POINT DE VUE

Cancers pédiatriques : « il faut cesser de colporter de fausses informations »

Aude Lecrubier

16 février 2022

France — Parue à la fin de l’année dernière, une tribune publiée dans Le Monde alertait sur l’inertie des autorités face à une épidémie de cancers pédiatriques en France. Cette lettre ouverte a créé une polémique au sein de la communauté médicale.

En désaccord avec plusieurs des affirmations avancées par les auteurs de la tribune et notamment sur l’existence même d’une épidémie de cancers chez l’enfant, la Société Française de lutte contre les leucémies et les Cancers de l’Enfant et de l’adolescent (SFCE) et la Fédération Enfants Cancers Santé ont publié sur notre site une lettre réponse. Le Pr Virginie Gandemer, présidente du Conseil d’Administration de la SFCE, a accepté de décortiquer pour nous ce qu’elle considère comme de fausses informations. Entretien.

Medscape : La tribune insiste sur le fait qu’il n’y a pas de registre national des cancers de l’enfant mais 19 registres régionaux. Vous dites que c’est faux…

Pr Gandemer : Il faut cesser de colporter de fausses informations. Cela fait plus de 10 ans qu’il existe un registre des cancers en pédiatrie en France. Il s’agit du registre national des cancers de l’enfant (RNCE). Depuis 2011, ce registre a même été complété par l’enregistrement des cas de cancers aux adolescents de moins de 18 ans (contre 15 ans auparavant) et aux résidents des DOM.

Cela fait plus de 10 ans qu’il existe un registre des cancers en pédiatrie en France.

Les auteurs de la tribune donnent le chiffre de +18% de cancers pédiatriques entre 2003 et 2019. Les chiffres du RNCE sont différents et ne font pas état d’une augmentation des cas de cancers pédiatriques. Comment cela peut-il s’expliquer ?

Pr Gandemer : Ce chiffre de +18 % viendrait d’une analyse des données de la Cnam. Nos chiffres sont différents car les registres ont une charte de bonne pratique très précise. Ils s’appuient sur plusieurs sources d’information – les données de la sécurité de sociale, celles des services informatiques des hôpitaux, mais aussi, les remontées des enquêteurs des registres. C’est en recoupant ces différentes sources, en vérifiant qu’il s’agit bien de cancers, de cancers chez des enfants…que l’on arrive au nombre de cas estimé par le RNCE. Les données de la Cnam ne peuvent pas être prises de façon brute et comme seule source de données. Il faut, par exemple, vérifier, entre-autre, que chaque donnée correspond bien à un nouveau cas de cancer et pas à une nouvelle demande en rapport un antécédent de cancer.

Vous n’observez pas d’augmentation des cancers pédiatriques sur le terrain ?

Non. Nous n’avons pas les chiffres du registre sur les 5 dernières années mais, sur le terrain, dans notre pratique à tous, nous n’observons pas plus de cancers pédiatriques qu’avant.

Et s’il s’avérait que les données actualisées du registre montraient une petite augmentation au cours des 5 dernières années, il pourrait y avoir plusieurs explications logiques. Le fait que certaines tumeurs sont mieux reconnues grâce à l’imagerie notamment. Mais aussi, le fait que nous ayons commencé à comptabiliser les cas dans départements d’Outre-Mer ou encore que nous ayons étendu la tranche d’âge prise en compte, en passant de moins de 15 ans à moins de 18 ans. Cette inclusion de jeunes plus âgés entraîne de fait une augmentation d’un nombre de cas car plus on vieillit, plus l’incidence augmente avec l’apparition de cancers de type adulte.

Sur le terrain, dans notre pratique à tous, nous n’observons pas plus de cancers pédiatriques qu’avant.
 

Concernant les clusters, si l’on prend l’exemple de Sainte-Pazanne, une commune de Loire-Atlantique (44), les auteurs indiquent qu’il y a 15 cas pour 30 000 habitants, soit un nouveau cas tous les 6 mois. N’est-ce pas tout de même inquiétant ?

Pr Gandemer : Il faut vraiment savoir de quoi on parle. Il y a déjà eu des cas de clusters rapportés en France et dans le monde. Parfois on trouve une cause, parfois ces clusters s’épuisent naturellement avec le temps. Là, les conclusions des enquêtes réalisées à Sainte-Pazanne ne montrent pas de cause plausible ou une relation de cause à effet quelconque. C’est le problème des lois statistiques dont nous parlons dans notre réponse à la tribune. Des cas de regroupements spatio-temporels comme celui-ci ont toujours existé et il faut les explorer à chaque fois. Mais, dans ce cas précis, il n’y a pas eu d’alerte de la part de ces institutions. Néanmoins, Santé Publique France et le registre continuent à être très vigilants sur le recueil des cas.

Pour revenir à Sainte-Pazanne, il faut savoir, qu’au départ, une méthodologie a été décidée en concertation avec les populations, les élus, les scientifiques pour analyser tous les cas. Un périmètre géographique (bien au-delà de Sainte-Pazanne) a été défini ainsi qu’une limite d’exploration dans le temps. Le problème est qu’ensuite, un certain nombre de collectifs ont décidé d’élargir la zone géographique, ce qui, forcément, augmente le nombre de cas. Il faut savoir que le centre cancérologie pédiatrique du CHU de Nantes rapporte plus d’une centaine de nouveaux cas par an. Il n’est donc pas illogique qu’il y en ait à Sainte-Pazanne [située à 28 km au sud-ouest de Nantes], statistiquement parlant.

Il faut aussi savoir qu’à Sainte-Pazanne, les maladies malignes détectées présentaient des physiopathologies extrêmement différentes (des carcinomes, des tumeurs embryonnaires…) qui ne relèvent pas des mêmes mécanismes. Elles ont toutes été prises en compte mais il est peu probable que ces tumeurs aient les mêmes causes.

Ces cas sont bien sûr très douloureux et très injustes mais il ne s’agit pas d’un scandale sanitaire. Lorsqu’on explore en profondeur, il faut accepter qu’on ne trouve pas forcément quelque chose. Après, il reste toujours la possibilité que l’on découvre dans 20 ans quelque chose que l’on ne connait pas aujourd’hui.

Ces cas sont bien sûr très douloureux et très injustes mais il ne s’agit pas d’un scandale sanitaire.

Il est aussi écrit que 90 % des cancers pédiatriques sont d’origine environnementale. Une donnée que vous réfutez aussi…

Ce que l’on dit c’est qu’actuellement, il y a 10 à 15 % de causes génétiques favorisant l’émergence des cancers pédiatriques. C’est un chiffre réel. Ce qui ne veut pas dire que tous les autres sont forcément d’origine environnementale. Les auteurs de la tribune utilisent ce mot d’ « environnement » comme un synonyme de « polluant de l’environnement ».

En réalité, les 85 à 90 % autres peuvent être liés à des causes génétiques non trouvées, mais aussi aux accumulations de mutations somatiques qui apparaissent à chaque cycle cellulaire et qui sont la plupart du temps réparées, mais pas toujours. Parfois, elles conduisent à des mécanismes prolifératifs à l’origine de tumeurs. Dans les leucémies lymphoblastiques par exemple, on a montré qu’il fallait en moyenne une accumulation de 6 anomalies à l’échelon moléculaire avant que se développe cliniquement la leucémie. Pourquoi ces erreurs se font ? Il peut y avoir plusieurs facteurs combinés, notamment environnementaux mais ce n’est pas un lien de causalité directe.

Lorsqu’on parle de cancer pédiatrique, la cause environnementale est d’autant moins plausible qu’on parle parfois de cancers qui surviennent à 2 mois de vie. Or l’action des polluants externes suppose un certain temps d’exposition.

Nous ne disons pas que l’environnement n’a pas son importance dans la survenue des cancers chez les enfants. Par exemple, les exposer au soleil peut entrainer des mélanomes plusieurs années plus tard. Mais les facteurs environnementaux n’expliquent pas les mécanismes de naissance des cancers de l’enfant qui sont de nature extrêmement variable et très différents des cancers de l’adulte.

La cause environnementale est d’autant moins plausible qu’on parle parfois de cancers qui surviennent à 2 mois de vie.

En quoi les cancers pédiatriques diffèrent-ils de ceux de l’adulte ?

Contrairement aux tumeurs de l’adulte, chez l’enfant, il s’agit majoritairement de tumeurs embryonnaires. Ce sont des tumeurs qui se développement dans un organe et qui prennent l’aspect des cellules embryonnaires de cet organe, donc très indifférenciées, très immatures, avec un pouvoir de multiplication très important. Cela n’est pas du tout le cas chez l’adulte. Cela complique d’ailleurs beaucoup le diagnostic des cancers parce qu’il est compliqué de savoir d’où viennent ces cellules très indifférenciées, de déterminer s’il s’agit d’une tumeur primitive ou d’une métastase d’un autre organe. Les tumeurs pédiatriques ne sont plus détectées à l’âge adulte à quelques exceptions près.

L’exposition aux polluants pendant la grossesse pourrait-elle induire ces cancers ?

Il est possible que l’exposition de la femme enceinte à des polluants puisse induire des anomalies épigénétiques qui, peut-être, influenceraient le comportement des cellules plus tard chez l’enfant mais nous n’avons pas de données pour affirmer cela.

Contrairement aux tumeurs de l’adulte, chez l’enfant, il s’agit majoritairement de tumeurs embryonnaires.

Nous vivons par définition au sein d’un environnement, donc il n’y a pas de raison que cela n’ait pas d’influence, mais cela n’a en aucun cas une influence directe pour la plupart des cancers pédiatriques.

Pour conclure, les auteurs de la tribune insistent sur la notion de prévention des cancers pédiatriques. Qu’en pensez-vous ?

L’hygiène de vie, la prise en compte de l’environnement (exposition aux pesticides sur plusieurs années…) est de toute façon très importante pour éviter l’apparition de certains cancers de types adultes et à l’âge adulte. Mais, à ce jour, nous ne connaissons pas de moyens d’empêcher la genèse d’un cancer embryonnaire de l’enfant. Tout comme il n’y a aucun moyen d’empêcher une leucémie lymphoblastique chez l’enfant comme chez l’adulte en raison des mécanismes de formation en jeu.

A ce jour, nous ne connaissons pas de moyens d’empêcher la genèse d’un cancer embryonnaire de l’enfant.

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