Se protéger face à l’angoisse du COVID : le rôle de l’«engourdissement psychique »

Kathleen Doheny

24 mars 2022

Etats-Unis – Il n'y a rien de surprenant, ces jours-ci, à entendre certains dire en soupirant que le Covid-19 est derrière nous. Sauf que ce n'est pas encore le cas… Et dans la catégorie des mauvaises nouvelles, on peut ajouter la guerre en Ukraine, l'inflation ou les menaces nucléaires, pour ne citer que quelques exemples.

Engourdissement émotionnel

Deux ans après le début de la pandémie, les statistiques donnent de quoi faire réfléchir. Aux Etats-Unis, le nombre total des décès liés au Covid-19 approche le million, et ce chiffre est à multiplier par six pour l'ensemble de la planète. En 2020, le SARS-CoV-2 était la troisième cause de décès aux États-Unis, juste derrière les maladies cardiaques et les cancers. Pourtant, il existe chez nombre d'entre nous un empressement à passer à autre chose et à revenir à la normalité, avec l'abandon du port obligatoire du masque et des exigences du type pass vaccinal.

Des soignants contactés par Medscape Medical News affirment que certains en ont tellement « terminé » avec le Covid-19 qu'ils en sont devenus « émotionnellement insensibles », allant jusqu'à refuser d'y penser et ne réagissant plus à l'augmentation du nombre de victimes du virus. A l'inverse, les personnes directement touchées par la maladie – y compris celles qui militent pour une aide accrue aux patients atteints d'un Covid long – n'ont pas cette chance de pouvoir ignorer cette maladie.

L'engourdissement émotionnel peut-il être protecteur ? « Lorsqu'il y a de nombreuses causes de stress important, il est en quelque sorte auto-protecteur d'essayer de ne pas réagir émotionnellement à tout », explique Lynn Bufka, psychologue et porte-parole de l'American Psychological Association (APA). Mais c'est difficile à faire, tant les causes de stress sont effectivement nombreuses. Outre le Covid et la guerre en Ukraine, on peut citer par exemple l'inflation, le prix des carburants et les menaces de pénurie alimentaire. Nous sommes donc tous confrontés à une « fatigue de crise. »

Dans un sondage réalisé par Harris pour le compte de l'APA, la hausse des prix, les problèmes des chaînes d'approvisionnement, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et l'éventualité de menaces nucléaires ont souvent été cités comme les principaux facteurs de stress avec le Covid. Dans cette enquête menée début février, plus de la moitié des 3 012 adultes qui y ont répondu ont déclaré qu'ils auraient bien eu besoin d'un supplément de soutien émotionnel.

Mécanisme d'autoprotection

« Il est difficile de ne pas ressentir le stress lié à la guerre en Ukraine, et de voir des femmes avec des enfants en bas âge s'enfuir pratiquement sans bagage », ajoute Lynn Bufka. Il en va de même notamment pour les soignants qui ont passé les deux dernières années à voir des patients mourir – souvent seuls – du Covid.

« Il existe un mécanisme d'autoprotection visant à se distancier émotionnellement des choses. Je pense donc qu'il est important de comprendre non seulement pourquoi nous faisons cela, mais aussi pourquoi cela devient problématique lorsque ce mécanisme devient omniprésent. » Et tout particulièrement « lorsque les gens deviennent tellement insensibles aux émotions qu'ils cessent de s'engager dans la vie et d'interagir avec leurs proches. » Il convient de noter que « l'engourdissement émotionnel est une réaction différente de la sensation de déprime ou de cafard. Il consiste plutôt à ne rien ressentir, à ne pas avoir les réactions habituelles face à des expériences qui sont généralement agréables, comme voir un être cher ou faire une activité que l'on aime. »

Engourdissement psychique

Robert Jay Lifton, professeur émérite de psychiatrie et de psychologie à la City University of New York (CUNY), préfère le terme d'engourdissement psychique à celui d'engourdissement émotionnel. On lui a attribué l'invention de ce terme il y a plusieurs années, alors qu'il interviewait des survivants d'Hiroshima pour écrire son livre Death and Life : survivants d'Hiroshima. Ces derniers lui ont expliqué que leurs émotions avaient disparu dans les minutes qui ont suivi l'explosion de la bombe. « Certains d'entre eux ont participé à la manipulation des cadavres », se souvient Robert Lifton, « et ils m'ont affirmé n'avoir rien ressenti à ce moment. L'expérience de tels désastres nous rend vulnérables à l'angoisse de la mort, et l'engourdissement psychique est un moyen de l'atténuer. D'une certaine manière, il recoupe d'autres mécanismes de défense, comme le déni. »

L'engourdissement affecte les gens de manières différentes. « Vous et moi pouvons subir un engourdissement important à cause de quelque chose qui nous menace, mais nous continuons à vivre notre vie quotidienne. D'autres rejettent le plein impact de la pandémie, et même parfois son existence même, et leur engourdissement est donc à la fois plus présent et plus extrême. »

Pour Robert Lifton, le degré d'engourdissement que vit une personne explique pourquoi, « chez certains, même le port du masque ou la distanciation peut être source de problèmes importants : ces précautions leur rappellent l'angoisse de mort associée à la pandémie. C'est une forme dangereuse d'engourdissement psychique, car les preuves et des chiffres ne permettent plus un déni total de la pandémie. »

Un tremplin vers la guérison

« L'engourdissement émotionnel a une connotation négative, un peu comme si nous avions échoué », avance Emma Kavanagh, psychologue et auteure au Pays de Galles. « Je pense [plutôt] que le cerveau s'adapte, et que nous devons nous concentrer sur la possibilité qu'il guérisse. Il nous permet d'utiliser des mécanismes de survie. Ainsi, dans les premières phases de la pandémie, rien dans notre environnement n'avait de sens, et il n'y avait pas de modèle mental pour la bonne manière de réagir. La peur a pris le dessus, avec une montée d'adrénaline. On observe une réduction de la circulation sanguine au niveau du cortex préfrontal, et la prise de décision est donc affectée. Les gens n'étaient pas aussi efficaces dans la prise de décisions ». Au début, cet engourdissement émotionnel les a aidés à faire face à la situation, considère-t-elle.

Deux ans plus tard, certaines personnes sont entrées dans une phase où elles vont faire comme si de rien n’était. « Je pense qu'à ce stade, nous sommes nombreux à avoir subi beaucoup de stress, un stress de survie. Nous ne sommes pas faits pour subir cela longtemps. Lorsque le stress est trop lourd à gérer, les gens ont tendance à se replier sur eux-mêmes. »

C'est ce qu'on appelle souvent un burnout, mais Emma Kavanagh estime qu'il est plus juste de dire qu'il s'agit simplement de la façon par laquelle le cerveau compose avec le monde extérieur. « Une période de focalisation sur soi ou de retrait contribue à donner du temps au temps pour guérir. Au cours de cette période, il ne faut pas s'attendre à ce que les personnes concernées maintiennent leur niveau habituel d'activité et d'interactions. »

Alors que de nombreuses personnes considèrent le SSPT (syndrome de stress post-traumatique) comme une séquelle d'un traumatisme continu, Emma Kavanagh affirme qu'il existe plus de chances de connaître un développement post-traumatique - c'est-à-dire de passer à autre chose dans leur vie – qu'un SSPT. « Pourtant, on ne parle que de lui [le SSPT, NDLT]. »

Dans son livre How To Be Broken : The Advantages of Falling Apart, Emma Kavanagh explique comment l'engourdissement ou l'épuisement peut être une adaptation psychologique transitoire et aider les gens à devenir une version plus forte d'eux-mêmes.

Les études suggèrent que l'inquiétude suscitée par la pandémie et ses nombreuses victimes est appelée à s'atténuer. Les chercheurs appellent "évanouissement de la compassion", l'incapacité de certaines personnes à réagir face au nombre écrasant de personnes touchées par une urgence grave comme le Covid. Certaines études montrent que l’inquiétude ne s’additionne pas forcément, et que deux personnes inquiètent ne génèrent pas le double d’inquiétude d’une seule ».

Reconnaître l'engourdissement émotionnel

« Souvent, les personnes qui entourent celles qui sont engourdies émotionnellement reconnaissent cet état et le leur font remarquer », explique Lynn Bufka, « par exemple en leur disant qu'elles ne semblent plus être elles-mêmes. »

Une fois que vous reconnaissez ce phénomène, plutôt que d'y sombrer totalement, je recommande de vous concentrer sur les relations dont vous voulez vous occuper avant tout. Autorisez-vous à ne pas suivre les sujets qui vous stressent le plus. Il n'est pas nécessaire d’avoir les yeux rivés dessus toute la journée. Ralentissez pour savourer les petites expériences du quotidien. Votre chien vous ennuie parce qu'il veut jouer à la balle ? Eh bien, jouez avec lui. Concentrez-vous sur le simple fait que le chien a super envie de jouer. »

« Faites aussi appel à ce qui peut vous soutenir. Je pense que nous avons tous réalisé à quel point les différents systèmes de soutien nous ont été précieux pendant la pandémie. Reposez-vous bien, pratiquez une activité régulière et passez du temps à l'extérieur pour vous "réinitialiser". Recherchez activement tout ce qui vous est agréable. »

Pour certains, l'engourdissement est un privilège inaccessible

Kristin Urquiza est l'une des nombreuses personnes qui n'ont pas eu l'occasion de se ressourcer. Après le décès de son père Mark à 65 ans des suites de la Covid, elle a cofondé Marked by Covid, une organisation nationale à but non lucratif qui milite notamment pour l'instauration d'une Journée nationale de commémoration du Covid.

« L'engourdissement émotionnel face à la pandémie est un privilège, et une autre manifestation de la différence radicale de ressenti entre des deux Amériques », explique-t-elle à Medscape Medical News. A ce stade, Kristin Urquiza qualifie de « tiède » la réponse à la demande d'instaurer une Journée nationale de commémoration, alors qu'elle la considère comme « une manière gratuite, simple et sans contrainte de reconnaître la douleur et la souffrance de millions de personnes. »

Selon Marked by Covid, environ 150 maires ont pris des mesures pour proclamer le premier lundi de mars Covid Memorial Day. L'association plaide également pour un plan d'intervention coordonné, national et fondé sur les données, ainsi que pour la reconnaissance du fait que de nombreuses personnes sont encore confrontées au Covid et à ses séquelles.

Comme Kristin Urquiza, de nombreuses personnes se contruisent sur leur douleur et se lancent dans ce que Robert Lifton appelle une « mission de survivants », dans laquelle elles sensibilisent le public, collectent des fonds ou contribuent à la recherche. « D'une manière générale, les survivants sont beaucoup plus importants pour la société que nous ne l'avions imaginé jusqu'à présent. »

 

L’article a été publié initialement sur Medscape et intitulé Uncomfortably Numb: From COVID to Ukraine, Dealing With Crisis Fatigue . Traduit et adapté par Claude Leroy.

 

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