Lutte contre les infections et l'antibiorésistance : une stratégie nationale !

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

22 février 2022

France – La prévention des infections et de l’antibiorésistance est un enjeu majeur de santé publique qui a été identifié comme prioritaire par les pouvoirs publics français dès les années 1990. Aujourd’hui, le problème est loin d’être résolu et les efforts doivent se poursuivre. Aussi le ministère des Solidarités et de la Santé vient de présenter un nouveau plan pour les quatre prochaines années. Cette « Stratégie nationale 2022-2025 de Prévention des Infections et de l’Antibiorésistance »[1] a pour objectif d'une part de prévenir et contrôler les infections, communautaires et nosocomiales via la vaccination et les gestes quotidiens, et d'autre part promouvoir le bon usage des antibiotiques afin de lutter contre l'antiobiorésistance. Le Pr Vincent Jarlier, microbiologiste, président de l'ONG   WAAAR  (World Alliance Against Antibiotic Resistance) nous apporte son éclairage sur cette problématique complexe.

Des objectifs chiffrés pour 2025

70 % (contre 35 % en 2019) des professionnels de santé en établissement de santé vaccinés contre la grippe ;

Au moins 80 % des professionnels de santé en ville vaccinés contre la grippe ;

25 % de réduction de la consommation d’antibiotiques en ville entre 2019 et 2025 ;

Moins de 10% d’Escherichia coli résistants aux céphalosporines de 3ème génération dans les urines en ville ;

Plus de 80% de patients déclarant avoir reçu une information concernant
l’hygiène des mains.

Encore du chemin à parcourir

En 2019, la France était le quatrième pays d’Europe qui consommait le plus d’antibiotiques, une consommation près de trois fois supérieure à celle des pays les plus faibles consommateurs. D'après le ministère de la santé, environ la moitié́ des antibiothérapies sont inutiles ou inappropriées. Or un usage abusif ou inapproprié des antibiotiques favorise l'antibiorésistance, laquelle est considérée par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme une des menaces majeures pour l’humanité. De plus en plus souvent, les infections courantes et celles associées aux soins impliquent des bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. En 2015, on a comptabilisé 5500 décès dus à des bactéries dites multirésistantes.

Autre constat : les infections liées aux soins sont la quatrième cause de décès à l'hôpital. Pourtant des progrès considérables ont été réalisés tant dans les connaissances que dans les bonnes pratiques pour éviter les infections nosocomiales. « Aujourd'hui, si la gestion du risque s’est améliorée, le risque de contracter une infection nosocomiale a lui-même augmenté car on réalise beaucoup plus de greffes et d'immunosuppression, on traite des cancers, on place en réa des patients de plus en plus âgés, on exécute des gestes invasifs également chez des personnes en mauvaise santé », explique le Pr Vincent Jarlier.

 
Aujourd'hui, si la gestion du risque s’est améliorée, le risque de contracter une infection nosocomiale a lui-même augmenté. Pr Vincent Jarlier
 

« C'est une erreur de penser seulement en termes de chiffres : on a diminué les risques des infections nosocomiales, mais en même temps on a augmenté les risques qu'il se passe quelque chose. Si les prises en charge n'avaient pas évolué, on aurait en effet constaté une réduction des infections nosocomiales ».

Invité à commenter le lancement de ce plan national à Medscape édition française, il salue que les luttes contre les infections et la résistance aux antibiotiques soient jointes. La lutte contre les infections, notamment grâce à la vaccination, permet d'éviter les surinfections bactériennes et donc de limiter l'usage des antibiotiques. « Et du côté de l'hôpital, si les infections nosocomiales diminuent, ce sont des occasions en moins de prescrire des antibiotiques ».

Il constate qu'alors qu'auparavant les autorités de santé établissaient des programmes avec comme seul objectif la diminution de la consommation d'antibiotiques via un meilleur usage et la promotion de la vaccination, aujourd'hui un accent est mis aussi sur la prévention de la transmission. Une avancée majeure qu'il salue.

Neuf grands axes...

En détail, les orientations principales de la stratégie nationale 2022-2025 de Prévention des Infections et de l’Antibiorésistance s’organisent en neuf axes :

Axe 1 : Mieux informer le grand public sur la prévention des infections et sur les mécanismes de l’antibiorésistance ;

Axe 2 : Impliquer toute la population, du citoyen usager du système de santé au professionnel de santé, à la prévention des infections et de l’antibiorésistance ;

Axe 3 : Renforcer la prévention des infections et de l’antibiorésistance tout au long du parcours de santé du patient ;

Axe 4 : Renforcer du maillage territorial de la prévention et du contrôle de l’infection et du bon usage des antibiotiques ;

Axe 5 : Partager et mettre en place une veille des indicateurs de surveillance des infections et de l'antibiorésistance ;

Axe 6 : Promouvoir une recherche innovante et attractive ;

Axe 7 : Ajouter la notion de « préservation de l’environnement » dans les actions de prévention des infections et de l’antibiorésistance ;

Axe 8 : Valoriser et préserver les produits contribuant à la prévention des infections et à la maîtrise de l’antibiorésistance ;

Axe 9 : Participer au rayonnement de la France à l’international.

Des actions concrètes, dont les acteurs pilotes sont déjà identifiés et le calendrier d'exécution établi, ont été définies pour chacun de ces axes. On dénombre en tout 42 actions.

Ce nouveau plan, qui sera évalué par le Haut Conseil de la santé publique (HCSP), sera décliné en actions au niveau régional (ARS) et au niveau local (établissement de soins). L’ARS est chargée de piloter et coordonner la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation d’un très grand nombre d’actions de la stratégie nationale.

 
Il faut se demander s'il y a de quoi se laver les mains dans les écoles, s'il y a du papier dans les toilettes. Pr Vincent Jarlier
 

« Il ne faut pas oublier les élus locaux. La problématique de la transmission des bactéries fécales est essentielle en médecine.  Il faut se demander s'il y a de quoi se laver les mains dans les écoles, s'il y a du papier dans les toilettes », explique Vincent Jarlier qui connait bien le sujet puisque WAAAR fait des actions de lobbying auprès des élus justement. « Les écoles sont gérées par la municipalité, les collèges par l'arrondissement ou le canton et les lycées par les départements. »

Apprendre à ne pas prescrire dès les études de médecine

Un des objectifs de la stratégie est de renforcer la formation professionnelle initiale et de mettre à disposition de nouveaux outils utilisables dans la pratique quotidienne. Au sujet de la formation, le Pr Jarlier rappelle la difficulté des praticiens à ne pas prescrire. « Ne pas prescrire, c'est conflictuel et cela prend du temps. Il faut donc qu'on apprenne aux jeunes médecins comment ne pas prescrire ». D'après lui, il manque dans la formation l'apprentissage de la gestion de la patientèle, des conflits et des demandes abusives.

Manque de personnel, prix de l'eau

Vincent Jarlier souligne que certains aspects, « plus politiques, moins consensuels », ont été oubliés. « Nous, en tant qu'ONG, on peut en parler », avance-t-il. Par exemple, la transmission des bactéries résistantes est également un problème de gestion de l'eau et d'alimentation. « Que faire des boues des stations d'épuration qui contiennent des bactéries résistantes aux antibiotiques ? Continuer de les épendre et risquer de contaminer l'alimentation ? Traiter ces boues et accepter de voir monter la facture du litre d'eau ? », interroge-t-il.

 
Que faire des boues des stations d'épuration qui contiennent des bactéries résistantes aux antibiotiques ? Pr Vincent Jarlier
 

Autre sujet qui fâche, le manque de personnel hospitalier ou en établissement de santé. « Il y a une riche littérature sur la prévention des infections nosocomiales. Celle-ci est plus difficile en cas de manque de personnel. Autrement dit, le déficit actuel en personnel infirmier ne permet pas de lutter efficacement contre les infections nosocomiales », indique-t-il. Pour lui, il aurait fallu que le plan comporte des objectifs chiffrés de ratio de personnels, tels que préconisés par la littérature scientifique.

 
Le déficit actuel en personnel infirmier ne permet pas de lutter efficacement contre les infections nosocomiales. Pr Vincent Jarlier
 

 

Voir : Prévention des infections et de l’antibiorésistance : c’est d’une révolution dont on aurait besoin, par le Dr Benjamin Davido.

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