis ils ont accepté, mais ils ont dit « il faut trois jours. » Donc, pendant cette période, de temps en temps on arrivait à trouver une infirmière qui pouvait se mobiliser pour 3 jours… mais pour un docteur, se mobiliser pour 3 jours de formation sur un domaine qui est un peu à part, c’est difficile, et personnellement je ne l’ai pas fait. Par contre je regardais comment ils faisaient, j’observais les rares infirmières qui étaient formées, et je regardais également des vidéos où on l’expliquait…

J’ai trouvé intéressant tout ce qui concerne la communication positive. Cela va du brancardier qui va venir passer au bloc et qui va dire « vous allez voir, vous êtes dans un bloc moderne, vous allez avoir une équipe formidable » à, simplement, le fait que l’environnement dans lequel le patient se trouve est quasiment une pièce de théâtre où on doit toujours être positif, ne pas raconter ses propres problèmes, ne pas parler des complications ou des difficultés de la veille et se centrer sur le patient, s’intéresser à lui, savoir ce qui l’intéresse et essayer de le faire « partir » quelque part. On a commencé comme ça, à vouloir emmener le patient… Quelle est sa couleur préférée ? Quel est l’endroit où il aimerait être ? Quel est un de ses projets, etc. ? Tout simplement. Je démarre souvent par « quel est votre projet ? » Après que le patient ait parlé, dire « moi j’ai prévu de partir en vacances à tel endroit… » etc. puis on va essayer de le maintenir dans ce sujet pendant la durée de la procédure, qui ne devrait pas trop durer pour qu’on puisse garder le contact avec le patient.

Avant le COVID, en février 2020, on avait formé toute l’équipe – nos aides-soignantes, nos infirmières, tous ceux qui étaient dans l’équipe de rythmologie – et on a tous passé une journée entière à se former… Mais une ou deux semaines plus tard on avait fermé le bloc. On s’était formé pour avoir tous le même discours, justement dans cette communication positive, dans laquelle on ne dit pas « Ne vous inquiétez pas, ça ne va pas faire mal », parce que là, tout de suite, il y a une double négation et vous retenez le mot « mal », alors que si vous dites « Tranquillisez-vous, ça va bien se passer », c’est tout de suite mieux pris.

 
Cette communication positive est très importante. Dr Walid Amara
 

Il y a encore des choses que je n’arrive pas à bien faire, c’est-à-dire que pour la manière de parler, normalement on se synchronise sur la respiration du patient – c’est quelque chose que, personnellement, je n’arrive pas encore à faire. Mais cette communication positive est très importante, elle permet même de déterminer des discours sur la manière de présenter une anesthésie locale : on ne dit pas « Ne vous inquiétez pas, c’est un peu comme chez le dentiste, ça va durer deux minutes. » Non. On va dire « Tranquillisez-vous, vous allez sentir de la chaleur… » surtout si les gens vous ont parlé de la mer avant. Ils disent « Ah, je sens quelque chose… » et je leur dis « c’est normal, c’est un petit coup de soleil… » ou « vous avez marché sur une épine, etc. » Donc il y a plein de petites astuces qui nous ont permis d’avoir, nous personnellement les soignants, un meilleur vécu et également pour le patient.

 
Il y a des petites astuces qui permettent au patient et aux soignants d'avoir un meilleur vécu. Dr Walid Amara
 

Et il y a des cas où le patient, à la fin, dit « C’est déjà terminé ? » C’est super agréable pour nous, de se dire que le patient n’a pas vu passer le pacemaker ou l’ablation de flutter. Effectivement, les ablations courtes ou les pacemakers s’y prêtent bien, parce que cela ne dure pas trop longtemps. Et même pour nous, pour tenir le discours avec lui, c’est plutôt pas mal, parce qu’après, si ça dure plus longtemps, on doit se focaliser sur la procédure. Et ce qu’il y a d’important, je pense, c’est vraiment de faire le tour de l’équipe pour que tout le monde parle de la même façon, parce qu’une fois que vous faites attention à ces discours-là, si quelqu’un rentre dans la salle et dit « Salut les cardiologues, comment ça va ? », pour vous c’est une catastrophe, cela casse votre discours intime avec le patient et l’ambiance calme que vous aviez instaurée dans votre salle où le patient était au centre, où on parlait peu, où on ne faisait pas de bruit avec les instruments sur la table. Toute cette ambiance, vous allez y accorder une grande importance et vous n’allez pas vouloir qu’on nous la casse par tout ce qui peut nous entourer dans un bloc opératoire ou dans une salle de cathétérisme.

C’était donc mon expérience et c’est pour cela que, personnellement, je n’ai pas utilisé les lunettes, parce que je voulais garder le contact avec le patient et je ne voulais pas le faire « partir » sans garder le contact. Mais j’ai trouvé les lunettes intéressantes aussi parce que je les ai testés personnellement – pas encore au bloc, mais je pense que ce serait quelque chose à faire. Est-ce que vous les utilisez pour détendre les équipes, par exemple ?

La réalité virtuelle pour détendre les soignants

Pierre Socié – On les a essayées parce qu’on a vu qu’il y a de nombreuses équipes qui le font et je pense qu'en cette période où il y a un réel besoin de soutien pour nos soignants, on devrait l’essayer. Après, comme d’habitude il faut avoir le temps, l’opportunité. Ce qui est assez marrant, c’est que pour préparer le retour d’expérience, je me suis moi-même fait des séances régulièrement et, à avoir montré l’exemple, maintenant cela commence à se démocratiser dans toute l’équipe : ils font leur pause repas, puis un petit temps avec les lunettes et après on enchaîne.

Walid Amara – C’est pas mal. J’y crois énormément. Les choses ont évolué. Récemment on avait fait une journée de formation dans le service et les anesthésistes ont accepté de venir faire une initiation d’une heure, c’est-à-dire au moins passer les messages pour le personnel du service, puisque finalement tout démarre à l’entrée-même dans le service. Si vous arrivez dans un service qui a trop de problèmes, que les gens ne sont pas contents, vous êtes énormément inquiet et cette inquiétude se verra le jour J. Si vous arrivez et que dès le départ on vous a expliqué que quand on a des problèmes, on en parle entre nous, c'ets mieux. Ce qui se joue devant le patient est un autre schéma, comme une pièce de théâtre. Donc vous voyez que les choses évoluent et je remercie notre anesthésiste pour cela. On n’est pas encore « formalisé » avec la consultation d’hypnose comme chez vous, mais on essaye de travailler. Finalement ce sont deux manières différentes, mais complémentaires.

Pierre Socié – C’est génial, c’est exactement comme l’avion : quand on le prend, si jamais on voit une hôtesse de l’air qui n’est pas contente, cela ne va pas trop nous rassurer.

Walid Amara – J’adore l’exemple de l’aviation ! Quand vous montez dans un avion, on vous dit « nous allons nous assurer de votre confort et de votre sécurité » puis quand il y a eu les attentats, c’était « nous allons nous assurer de votre sécurité et de votre confort ». D’ailleurs, vous remarquerez une meilleure phrase qui est « nous allons nous assurer de votre sécurité et de votre bien être », parce qu’il y a encore mieux que le confort, c’est le bien-être.

Voilà, on a essayé avec Pierre de vous donner deux manières différentes d’utiliser l’hypnose, une avec des accessoires, ces lunettes de réalité virtuelle qui sont vraiment un véritable outil très intéressant, et une autre manière que l’on a expérimentée dans notre centre et que chacun peut commencer à mettre en place. Il existe d’ailleurs plein de vidéos sur la communication négative et positive, les choses à faire et ne pas faire, qui sont particulièrement utiles. Merci Pierre d’avoir été avec moi et merci à tous d’avoir suivi cette vidéo. À très bientôt sur Medscape.

 

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