La guerre en Ukraine fait craindre une grave crise alimentaire mondiale

Thomas Kron

Auteurs et déclarations

16 mars 2022

Allemagne – Le bassin de la mer Noire est l'une des régions les plus importantes du monde pour la production céréalière et agricole. De fait, l'invasion de l'Ukraine par la Russie aggrave les problèmes d'approvisionnement alimentaire mondial, et menace la sécurité des pays qui ont déjà du mal à nourrir leur population.

La pénurie alimentaire n'est pas qu'un problème local

La faim pourrait redevenir une réalité au cœur de l'Europe. Le risque d'un manque criant des denrées alimentaires de base augmente fortement en Ukraine, y réveillant le souvenir cruel des années 1931 à 1934 : « Au moins 5 millions de personnes sont mortes de faim en Union soviétique entre 1931 et 1934, dont plus de 3,9 millions d'Ukrainiens », rappelle la journaliste et experte américaine de l'Europe de l'Est Anne Applebaum dans son livre consacré à l'holodomor (holod signifie faim et mor, meurtre)*.

On est certes loin d'en arriver à ce que des millions de personnes meurent de faim en Ukraine, écrivent Michael Puma (Columbia University's Climate School) et Megan Konar (Université de l'Illinois) dans un article du New York Times. Mais contrairement à cette époque du début du 20ème siècle, la pénurie alimentaire ne restera pas une crise isolée : « Ce qui se passe actuellement en Ukraine se répercute déjà sur d'autres pays et menace la disponibilité des aliments dans les pays moins riches qui dépendent de l'exportation de céréales et d'autres aliments en provenance d'Ukraine et de Russie », expliquent les deux chercheurs actifs dans le domaine de l'approvisionnement alimentaire mondial.

Ils expliquent également que l'Ukraine est un des greniers du monde. Après l'effondrement de l'URSS, l'Ukraine et la Russie étaient des importateurs nets de céréales. Aujourd'hui, la situation est bien différente : en termes de part des exportations mondiales, ces deux pays représentent 29% du blé, 19% du maïs et 80% de l'huile de tournesol.

Les Nations Unis alertent sur les conséquences alimentaires de cette guerre

Dans un rapport  publié le 11 mars, la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) alerte sur la menace d’une grave crise alimentaire liée la guerre en Ukraine.

Selon l’agence onusienne, le nombre de personnes dans le monde qui pourraient être confrontées à la privation de nourriture pourrait augmenter de 8 à 13 millions de personnes en 2022/23. Les augmentations les plus prononcées auraient lieu en Asie-Pacifique, suivie de l'Afrique subsaharienne et du Proche Afrique de l'Est et du Nord. Aussi, « le déficit d'approvisionnement mondial pourrait faire grimper les prix internationaux des denrées alimentaires et des aliments pour animaux de 8 à 22 % au-dessus de leurs niveaux déjà élevés ». AL

La situation alimentaire continue à se dégrader dans les pays pauvres

Ce sont surtout les pays pauvres qui sont fortement menacés par la hausse des prix des céréales liée à la guerre : en 2020, des pays comme le Bangladesh, le Soudan et le Pakistan ont acheté environ la moitié de leur blé à la Russie ou à l'Ukraine. Lorsque cette dernière a réduit ses exportations de blé, il y a plus de dix ans, les pays du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord ont vu les prix des denrées alimentaires grimper en flèche, ce qui a affecté l'approvisionnement alimentaire jusqu'alors continu de ces pays et contribué à l'instabilité politique dans toute la région.

Les interruptions de la chaîne d'approvisionnement qu'a provoquées la pandémie ont déjà fait grimper les prix des denrées et d'autres produits de base. Pour compliquer les choses, la Russie et la Biélorussie sont également d'importants exportateurs d'engrais, la Russie étant le leader mondial dans ce domaine. La pénurie d'engrais met en péril la production agricole mondiale au moment où les 13 % des exportations mondiales de maïs et les 12 % des exportations mondiales de blé fournies par l'Ukraine pourraient être totalement ou partiellement interrompues.

*Famine rouge, publié chez Grasset en 2019. EAN : 9782246854913

La faim ne doit pas devenir une arme de guerre

L'invasion de l'Ukraine par la Russie a considérablement aggravé les problèmes déjà existants de l'approvisionnement alimentaire mondial, et elle menace la sécurité des pays qui ont déjà du mal à nourrir leur population. La communauté internationale doit donc prendre des mesures pour empêcher la crise alimentaire qui se propage à partir de l'Ukraine. « Nous devons empêcher que la faim et la famine ne soient utilisées comme arme de guerre au 21ème siècle, que ce soit en Ukraine ou ailleurs », s'alarment Michael Puma et Megan Konar.

 
Le bassin de la mer Noire est l'une des régions les plus importantes du monde pour la production céréalière et agricole
 

Les Nations Unies sont également préoccupées par l'approvisionnement de la population civile en Ukraine. Le bassin de la mer Noire est l'une des régions les plus importantes du monde pour la production céréalière et agricole. L'interruption du flux de céréales en provenance de cette région continuera à faire grimper les prix. Ainsi, le prix mondial du blé tendre a déjà augmenté d'environ 40% en un mois (cotation du 10 mars 2022).

La situation s'est dramatiquement aggravée pour les Ukrainiens, explique Martin Frick, qui dirige le Plan Alimentaire Mondial en Allemagne. Les gens se terrent dans les caves ou le métro, et ils ne peuvent faire leurs courses que dans des conditions extrêmement dangereuses. « C'est justement de Kiev et de Kharkiv que nous recevons des rapports indiquant que la nourriture vient à manquer et que l'eau potable se raréfie. »  La priorité de l'organisation onusienne est désormais d'établir des voies d'approvisionnement vers Kiev et les épicentres du conflit, avant que les combats ne s'intensifient encore. Une équipe internationale est déjà en Ukraine et dans les pays voisins pour coordonner l'aide. Des camions transportant 400 tonnes de nourriture seraient en route depuis la Turquie. « Les combats et les mouvements de fuite dans tout le pays rendent toutefois la situation confuse, y compris pour les personnes qui apportent de l'aide », ajoute Martin Frick. L'évolution devient cependant catastrophique dans le sud, comme à Marioupol par exemple. Et il restera à voir ce qu'il se passera si l'armée russe isole l'Ukraine sur ses frontières de l'ouest.

Cet article a été publié initialement sur Univadis.com, et intitulé Ukraine-Krieg erhöht Risiko von globalen Ernährungskrisen . Traduit par le Dr Claude Leroy

Suivez Medscape en français sur Twitter.

Suivez theheart.org |Medscape Cardiologie sur Twitter.
 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....