Les édulcorants artificiels : un risque de cancer modifiable ?

Marlene Busko

30 mars 2022

France – D'après l'étude observationnelle NutriNet-Santé, dont les résultats ont été publiés en ligne le 24 mars dans PLOS Medicine, les personnes ayant une consommation relativement élevée (supérieure à la moyenne) d'édulcorants artificiels – et en particulier l'aspartame ainsi que de l'acésulfame-K) – ont présenté un risque général de cancer 13 % plus élevé sur 8 ans que celles qui n'en consommaient pas [1]. Par ailleurs, une consommation plus élevée d'aspartame était associée à une augmentation de 22 % du risque général de cancer et de 15 % du risque de cancer lié à l'obésité, toujours en comparaison aux non consommateurs d'édulcorants.

« Nos résultats ne plaident pas en faveur de l'utilisation d'édulcorants artificiels en tant qu'alternatives sûres au sucre, et ils fournissent des informations nouvelles et importantes et nouvelles pour répondre aux controverses sur leur effet négatif potentiel sur la santé », écrivent Charlotte Debras (Inserm et Sorbonne Paris Nord) et son équipe. « Les résultats de la cohorte NutriNet-Santé (n = 102 865) suggèrent que les édulcorants artificiels présents dans de nombreux aliments et boissons dans le monde peuvent être associés à un risque accru de cancer, ce qui concorde avec plusieurs études expérimentales in vitro et in vivo. Ces nouveaux éléments fournissent de nouvelles informations pour la réévaluation de ces additifs alimentaires par les Agences de santé. ».

37% des participants consommaient des édulcorants artificiels

L'étude NutriNet-Santé a été lancée en 2009 pour étudier les associations entre la nutrition et la santé dans la population française. Les participants, âgés d'au moins 18 ans et ayant accès à internet, s'inscrivent volontairement et déclarent eux-mêmes leurs antécédents médicaux ainsi que des données sociodémographiques, alimentaires, de mode de vie et de santé. La cohorte comprend actuellement 102 865 adultes, qui se sont inscrits entre 2009 et 2021.

La consommation d'édulcorants artificiels a été déterminée à partir de relevés alimentaires répétés sur 24 heures, comprenant les noms de marque des aliments transformés. Au moment de l'inscription, les participants avaient un âge moyen de 42 ans et 79 % étaient des femmes. Ils avaient un IMC moyen de 24 kg/m². En moyenne, ils ont effectué 5,6 enregistrements alimentaires.

La plupart des participants ne consommaient pas d'édulcorants artificiels (63%); les autres étaient classés comme petits consommateurs (18,5%) ou grands consommateurs (18,5%). L'aspartame était l'édulcorant artificiel le plus courant (58 % de la consommation), suivi de l'acésulfame-K (29 %) et du sucralose (10 %). Ces édulcorants étaient surtout présents dans les boissons gazeuses (53 %), les édulcorants de table (29 %) et les yaourts/fromages blancs (8 %).

Au cours d'un suivi médian de 7,7 ans, 3 358 cancers incidents – 982 cancers du sein, 403 cancers de la prostate et 2 023 cancers liés à l'obésité – ont été diagnostiqués chez des participants âgés en moyenne de 60 ans.

Par rapport aux non-consommateurs, les plus grands consommateurs d'édulcorants artificiels présentaient un risque plus élevé de cancer en général (HR : 1,13; IC 95% : 1,03 - 1,25; p-trend = 0,002), après ajustement pour l'âge, le sexe, l'éducation, l'activité physique, le tabagisme, l'IMC, la taille, la prise de poids pendant le suivi, le diabète, les antécédents familiaux de cancer, le nombre d'enregistrements alimentaires sur 24 heures, l'apport calorique de base et la consommation d'alcool, de sodium, d'acides gras saturés, de fibres, de sucre, de fruits et de légumes, d'aliments complets et de produits laitiers.

Après ajustement pour de multiples variables, les grands consommateurs d'aspartame présentaient un risque accru de cancer en général (HR : 1,15; IC 95 % : 1,03 - 1,28; p = 0,002), tout comme les grands consommateurs d'acésulfame-K (HR : 1,13; IC 95 % : 1,01 - 1,26; p = 0,007), par rapport aux non-consommateurs. Plus précisément, ces grands consommateurs d'aspartame présentaient un risque plus élevé de cancer du sein (HR : 1,22; IC 95% : 1,01 - 1,48; p = 0,036) et de cancers liés à l'obésité (HR : 1,15; IC 95% : 1,01 - 1,32; p = 0,026) que les non-consommateurs.

 
Après ajustement pour de multiples variables, les grands consommateurs d'aspartame présentaient un risque accru de cancer en général, tout comme les grands consommateurs d'acésulfame-K, par rapport aux non-consommateurs.
 

Quant aux plus grands consommateurs d'édulcorants artificiels en général, ils affichaient un risque plus élevé de cancers liés à l'obésité que les non-consommateurs (HR : 1,13; IC 95% : 1,00 - 1,28; p = 0,036).

Les chercheurs reconnaissent que les limites de l'étude comprennent un biais de sélection potentiel, une confusion résiduelle et le risque d'une causalité inverse, bien que des analyses de sensibilité aient été effectuées pour répondre à ces préoccupations.

Une analyse importante, mais à interpréter avec precaution

S'adressant au UK Science Media Center, Duane Mellor, diététicienne et chargée de cours à l'université d'Aston (Royaume-Uni), estime cependant que « cette étude ne prouve pas (ni même suggère) que nous devrions revenir au sucre et tourner le dos aux édulcorants artificiels ainsi qu'aux boissons light. » Elle est en revanche d'accord pour dire que les édulcorants artificiels ne remplacent pas parfaitement le sucre, « car ils comportent leurs propres risques potentiels, tout comme le sucre. L'attitude idéale est probablement de s'éloigner de ces deux éléments. Cela pourrait cependant déplaire aux nombreuses personnes qui aiment un peu de sucré dans leur vie, et leur conseiller d'abandonner les boissons gazeuses sucrées ou édulcorées pour leur préférer de l'eau est un message qui pourrait être mal reçu. »

«Je pense que c'est une analyse importante, mais ses résultats doivent être interprétés avec prudence», affirme pour sa part le Pr John Sievenpiper, de l'université de Toronto. « Les grandes études d'observation comme celle-ci, qui évaluent l'exposition aux édulcorants hypocaloriques et non caloriques en fonction des maladies chroniques liées à l'obésité, présentent un risque de causalité inverse. Cette mise en garde est bien connue des chercheurs dans ce domaine (...) et par les responsables des recommandations et des politiques de santé. Une causalité inverse est possible ici, car il est probable que les grands consommateurs d'édulcorants à faible teneur en calories ou sans calories (dont l'aspartame et l'acésulfame-K sont les plus courants) sont nombreux à y recourir dans le cadre d'une stratégie de perte de poids, par opposition à l'obésité et à ses complications (y compris les cancers) que provoqueraient ces édulcorants. »

L'équipe de John Sievenpiper a publié récemment les résultats d'une méta-analyse de 17 essais contrôlés randomisés, à la demande du Diabetes and Nutrition Study Group (DNSG). Les conclusions « suggèrent qu'à moyen terme, les boissons sucrées hypocaloriques et non caloriques constituent une alternative raisonnable à l'eau en tant que stratégie de remplacement chez les adultes en surpoids ou obèses qui risquent de souffrir de diabète ou qui en sont déjà atteints », indique l'une des deux synthèses (l'autre est sous presse dans Diabetes Care) pour la mise à jour des lignes directrices de l'Association Européenne pour l'Etude du Diabète (EASD) prévue pour cet automne.

Pour John Sievenpiper, « l'essentiel de l'étude actuelle consiste dans le fait qu'il est difficile de distinguer les signaux relatifs aux édulcorants hypocaloriques et à l'obésité de ceux qui sont relatifs aux sucres et aux calories qu'ils remplacent. Des analyses utilisant des substitutions seraient utiles pour répondre à certaines de ces préoccupations. »

Des résultats contradictoires

D'après Charlotte Debras et ses collaborateurs, les études épidémiologiques et animales qui ont été récemment menées sur un lien possible entre les édulcorants artificiels et le risque de cancer ont donné des résultats contradictoires, et les informations sur les types spécifiques d'édulcorants et la consommation de boissons et d'aliments édulcorés artificiellement font défaut. Les auteurs ont cherché à étudier les associations entre les apports en édulcorants artificiels (pris dans leur ensemble et sur les plus courants – aspartame, acésulfame-K et sucralose) et le risque de cancer (risque global et types de cancer les plus fréquents – cancers du sein, de la prostate et liés à l'obésité) dans l'étude NutriNet-Santé en cours.

« Les cancers liés à l'obésité sont des cancers pour lesquels l’obésité est considérée comme l'un des facteurs de risque (ou de protection) reconnus par le Fonds Mondial de Recherche sur le Cancer (FMRC), indépendamment de l'IMC : cancer colorectal, de l'estomac, du foie, de la bouche, du pharynx, du larynx, de l'œsophage, du sein (avec des associations opposées en fonction de la période avant ou après la ménopause), de l'ovaire, de l'endomètre et de la prostate. »

Selon une étude récente, « l'obésité augmente le risque de cancer du sein chez les femmes ménopausées mais, à l'inverse, elle semble avoir un effet protecteur chez les femmes préménopausées », précise John Sievenpiper.

L'étude NutriNet-Santé a été soutenue par les institutions publiques suivantes : Ministère de la Santé, Santé Publique France, Inserm, Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement, Conservatoire National des Arts et Métiers, et Université Sorbonne Paris Nord. Charlotte Debras a bénéficié d'une subvention de l'Institut National du Cancer français.

Ce projet a été financé par le Conseil européen de la recherche, l'Institut national du cancer français, le Ministère français de la Santé et l'IdEx Université de Paris.

John Sievenpiper a déclaré avoir reçu des fonds de l'université de Toronto (Tate and Lyle Nutritional Research Fund et Nutrition Trialists Fund) et de l'International Sweeteners Association.

 

L’article de Marlene Busko publié initialement sur Medscape et intitulé Artificial Sweeteners: A Modifiable Cancer Risk?. Traduction/adaptation du Dr Claude Leroy.

 

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