POINT DE VUE

Les médecins ont le devoir de soigner tout le monde, même l’ennemi

Daniela Ovadia

Auteurs et déclarations

28 mars 2022

Italie – Les médecins peuvent-ils approuver le boycott de l’approvisionnement en fournitures médicales, incluant les médicaments et des traitements essentiels, aux habitants de Russie. Le devraient-ils ? Le Dr Daniela Ovadia, professeure en éthique de la recherche à l’Université de Pavie (Italie) et, par ailleurs, journaliste médicale, livre le fruit de sa réflexion, dans le cadre de la demande d’arrêt du commerce à destination de la Russie après l’invasion de l’Ukraine.

Récemment, la question a été débattue notamment sur les réseaux sociaux, et particulièrement en Europe. Nous sommes engagés dans l’aide aux réfugiés ukrainiens, en leur fournissant des produits sanitaires, en leur ouvrant nos portes et en envoyant des biens et de la nourriture aux pays frontaliers de l’Ukraine où des milliers de personnes sont désormais réfugiées. Nous voyons tous qu’il y a des victimes et des agresseurs.

Mais quand il s’agit de répondre à ce type de questions complexes, je suis contente d’avoir choisi d’apprendre et d’enseigner l’éthique et la bioéthique. Les communiqués et les recommandations me servent de « squelette moral ». Ils m’aident à garder en tête les valeurs les plus nobles de la médecine, même quand ces valeurs atteignent des seuils de morale particulièrement délicats et heurtent parfois mes sentiments profonds.

Que disent les textes ?

Les Conventions de Genève (quatre traités signés en 1949, à la fin de la seconde guerre mondiale, et trois protocoles additionnels signés en 1977) établissent les normes légales internationales pour la prise en charge humanitaire en temps de guerre, incluant l’aide médicale. Ils assurent la protection des blessés et des malades et des civils dans et hors la zone de guerre.

Bien sûr, ils visent en premier lieu à protéger ceux qui sont attaqués, et il y a vraiment lieu de penser que la campagne militaire russe brise les lois établies par les Conventions de Genève en ciblant les hôpitaux et les services médicaux.

Mais cela autorise-t-il la communauté médicale internationale à couper les liens avec le système de santé russe, en empêchant les laboratoires pharmaceutiques et l’industrie de la santé d’envoyer leurs produits dans le pays de l’agresseur ?

De mon point de vue, la réponse est non. Les Conventions de Genève établissent que les lois de la protection s’appliquent aux civils dans tout pays impliqué dans une guerre, et aux soldats  blessés ou qui ont quitté le champ de bataille.

En s’appuyant sur les théories de l’éthique classiques de bienfaisance et de non malfaisance dans le domaine de l’action médicale, nous pourrions nous fourvoyer si nous contribuions à l’effondrement du système de santé russe dans le but de mettre la pression sur le gouvernement russe pour qu’il stoppe la guerre. La Russie est un très grand pays, déjà affligé par de nombreuses inégalités de santé. Le boycott économique cause déjà une pénurie d’approvisionnement en produits de première nécessité comme les traitements de chimiothérapie et des outils technologiques de diagnostic, comme le décrit un journaliste russe dans un article sur Univadis.it.

On peut facilement prédire que le nombre de morts évitable va croitre rapidement. Nous avons déjà vu une augmentation significative des taux de mortalité dans les pays développés de l’ouest pendant la pandémie, quand l’accès à des mesures préventives et à des traitements a été compromis. Nous nous attendons à ce que les sanctions aient un impact similaire. Probablement que nos décideurs espèrent que cela va inciter les citoyens russes à se révolter contre leur dirigeant. Mais les décideurs ont des buts et des schémas éthiques différents des médecins et des soignants, selon la bioéthique moderne.

Convention d'Oviedo : les intérêts des humains avant ceux de la science ou de la société

La convention sur les droits humains et la biomédecine (plus connue sous le nom de Convention d’Oviedo), signée par le Conseil de l’Europe en 1997, est le premier texte international légal destiné à préservé la dignité humaine, les droits et les libertés à travers une série de principes et d’interdictions contre un détournement des progrès médicaux. 

Le point de départ de la convention est que les intérêts des humains passent avant ceux de la science ou de la société.

Le texte s’appuie sur la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies, et particulièrement sur les articles 22 à 27 qui établissent les droits économiques, sociaux et culturels, y compris ceux à la santé. Ils font spécifiquement référence aux soins donnés aux femmes enceintes et aux enfants.

La Convention d’Oviedo établi une série de principes et d’interdictions concernant la bioéthique, la recherche médicale, le consentement, les droits à la vie privée et à l’information, etc. Mais, avant tout, elle pose le principe que tout le monde a droit à des soins, s’il est malade, et qu’il est du devoir de tout médecin de soigner toute personne qui le nécessiterait, sans poser de questions, ni exprimer de jugement moral.

Il s’agit d’un principe important et fondateur de la bioéthique moderne, inscrit également dans d’autres documents, comme la Déclaration d’Helsinki de l’Association médicale mondiale (World Medical Association, WMA), adoptée pour la première fois par la 18ème assemblée générale de la WMA en juin 1964 et modifiée à plusieurs reprises (la dernière en 2013). La Convention d’Oviedo et la Déclaration d’Helsinki visent principalement à protéger les êtres humains dans le cadre de la recherche médicale.

Les questions éthiques concernant le recherche médicale sont aussi un problème auquel la communauté médicale et les compagnies pharmaceutiques devront faire face si elles veulent vraiment arrêter toute collaboration avec la communauté scientifique russe, car les chartes bioéthiques modernes stipulent que ceux qui commencent un essai clinique ont le devoir de le mener à sa fin. Ils ont également le devoir de continuer à offrir un traitement approprié aux patients recrutés même en cas d’interruption de l’essai, quelles qu’en soient les raisons sous-jacentes.

Un peu d'histoire

Ce n’est pas la première fois que des sanctions ont un impact sur la santé des citoyens d'un pays. Au cours des années 1980, le boycott scientifique de l’Afrique du Sud a affecté la santé des sud-africains, même si les médicaments et fournitures médicales n’étaient pas inclus dans l’interdiction commerciale. Les partisans en interne des sanctions, comme la National Medical and Dental Association, l’une des principales organisations médicales anti-apartheid, se sont penchés sur les moyens de soutenir les sanctions économiques et, en même temps, de protéger les plus vulnérables du fardeau résultant de ces politiques.

L’ « ennemi en tant que patient » et ce que nous pouvons apprendre d’un point de vue éthique, de l’expérience des médecins impliqués dans le soin de leurs ennemis a fait l’objet d’une étude très intéressante par Rubinstein and Bentwich. C’est une analyse quantitative sur les biais implicites des médecins israéliens qui ont eu à soigner à la fois les soldats syriens et des terroristes civils palestiniens.

Les résultats montrent que les médecins israéliens ont plus de biais vis-à-vis des civils palestiniens. L’aspect le plus intéressant de mon point de vue est celui que les auteurs ont ajouté au résumé : « ce déficit [d’empathie vis-à-vis de certains types d’ennemis] influence potentiellement le respect de l’engagement à traiter les patients ».

En conclusion, la communauté peut-elle s’abstenir de soutenir les sanctions et les boycotts ? Je pense que nous pouvons trouver une réponse adéquate dans une declaration sur le statut moral du boycott scientifique au sens large publiée dans Nature in 2003 par un groupe de scientifiques. Selon les auteurs, qui incluent Colin Blakemore et Richard Dawkins, un boycott scientifique doit remplir des conditions précises, et comprendre notamment un jugement explicite et largement partagé selon lequel le gain à obtenir vaut la peine d’abandonner le principe d’universalité de la science.

Nous devons être sûrs que le boycott va aider à changer le « comportement inacceptable d’un certain régime ». Le boycott devrait faire partie d’un programme décidé au niveau international, avec des sanctions mesurées et estimées nécessaires pour éviter un désastre prévisible, afin d’éviter toute décision motivée par des représailles plutôt que de la bienfaisanse.

Dans le cas l’interdiction commerciale russe, ces mesures doivent être prises, en premier lieu, pour soutenir l’Ukraine, mais aussi les civils russes, peut-être par le biais de programmes bénéficiant d’un soutien international pour garantir au moins l’approvisionnement vital.

 

L’article a été publié initialement sur Medscape.com sous le titre Physicians Have a Duty to Treat the Enemy. Traduit par Stéphanie Lavaud.

 

 

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