En Ukraine, la guerre a fortement perturbé l’accès à l’insuline et aux antidiabétiques

Miriam E. Tucker

Auteurs et déclarations

18 mars 2022

Ukraine — La prise en charge du diabète et l’accès à l’insuline et à d’autres médicaments ont été « gravement perturbés » en Ukraine depuis l’invasion du pays par la Russie, plus pour des raisons de distribution qu’en raison d’un problème d’approvisionnement, selon plusieurs interlocuteurs interrogés par Medscape édition internationale. Parmi eux, figurent des diabétologues ukrainiens exerçant dans les régions les plus touchées par le conflit.

Approvisionnements réduits

En 2021, on comptait 2,3 millions de diabétiques en Ukraine, soit 7% de la population totale du pays. Parmi eux, 120 000 souffrent de diabète de type 1 et sont dépendants d’un traitement par insuline pour vivre et un nombre équivalent de diabétiques de type 2 sont également traités par insuline.

Depuis fin février et le début du conflit armé avec la Russie, la diaspora ukrainienne, des organisations non gouvernementales, des gouvernements européens, ainsi que des universités ou encore des fabricants de produits santé, sont à l’origine de dons d’insuline, de médicaments et de matériel médical qui sont acheminés vers l’Ukraine. « Le principal problème est désormais d’ordre logistique », a affirmé auprès de Medscape édition internationale, le Dr Boris Mankovsky, président de l’Association ukrainienne de diabétologie.

En Ukraine, l’entrepôt du fabricant d’insuline Novo Nordisk est toujours opérationnel, même si les approvisionnements ont été réduits en raison d’un manque de personnel pour assurer les livraisons. Le laboratoire s’efforce de fournir les médicaments aux patients, par l’intermédiaire des pharmacies et des organisations humanitaires, et finance les initiatives visant aider les réfugiés, a déclaré Novo Nordisk dans un communiqué du 8 mars 2022.

Problèmes de logistique

Cependant, même si les produits parviennent aux pharmacies, il est possible qu’ils n’arrivent pas jusqu’aux patients pour des raisons de logistique, a commenté le Dr Mankosky, également responsable du département de diabétologie du Shupyk National Medical Academy of Postgraduate Education (Shupyk NMAPE), à Kyiv. « Il y a donc beaucoup de problèmes. Je ne sais pas exactement où se trouve le blocage, mais il y a des pénuries, sans aucun doute ».

Les ravitaillements en insuline ont également été répartis de manière très inéquitable entre les différentes régions d’Ukraine, avec des contenus variables, comprenant des insulines d’action prolongée, à courte durée d’action, des analogues de l’insuline ou encore des insulines humaines. « Nous sommes très reconnaissant pour tout cela, mais ce n’est pas coordonné de manière centralisée. C’est bien entendu compréhensible dans ce contexte, mais cela signifie que des zones reçoivent de nombreux dons, tandis que d’autres n’en reçoivent aucun ».

La plupart des fournitures offertes sont acheminées vers l’Ouest du pays où se trouve la capitale. « Mais, le principal problème désormais est de fournir l’Est de l’Ukraine. Il est difficile et dangereux d’acheminer des produits dans cette zone, notamment à Marioupol, où la situation est dramatique. L’Est de l’Ukraine est la région qui souffre le plus, du moins à l’heure actuelle », a affirmé le diabétologue, qui exerce à Kyiv.

 
Le principal problème désormais est de fournir l’Est de l’Ukraine. C'est la région qui souffre le plus, du moins à l’heure actuelle  Dr Boris Mankovsky
 

Les diabétologues toujours en activité

Le Dr Ivan Smirnov, responsable du département d’endocrinologie de l’hôpital régional de Kharkiv, situé dans le Nord-Est du pays, a apporté son témoignage par email à Medscape édition internationale : « Je vais rester à Kharkiv, malgré la situation. Beaucoup de personnes sont tuées, beaucoup sont blessées et l’hôpital est rempli de civils blessés… De nombreux bâtiments sont en partie détruits et certains le sont complètement ».

Le Dr Smirnov poursuit en précisant que lui et ses collègues « trouvent les moyens de surmonter la peur… en travaillant de manière constante ». Une partie de leur travail consiste à mener des consultations de routine à distance avec leurs patients. « Mais, la majorité du temps est désormais consacrée à l’approvisionnement en insuline pour fournir les patients diabétiques. Il s’agit d’une tâche assez lourde ».

De son côté, le Dr Mankovsky, qui exerce en diabétologie et en endocrinologie de l’adulte à Kyiv, continue également de prendre en charge ses patients, mais principalement à distance. « La pratique est fortement perturbée. Je suis disposé à rencontrer les patients, mais il est extrêmement difficile et dangereux pour eux et probablement impossible de se déplacer pour venir me voir. C’est pourquoi tous nos échanges se font désormais à distance, par téléphone ou par internet. Nous pouvons ainsi communiquer et je peux apporter des conseils pour des changements de traitement ou des ajustements dans la prise d’insuline. »

Alors que les Russes se rapprochent de la capitale, le praticien ne veut pas abandonner son poste. « J’ai décidé de rester le plus longtemps possible. Personne n’a idée bien entendu de ce qu’il va se passer, mais je pense que je dois le faire. Nous entendons des explosions tous les jours. Je me trouve dans le centre-ville et les rues sont vides. C’est déchirant ».

 
J’ai décidé de rester [à Kyiv] le plus longtemps possible  Dr Boris Mankovsky
 

Elan de solidarité vis-vis des réfugiés diabétiques

« Actuellement, nous avons d’importants déplacements de réfugiés. Parmi eux figurent de nombreuses personnes diabétiques qui ont quitté leur domicile et personne ne sait où elles se trouvent. C’est très perturbant », souligne le Dr Mankovsky.

Selon la fondation américaine Juvenile Diabetes Research Foundation (JDRF), qui défend notamment les patients diabétiques de type 1, de nombreux hommes diabétiques âgés de 18 à 60 ans doivent rester en Ukraine pour participer à la défense du pays, malgré les risques liés à la maladie. Mais, près de 15 000 enfants avec un diabète de type 1 et leurs proches tentent de fuir les zones de conflit pour se réfugier dans les régions de l’Ouest du pays ou au-delà des frontières.

« Ceux qui sont passés en Hongrie, en Moldavie, en Pologne ou en Roumanie sont reçus avec une extraordinaire générosité. Nous avons eu écho de différentes situations, telles que des initiatives gouvernementales permettant de se fournir gratuitement en insuline sans ordonnance ou encore des actions de citoyens qui retirent l’insuline de leur boite à pharmacie pour la fournir à ceux qui en ont besoin en urgence », a précisé la JDRF dans un communiqué du 2 mars.

 
Ceux qui sont passés en Hongrie, en Moldavie, en Pologne ou en Roumanie sont reçus avec une extraordinaire générosité  Dr Boris Mankovsky
 

Pour sa part, Novo Nordisk a fait don de 55 millions de couronnes danoises (environ 7,3 millions d’euros) pour soutenir les organisations humanitaires internationales venant en aide aux réfugiés.

Dans un échange avec Medscape édition internationale, le Pr Ivan Tkac de la faculté de médecine de Kosice, en Slovaquie, a expliqué que son pays est une zone de transit pour les réfugiés venant d’Ukraine. « Malgré tout, par solidarité, nous fournissions des soins médicaux d’urgence aux Ukrainiens et aux réfugiés provenant de pays en développement fuyant l’Ukraine », en majorité des étudiants étrangers, a précisé ce médecin impliqué dans l’aide aux réfugiés, dont ceux atteints de diabète.

« Les demandeurs d’asile bénéficient d’une assurance médicale offerte par le gouvernement de la République slovaque. Dans ce cadre, les réfugiés reçoivent les quantités d’insuline et les antidiabétiques nécessaires, ainsi que les dispositifs médicaux dont ils ont besoin pour traiter un diabète. Dans le cadre de son assistance au pays frontaliers avec l’Ukraine, la Commission européenne s’est engagée à fournir à la Slovaquie les quantités suffisantes de médicaments pour traiter le diabète dans les semaines à venir. De plus, des organisations humanitaires mettent en place des approvisionnements en insuline et autres médicaments au bénéfice des soldats engagés dans l’armée ukrainienne », a indiqué le Pr Tkac.

 
Des organisations humanitaires mettent en place des approvisionnements en insuline et autres médicaments au bénéfice des soldats engagés dans l’armée ukrainienne  Pr Ivan Tkac
 

Comment aider?

Plusieurs organisations apportent une assistance spécifique aux personnes atteintes de diabète, ainsi qu’une assistance médicale élargie aux personnes restées en Ukraine et aux réfugiés.

Une collaboration entre le ministère Ukrainien de la Santé, l’agence humanitaire Direct Relief et la Fédération internationale du diabète (IDF) s’emploie à identifier les zones où les fournitures sont insuffisantes, à sécuriser l’acheminement des dons à travers l’Europe et ouvrir des « couloirs verts » en Ukraine pour s’assurer qu’ils soient livrés rapidement là où ils sont nécessaires. Ceux qui souhaitent apporter un soutien à cette initiative sont invités à effectuer un don à Direct Relief.

IDF Europe a de son côté mis en place le programme Connect Solidarity qui « vise à faciliter le soutien des associations européennes membres d’IDF Europe souhaitant venir en aide aux associations nationales spécialisées dans le diabète des pays voisins de l’Ukraine, en apportant des recommandations, des médicaments et des fournitures pour les réfugiés ukrainiens ».

Interrogé par Medscape édition internationale, le président de l’IDF, le Dr Andrew Boulton, a précisé qu’il était presque quotidiennement en contact avec ses confères diabétologues expérimentés exerçant en Ukraine et qu’il travaille avec Life for a Child, une association affiliée à la fédération, et d’autres organisations caritatives.

« Nous continuons à faire de notre mieux pour aider les personnes atteintes du diabète vivant en Ukraine. Il s’agit bien entendu d’un défi important et nous espérons faire le plus possible dans une situation si difficile. Nous gardons tous espoir et nous prions pour que cette situation soit bientôt résolue ».

L’Association européenne pour l’étude du diabète (EASD) a pour sa part adopté une approche différente en encourageant ses membres « à soutenir les personnes en mauvaise santé, y compris ceux avec un diabète, par le biais de dons à des [organisations non gouvernementales] établies qui ont la capacité d’apporter une aide sur place, comme le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCD) ou la Croix Rouge. »

Le Dr Mankovsky de l’Association ukrainienne de diabétologie a indiqué auprès de Medscape édition internationale qu’il était très reconnaissant pour tous les élans de solidarité venus du monde entier. « Juste merci. Je reçois tellement de soutien, d’appels téléphoniques, tellement de courrier… Moi, mais aussi nous tous. Sur le plan humain et amical, nous nous sentons soutenus. C’est très important émotionnellement, mais aussi pour les livraisons d’insuline et d’autres médications. Sans cela, ce serait beaucoup plus difficile ».

 
Sur le plan humain et amical, nous nous sentons soutenus  Dr Boris Mankovsky
 

Des soins rendus possibles par la pandémie de Covid-19

Rendues nécessaire par la pandémie de Covid-19, les importantes modifications apportées dans la prise en charge du diabète en Ukraine se sont avérées indispensables dans le contexte de l’invasion russe.

Dans un article publié en 2020 dans Journal of Diabete Science and Technology, le Dr Mankovsky décrit comment la pandémie a frappé alors que le système de santé ukrainien était en transition passant à un modèle basé sur le paiement partiel par des assurances après avoir été assuré intégralement par l’Etat [1].

Avant la pandémie, les patients atteints de diabète de type 1 et de type 2 étaient régulièrement admis à l’hôpital pour des examens de routine, la gestion des doses d’insuline ou autres traitements. « Une pratique médicale héritée de l’ère soviétique, qui s’appuie fortement sur la prise en charge en milieu hospitalier », a précisé le diabétologue auprès de Medscape édition internationale.

« On savait tous qu’un tel mode de fonctionnement est un gaspillage de ressources, mais les changements de pratique se faisaient beaucoup plus lentement que ce qui était espéré », précise-t-il dans l’article. La pandémie a toutefois transformé les pratiques « de manière radicale », de telle sorte que les hospitalisations des patients diabétiques ont été stoppées et limitées aux réelles urgences.

« Quasiment tous les professionnels de santé reconnaissent l’importance des nouveaux moyens de communication dans les échanges avec les patients et les autres confères », a jouté le Dr Mankovsky. Dans son e-mail envoyé en réponse à Medscape édition internationale, il a en effet indiqué que la prise en charge en routine du diabète est toujours possible à distance malgré les fortes perturbations observées dans sa région, « grâce à l’expérience acquise sur le long terme avec la pandémie ».

La pandémie a aussi permis de passer plus facilement de la version papier de l’ordonnance à la version électronique, permettant ainsi aux patients de prendre plus facilement leurs médicaments en pharmacie. « Ce nouveau système s’est non seulement avéré plus pratique pour tous, mais dans le contexte actuel, il permet aussi d’éviter des visites médicales inutiles en clinique, qui représenteraient une menace évidente pour les patients ».

Désormais, avec les risque actuels liés au conflit, « l’incapacité de voir nos patients de visu est probablement le dernier de nos soucis.»

 

Cet article a été publié dans l’édition internationale de Medscape.com sous le titre Ukrainian Diabetes Care, Insulin Access 'Severely Disrupted’. Traduit et adapté par Vincent Richeux.

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