DSM-5-TR : la version actualisée de la « bible des psychiatres » est l’objet de nombreuses critiques

Alicia Ault

Auteurs et déclarations

18 mars 2022

Etats-Unis – Avant même son lancement officiel le 18 mars 2022, le nouveau DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est critiqué. Le DMS-5-TR de l'American Psychiatric Association (APA) n'est pas une refonte complète, mais une version révisée du DSM-5 (TR pour Text Revision). Parmi les nouveautés, la définition d'une nouvelle maladie, le trouble de deuil prolongé. Sont précisés aussi des critères de diagnostic pour le comportement suicidaire et l'automutilation sans intention suicidaire. La terminologie pour la dysphorie de genre évolue par souci de respect pour la communauté transgenre. Le DSM-5-TR propose enfin une analyse approfondie de l'impact du racisme et des discriminations à la fois sur le diagnostic et les manifestations des troubles mentaux. 

Cette révision est une compilation des modifications itératives apportées sur la version en ligne depuis 2013 quand le DSM-5 a été publié pour la première fois.  « L'objectif de cette version révisée du texte était de disposer d'une version complète », a indiqué le Pr Paul Appelbaum, président du comité de pilotage du DSM de l'APA, à Medscape Medical News.

S'appuyant sur une revue de la littérature exhaustive, quelques 200 experts issus de différents groupes de travail de l'APA sont à l'origine de recommandations sur les modifications nécessaires, a-t-il détaillé. Il y a toutefois peu de nouveautés étant donné le peu d'avancées thérapeutiques.

Une nouvelle version dictée par l'argent ?

Très critique, le Dr Allen Frances, professeur émérite à l'université Duke (Caroline du Nord, Etats-Unis) qui a participé à l'élaboration du DSM-4 considère que l'APA publie cette révision « seulement pour faire de l'argent. Ils font tout et n'importe quoi pour augmenter les ventes. Proposer un texte révisé oblige certains, notamment dans les institutions, à racheter le livre même si rien de substantiel a été ajouté par rapport à la version originale ». Interrogé par Medscape Medical News , il a rappelé que le premier DSM, publié à la fin des années 1970, « est devenu très rapidement un best-seller, à la grande surprise de tous ».

 
Proposer un texte révisé oblige certains, notamment dans les institutions, à racheter le livre même si rien de substantiel a été ajouté par rapport à la version originale  Dr Allen Frances
 

L'APA garde confidentielle l'information sur le nombre de volumes à 170$ qu'elle vend et à quelle hauteur ces ventes contribuent à son budget. Si le Dr Appelbaum reconnaît « qu'à un instant T, la version conforme est celle qui est disponible en ligne », il ajoute aussi que d'après les ventes du DSM-5 « les gens désirent toujours disposer d'une copie papier du DSM ».

Deuil prolongé : une notion pertinente ou exagérée ?

Les différents critères diagnostiques du PCBD sont détaillés ci-dessous :

  • Le développement d'un deuil persistant (plus d'un an chez l'adulte et plus de six mois chez l'enfant ou l'adolescent) se caractérise par une intense nostalgie pour la personne décédée et/ou des préoccupations liées aux pensées et souvenirs concernant la personne décédée presque tous les jours et au moins pendant le mois précédant le diagnostic.

  • Depuis le décès, au moins trois symptômes sont présents la plupart du temps à un degré cliniquement significatif. Présents presque tous les jours pendant au moins le mois précédant le diagnostic, ils incluent une rupture identitaire, une stupéfaction face à la mort, un évitement de ce qui peut rappeler que la personne est décédée, une peine intense, des difficultés à retrouver ses liens affectifs ou ses activités, une indifférence émotionnelle, le sentiment que la vie est dénuée de sens ou encore une intense solitude.

  • Le trouble provoque des difficultés cliniquement significatives du fonctionnement social ou occupationnel de l'individu.

  • La durée ou la sévérité du processus de deuil excède clairement ce qui serait attendu dans le contexte social, culturel ou religieux de l'individu.

  • Les symptômes ne sont pas mieux expliqués par une autre pathologie mentale, telle qu'une dépression majeure ou un état de stress post-traumatique. Ils ne peuvent pas non plus être attribuables à la prise d'une substance ou à une autre maladie.

Le Dr Frances considère que ces critères diagnostiques pathologisent le deuil. Dans les DSM-3 et 4, une exception avait justement été faite dans le diagnostic de dépression majeure pour les personnes ayant récemment perdu un proche. « Nous voulions laisser l'opportunité aux gens d'être endeuillées sans être stigmatisés, étiquetés et sur-traités avec des médicaments », explique-t-il.

Le DSM-5 a oté cette exception du deuil. Après deux semaines, les personnes en deuil qui présentent toujours des symptômes pourraient donc recevoir un diagnostic de dépression majeure, explique Allen Frances. Pour lui, cette exception aurait dû non pas être enlevée mais être étendue au contraire pour toute personne traversant une épreuve, comme la perte d'un travail ou un divorce. En revanche, en cas de symptômes prolongés interférant avec le fonctionnement de l'individu, un diagnostic de dépression majeure pourrait être posé, concède-t-il.

La définition de ce nouveau trouble « ne résout rien ». « Elle ajoute seulement de la confusion et de la stigmatisation. C'est un élément rampant de la médicalisation de la vie de tous les jours, où tout est étiqueté trouble mental ». Le Dr Appelbaum défend que « les critères de trouble de deuil prolongé ont été élaborés de sorte à exclure les personnes qui traversent un processus normal de deuil ». « Un des objectifs de l'analyse de données était de s'assurer que les critères adoptés permettraient effectivement de différencier le deuil par lequel passe tous ceux qui perdent quelqu'un de proche, et le deuil prolongé dont le processus semble sans fin et qui affecte une petite proportion des gens », justifie-t-il.

La version révisée du DSM-5 ajoute des nouveaux critères de symptomatologie pour le comportement suicidaire et l' automutilation sans intention suicidaire, qui apparaissent dans le chapitre « Other Conditions That May Be a Focus of Clinical Attention » (« Les autres situations qui nécessitent une attention clinique particulière ») , indique Paul Appelbaum. « Le comportement suicidaire et l'automutilation non-suicidaire correspondent bien à cette catégorie : quelque chose qui doit attirer l’attention du praticien, dont il doit prendre compte pour le traitement, bien que les comportements recouvrent plusieurs catégories diagnostiques », ajoute-t-il, en précisant que ces critères permettront de documenter l'incidence et la prévalence de ces comportements.

Evolutions dans la terminologie sur le genre

Le texte révisé affine aussi la terminologie sur le genre afin de mieux respecter les personnes transgenres. Le terme « genre désiré » est maintenant remplacé par « genre ressenti », celui de « procédure médicale de changement de sexe » par « procédure médicale d'affirmation du genre ». Enfin les termes « né garçon / née fille » sont remplacés par « individu assigné masculin/féminin à la naissance ».

Le Dr Allen Frances rappelle à ce sujet que le diagnostic de dysphorie de genre a été controversé dès qu'il a été inclus dans le DSM. « La communauté transgenre a des sentiments partagés sur la nécessité de se retrouver dans le manuel », déclare-t-il.

D'un côté,  la dysphorie de genre du DSM n'est pas vraiment un problème psychiatrique, ce qui est un argument pour l'enlever du DSM. « Nous avions d'ailleurs sérieusement considéré à l'éliminer du DSM-4 », commente-t-il.

Mais de l'autre côté, si le diagnostic de dysphorie de genre était enlevé, les personnes concernées ne pourraient plus recevoir de traitement, précise Allen Frances citant donc un argument en faveur du maintien de cette entrée dans le DSM. « Il n'y a pas de bon argument pour trancher ce dilemme ».

 
Quand quelqu'un reçoit un diagnostic inadapté, cela a seulement des préjudices et aucun bénéfice. C'est stigmatisant, cela mène à trop de traitement, mauvais d'ailleurs, et c'est plus dangereux que bénéfique. Dr Allen Frances
 

Le Dr Frances, qui a beaucoup critiqué le DSM-5, considère que le manuel manque aussi des opportunités d'affiner les critères de nombreux diagnostics, dont le TDAH et le trouble du spectre autistique. « On observe une tendance constante à étendre la définition de la maladie mentale aux comportements à risque et ceux à la limite de la normalité ». Et ceci a des conséquences, prévient-il. « Quand quelqu'un reçoit un diagnostic adapté, c'est le commencement d'un futur meilleur », indique-t-il. Avant de déplorer : « Mais quand quelqu'un reçoit un diagnostic inadapté, il n'y a que des préjudices et aucun bénéfice. C'est stigmatisant, cela mène à trop de traitement, mauvais d'ailleurs, et c'est plus dangereux que bénéfique ».

 

L’article a été publié initialement sur Medscape.com sous l’intitulé “DSM-5 Update: What's New?”.  Traduit/adapté par Marine Cygler.

Suivez Medscape en français sur Twitter.

Suivez theheart.org | Medscape Cardiologie sur Twitter.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....