Radicalisation à l’hôpital : peu de cas signalés mais des chiffres probablement sous-estimés

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

9 mars 2022

France — L’urgentiste Patrick Pelloux a remis son rapport sur la radicalisation des personnels de santé à l’hôpital. Peu de cas ont été signalés mais les auteurs de ce rapport restent prudents en évoquant une sous-estimation.

Annoncé avec fracas, il y a un an de cela, le rapport de Patrick Pelloux sur la radicalisation des agents au sein des établissements de santé, remis au ministre de la santé ce 4 mars, tire un constat plutôt rassurant de l'évolution de ce phénomène : « Les auditions ont souligné un faible nombre de signalements de radicalisation d'agents hospitaliers, bien que le phénomène soit toutefois en augmentation  depuis une dizaine d'années ».

 
Un faible nombre de signalements de radicalisation d'agents hospitaliers, bien que le phénomène soit toutefois en augmentation depuis une dizaine d'années  Patrick Pelloux
 

Selon le ministère de la Santé, il existerait une dizaine de personnels qui seraient suivis par le ministère de l'Intérieur « au titre des fichiers de traitement des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) ». Et un seul cas de radicalisation aurait été rapporté, au cours des auditions qu'ont menées les enquêteurs auteurs de ce rapport, aux côtés de Patrick Pelloux : celui d'un interne en chirurgie condamné en 2019 à 9 ans de prison pour apologie du terrorisme. Circulez, il n'y a rien à voir ? Pas tout à fait.

Trois phénomènes : radicalisation, prosélytisme, atteintes à la laïcité

Car les auteurs de ce rapport distinguent trois phénomènes : la radicalisation, soit l'adhésion d'un individu à une idéologie politique ou religieuse extrême, le prosélytisme défini comme la recherche à convaincre d'adhérer à une religion, et les atteintes à la laïcité. 

Si les cas de radicalisation et de prosélytisme se comptent sur les doigts d'une main, les atteintes à la laïcité seraient au nombre de plusieurs dizaines. Ces atteintes recouvrent le non-respect de l'interdiction du voile, la discrimination par certains soignants « du patient en fonction de son genre », ainsi que des pratiques médicales déviantes en matière de restriction d'accès à l'IVG par exemple.

Les auteurs de cette enquête rapportent le cas unique d'un « refus de prise en charge et d’accompagnement, de la part de médecins, de patients engagés dans une procédure de don d’organes, l’opposition étant d’ordre religieux ».

Tabou et peu d’inclinaison au signalement

Quoi qu'il en soit, on n'assiste pas non plus à un raz-de-marée, en termes de non-respect de la laïcité. Mais les rapporteurs prennent leur précaution car ces « quelques exemples ne peuvent permettre de quantifier l'ampleur du phénomène et son évolution ».

Selon Patrick Pelloux, interrogé par Medscape, « le phénomène est tabou tout simplement parce que les soignants et médecins sont extrêmement tolérants, ils rechignent à signaler des cas flagrants. Je vous donne un exemple, depuis la sortie de mon rapport, on m'a signalé tout un tas de salle de prières clandestines installées dans les hôpitaux. Et pourtant, lors de nos auditions personne ne nous en a parlé. « L'incidence du fait religieux sur la pratique des soins a pourtant des conséquences : Parmi les pratiques médicales déviantes, il y a l'établissement de certificats de virginité, mais aussi les fausses datations concernant les avortements pour empêcher les femmes d'avorter... On émet aussi des certificats pour empêcher les gamins de faire du sport ou d'aller à la piscine... »

 
Depuis la sortie de mon rapport, on m'a signalé tout un tas de salle de prières clandestines installées dans les hôpitaux. Et pourtant, lors de nos auditions personne ne nous en a parlé  Patrick Pelloux
 

Géographiquement parlant, de nombreux témoignages de pratiques déviantes, rapportées par les enquêteurs, proviennent de l'est de la France : « cela est dû à un gros foyer d'immigration. De la même manière la médecine communautariste suit les pourtours des quartiers populaires », explique Patrick Pelloux. Les institutions sanitaires sont-elles désarmées face à ces phénomènes minoritaires ?

Un arsenal de textes et d’outils

Pas vraiment. Elles disposent d'un véritable arsenal de textes et d'outils en tout genre pour contrer les radicalisations, quelles qu'elles soient. Depuis 2019, les agences régionales de santé (ARS) disposent d'un référent pour la prévention de la radicalisation, mais aussi d'un numéro vert pour le signalement de personnes radicalisées, et d'une coordination renforcée des « acteurs de la justice et de l'intérieur, en lien avec les ARS pour les aspects santé ».

Sans compter la charte de la laïcité, ainsi que la présence de référents laïcité au sein des ARS.

Sur le terrain, néanmoins, les rapporteurs ont relevé plusieurs freins, comme un « intérêt faible des directions d'établissements mais également des représentants syndicaux à s'engager », « l'absence d'un espace de dialogue commun », « la multiplicité des acteurs mobilisés ».

19 recommandations

Pour rendre plus efficientes la lutte contre la radicalisation, les rapporteurs ont formulé 19 recommandations, comme la signature obligatoire de la charte de la laïcité lors de l'embauche de tout agent, la formation à la laïcité, la promotion de travaux de recherche sur la radicalisation, le lancement d'une campagne de communication sur le numéro vert de signalement de la radicalisation, le renforcement de la surveillance des dérives médicales, l'évolution du financement des aumôneries hospitalières.

Pour Patrick Pelloux, « il est inconcevable qu'une personne radicalisée puisse prodiguer des soins ». Il évoque la révocation de ces agents.

 
Il est inconcevable qu'une personne radicalisée puisse prodiguer des soins  Patrick Pelloux
 

Qu'est-ce qu'une personne radicalisée ?

Les auteurs du rapport ont souhaité élargir la définition de la radicalisation, pour ne pas la limiter au seul fait religieux. La radicalisation est un « processus par lequel un individu ou un groupe adopte des velléités de violence, directement liées à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel ».  Trois critères cumulatifs permettent de définir une personne radicalisée : « (1) un processus marqué par des ruptures comportementales ; (2) l’adhésion à une idéologie extrémiste ; (3) l’adoption de la violence au moins en théorie, sous la forme d’un potentiel passage à l’acte ou parfois d’un simple soutien ou d’une apologie. »

 

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