POINT DE VUE

Maltraitances en Ehpad : « Tout le monde sait mais rien ne bouge »

Christophe Gattuso

2 février 2022

France — Médecin coordonnateur d’un Ehpad municipal en Vendée (87) pendant 20 ans, le Dr Marcellin Meunier a démissionné de son poste, il y a deux ans, pour dénoncer la maltraitance des résidents et des soignants. Après les révélations du livre « Les Fossoyeurs », du journaliste indépendant Victor Castanet (éd. Fayard), le généraliste et gériatre appelle l’Etat à investir enfin pour augmenter l’encadrement des soignants en Ehpad et renforcer l’aide au maintien à domicile des seniors.

Avez-vous été surpris des pratiques dégradantes envers les résidents (soins et repas des résidents rationnés) et du système de rentabilité à tout prix dénoncés dans le livre « Les Fossoyeurs » concernant le groupe d’Ehpad Orpéa ?

Dr Marcellin Meunier : Non, honnêtement, je ne peux pas l’être. Tout le monde sait ce qui se passe mais rien ne bouge. Il y a eu successivement le rapport Libault sur le grand âge et l’autonomie (en 2018, qui réclamait une hausse de 25 % du taux d’encadrement en Ehpad d’ici 2024), l’annonce d’un plan grand âge qui a été maintes fois repoussé et a finalement été abandonné…

Dr Marcellin Meunier

Les gens ne veulent pas voir que les personnes âgées sont maltraitées. Quand j’entends Brigitte Bourguignon, ministre déléguée chargée de l’autonomie, faire semblant de découvrir les choses et dire qu’elle va taper sur la table, ça me fait sourire. C’est de l’hypocrisie ! Je suis gériatre depuis 20 ans, j’ai vu des personnes pleurer car elles ne pouvaient pas changer des résidents ou parce qu’elles devaient leur dire : « Vous avez une couche, faites pipi sur vous ». On fait manger les résidents par deux comme les oies, une cuiller l’un, une cuiller l’autre. Et qu’on ne dise pas que cela ne concerne que les établissements privés lucratifs car les plaintes pour maltraitance concernent aussi les Ehpad publics.

En juin 2019, vous avez démissionné de votre poste de médecin coordonnateur de l’Ehpad des Oyats, à Notre-Dame-des-Monts, en Vendée, pour dénoncer le sous-effectif du personnel et leurs mauvaises conditions de travail et l’absence de moyens ? Finalement n’est-ce pas cela le cœur du problème ?

Dr Marcellin Meunier : Si bien sûr ! Sur 50 personnels de l’Ehpad dans lequel je travaillais, au moins 15 étaient en arrêt maladie dont la directrice et l’infirmière coordinatrice. L’Agence régionale de santé (ARS) a dit alors que c’était faux avant de reconnaître six mois plus tard dans la presse que la situation allait mieux avec seulement 8 arrêts au lieu de 18. 18 sur 50 personnes ! Or, on sait que la carence en personnels et le nombre important d’arrêts de travail sont des signes de mauvaise prise en charge des résidents. Ces personnes devaient s’arrêter car elles étaient épuisées. On leur demande de venir travailler 8 heures par jour à des moments différents de la journée (sur les tranches 7h-12h ; 17h-20h) pour le lever, les repas, le change et le coucher. Elles sont très mal payées pour faire ce travail précaire. Les gens s’épuisent quand il n’y a pas de reconnaissance morale.

Avez-vous été témoin de maltraitance envers des résidents dans des établissements dans lesquels vous êtes intervenu ?

Dr Marcellin Meunier : Oui, tout à fait. J’ai assisté au rationnement des changes urinaires qui étaient bon marché et absorbaient beaucoup moins. On évitait de changer trop les gens la nuit. Des économies étaient faites sur le consommable : le gel hydroalcoolique, les gants, les surblouses. Quant à la nourriture, je me souviens avoir demandé à la directrice de venir avec moi pour lui montrer ce qu’il y avait dans l’assiette des résidents, une sorte de bouillie de plusieurs aliments.

Diriez-vous qu’il y a une « maltraitance quasi institutionnelle, généralisée » dans les Ehpad  comme l’a affirmé le Pr Philippe Juvin, référent santé de Valérie Pécresse ?

Dr Marcellin Meunier : J’ai utilisé ces mots-là moi-même il y a deux ans sur un post Facebook (partagé plus de 13 000 fois) pour dénoncer la situation de mon Ehpad. J’ai écrit au président de la République, Agnès Buzyn est intervenue en disant qu’il y avait un « vrai problème dans cet Ehpad ». Elle a fixé un calendrier pour résoudre la situation sous peine de « graves conséquences ». Il n’y a jamais rien eu. Les réunions qui ont eu lieu ont réuni le maire, qui préside le centre communal d’action sociale (CCAS, gestionnaire de l’Ehpad), la direction de l’Ehpad et l’ARS mais jamais les soignants !

Y a-t-il suffisament de contrôles en Ehpad ?

Dr Marcellin Meunier : Je n’en ai jamais vu en 20 ans à l’Ehpad de Notre-Dame-de-Monts. Un dessin de presse paru dans Ouest-France résume parfaitement la situation. Il montre le dirigeant d’un Ehpad demander à une rangée de personnes en fauteuil roulant : « Souriez ! les contrôleurs arrivent ! ». C’est exactement ça. On préfère masquer les problèmes que de mettre les moyens pour les résoudre. J’ai été profondément meurtri par ce qui s’est passé quand j’ai dénoncé les dysfonctionnements. Des plaintes ont été déposées contre moi par l’ARS Pays de Loire, jugées sans suite. La situation de l’Ehpad n’a pas changé. Il y a un turn-over important des soignants. Ça va toujours aussi mal. Un médecin coordonnateur venait de l’Oise deux jours tous les quinze jours… il vient de démissionner au bout de deux ans. Il y a un directeur par intérim, une infirmière coordinatrice par intérim…

On préfère masquer les problèmes que de mettre les moyens pour les résoudre.

Avez-vous déjà été amené à réaliser des signalements de maltraitance au procureur de la République ?

Dr Marcellin Meunier : J’ai déposé des signalements à l’ARS qui a dit ne jamais les avoir reçues. J’ai aussi déposé une plainte en diffamation auprès du procureur des Sables d’Olonne pour dénoncer la maltraitance d’une directrice par intérim de l’Ehpad. Le procureur a fait auditionner les 60 salariés de l’Ehpad pendant une heure chacun pour voir s’il y avait maltraitance mais aussi pour voir si je ne pétais pas les plombs. La plainte a été classée sans suite.

Des familles portent-elles régulièrement plainte pour des faits de maltraitance?

Dr Marcellin Meunier : Il y en a très peu. La maison de retraite dans laquelle j’exerçais était l’une des moins chères de France. Les gens ont des scrupules à déposer plainte pour reprocher aux établissements de mal garder des parents dont ils ne s’occupent pas. Dans un Ehpad, très peu de gens ont des visites ! Peut-être 10% ont des visites régulières.

Si je n’avais pas dénoncé cette situation, j’aurais eu l’impression d’être complice du système

Pourquoi entend-t-on si peu les médecins coordonnateurs sur ce sujet ?

Dr Marcellin Meunier : Quelques-uns s’élèvent mais pas assez. Un peu comme à l’hôpital, le monde de la santé est aujourd’hui confié à des administratifs. Le plus gros service, c’est l’administratif et après, l’argent qui reste est distribué aux soignants. Les directeurs sont de petits roitelets, ils font ce qu’ils veulent. Le ministère vient de les rappeler à l’ordre pour qu’ils soient plus souples sur l’ouverture des visites aux personnes âgées.

Un peu comme à l’hôpital, le monde de la santé est aujourd’hui confié à des administratifs

D’une manière générale, notre société prend-t-elle suffisamment soin de ses aînés ?

Dr Marcellin Meunier : Non, elle ne prend pas la mesure du vieillissement et de la prise en charge des personnes âgées. J’ai été entouré de soignants qui pleuraient de ne pas pouvoir faire leur métier. Si je n’avais pas dénoncé cette situation, j’aurais eu l’impression d’être complice du système. On rentre en Ehpad quand on ne sait plus où aller, c’est la dernière étape avant la tombe.

Quelles sont selon vous les solutions à mettre en place pour améliorer la situation ?

Dr Marcellin Meunier : Il faudrait plus de personnels pour appliquer les soins les plus élémentaires. En Allemagne, le ratio de soignants par résident est beaucoup plus élevé qu’en France. On propose des formations où l’on parle de l’humanitude... Il y a urgence. Imaginez votre père ou votre mère à qui on dirait : « vous avez eu une douche il y a 3 semaines, attendez deux semaines pour avoir la suivante ».

Et il faut permettre aux gens de vivre autant que possible chez eux. Mais cela implique de reconnaître aussi davantage les aides à domicile.

En Allemagne, le ratio de soignants par résident est beaucoup plus élevé qu’en France.

Le gouvernement a renoncé en septembre dernier à mener la réforme du grand-âge pourtant réclamée par le secteur ? Comprenez-vous cet abandon ?

Dr Marcellin Meunier : Aura-t-elle lieu un jour ? Avec tout ce que nous avons traversé, je ne comprends pas cette inaction et cette absence d’investissement.

Il faut permettre aux gens de vivre autant que possible chez eux. Mais cela implique de reconnaître aussi davantage les aides à domicile.


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