POINT DE VUE

Adapter le traitement grâce à l’ADN tumoral circulant

Dr Manuel Rodrigues

Auteurs et déclarations

9 mars 2022

TRANSCRIPTION

Bonjour et bienvenue sur le site de Medscape. Je suis le Dr Manuel Rodrigues et je suis oncologue médical à l’Institut Curie, à Paris.

Je vais vous parler aujourd’hui d’ADN tumoral circulant.

Qu’est-ce que c’est ? C’est simple – c’est de l’ADN tumoral, donc des cellules tumorales qui circulent en systémique. En fait, les cellules tumorales, lors de la mort cellulaire, vont libérer de l’ADN, leur ADN tumoral, qui va, donc, circuler dans le sang. On peut, là, l’attraper lors d’une prise de sang, le détecter et l’analyser, ce qui va refléter d’une part le génome tumoral, nous permettre d’identifier des mutations de sensibilité ou de résistance au traitement et, également, le quantifier ou, en tout cas, essayer le quantifier.

L’ADN tumoral circulant peut être extrêmement utile, aussi bien pour caractériser le cancer que pour suivre l’évolution du cancer et évaluer son pronostic.

 
L’ADN tumoral circulant peut être extrêmement utile, aussi bien pour caractériser le cancer que pour suivre l’évolution du cancer et évaluer son pronostic.
 

Un exemple probant dans le cancer du colon

À titre d’illustration, une étude présentée au congrès de l’ASCO gastro-intestinale, une étude japonaise sur 1 000 patients à peu près, traités pour un cancer du côlon. Ces patients étaient traités par chirurgie et, dans la suite de leur prise en charge, on leur faisait des prises de sang régulièrement pour évaluer cet ADN tumoral circulant. Et, là, on voyait qu’à quatre semaines, s’il n’y avait plus d’ADN tumoral circulant – on pouvait imaginer que la chirurgie était complète –, eh bien, ces patients-là avaient un excellent pronostic, puisqu’il y avait à peu près 3 % de rechute à six mois. En revanche, s’il y avait toujours de l’ADN tumoral circulant à quatre semaines, leur risque de rechute à six mois était plutôt autour de 40 %. De même – si à douze semaines il n’y avait pas d’ADN tumoral circulant, le pronostic était excellent avec quasiment aucune rechute à six mois. En revanche, si c’était toujours positif on était toujours autour des 40 % de rechute à 6 mois. Encore plus intéressant, l’évolution entre quatre et douze semaines. Les patients qui évoluaient d’un ADN tumoral circulant positif entre quatre à négatif à douze semaines avaient un pronostic qui était largement amélioré par rapport à ceux qui étaient positifs à quatre semaines qui restaient positifs à douze semaines vous avez à peu près quinze fois moins de risque de rechute. Qui étaient ces patients qui se négativaient entre quatre et douze semaines ? Simplement les patients qui recevaient de la chimiothérapie – pour beaucoup d’entre eux, en tout cas.

Ce qui veut donc dire que ce qui va se positionner dans le futur, dans un futur plus ou moins proche, quand on aura nos essais interventionnels qui montreront le bénéfice, c’est qu’on pourra faire des prises de sang pour de l’ADN tumoral circulant après une chirurgie complète d’un cancer du côlon. Si le patient est négatif, même si finalement, initialement, c’est une grosse tumeur pour laquelle on aurait fait de la chimio, eh bien, pour ces patients on va pouvoir éviter la chimiothérapie.

A l’inverse, si c’est positif on pourra entreprendre la chimiothérapie avec un argument fort pour la réaliser, même pour attraper des patients chez qui on ne l’aurait pas fait. Et on pourra même imaginer de faire des prises de sang en cours de chimiothérapie pour décider d’arrêter plus précocement la chimiothérapie si jamais elle est particulièrement efficace et que l’ADN tumoral circulant s’est négativé.

Suivre la résistance au traitement dans le cancer du sein

Un autre exemple, c’était l’étude PADAWAN, une étude française sur à peu près 1 000 patientes, encore une fois, mais cette fois-ci dans le cancer du sein. Cancer du sein métastatique récepteur aux hormones positif – on commence un traitement hormonal, un anti-CDK4 associé à un inhibiteur de l’aromatase, et on fait des prises de sang régulièrement. On sait que l’un des mécanismes de résistance à cette combinaison, ce sont les mutations du récepteur aux œstrogènes, du gène ESR1. Donc, on recherche régulièrement les mutations, l’apparition d’une mutation de résistance au niveau du gène ESR1. Et si ça apparaît, on randomisait entre poursuite du même traitement – donc, finalement, la pratique actuelle, parce qu’on n’est pas au courant, on ne peut pas faire ces prises de sang – versus changer précocement l’hormonothérapie en continuant l’inhibiteur de CDK4 et en changeant l’inhibiteur de l’aromatase pour le fulvestrant. Le bénéfice est très net, puisqu’on passe de six mois en médiane de temps à progression si on continue la stratégie classique à douze mois en changeant. Ce n’est pas que le fait de changer pour le fulvestrant – c’est de l’avoir changé précocement, puisque chez les patientes qui avaient progressé au bout de six mois sous inhibiteur de l’aromatase, le fulvestrant, derrière, marchait peu longtemps. C’est une comparaison indirecte, on ne peut pas en conclure grand-chose, mais on a l’impression que d’avoir changé précocement le fulvestrant grâce à cet ADN tumoral circulant permet de changer la donne et, surtout, de changer l’histoire naturelle de ces patientes.

Voilà – deux illustrations de l’intérêt de l’ADN tumoral circulant qui, à coup sûr, va entrer dans notre pratique. La question, ça sera quand et avec quel financement, mais, clairement, à un moment ou un autre la cancérologie entrera dans ce domaine comme, avant elle, les maladies infectieuses avec le VIH, par exemple.

Voilà. Merci et à bientôt sur le site de Medscape.

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