Inceste : en finir avec le déni pour mieux accompagner les victimes

Vincent Richeux

Auteurs et déclarations

26 janvier 2022

Paris, France – Au cours du congrès de l'Encéphale 2022, une session intitulée « inceste: le poids du silence » a été l’occasion d’évoquer la nécessité de mieux prendre en charge les victimes de violences sexuelles subies pendant l’enfance, en s’affranchissant de l’omerta et du tabou de l’inceste. Edouard Durand, co-président de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles envers les enfants (CIIVISE) est venu aussi rappeler qu’il faut avant tout repérer et protéger les 160 000 enfants victimes chaque année en France de violences sexuelles [1].

De manière relativement soudaine, la libération de la parole des victimes d’inceste qui s'observe actuellement en France a fait prendre conscience non sans sidération de l’ampleur des violences sexuelles subies par les enfants au sein de la sphère familiale. Va-t-elle pour autant aboutir à un changement majeur dans la protection de l’enfance et la prise en charge des victimes ou le déni et le poids du tabou auront-ils raison de cet éveil soudain ?

« Je ne crois pas à un retour en arrière. Nous sommes dans un moment de bascule », a affirmé le Pr Thierry Baudet (Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, Hôpital Avicenne, Bobigny, AP-HP), qui a présidé cette session du congrès de l’Encéphale. Non seulement la parole s’est libérée, mais les professionnels sont aussi plus disposés à la recueillir, précise-t-il.

« Il y a 30 ans, quasiment personne ne s’intéressait au traumatisme de l’enfant. Aujourd’hui, il s’agit d’une préoccupation pour les internes, les psychologues et d’autres professionnels. Il y a énormément de demandes de formation » dans un souci d’assurer une meilleure prise en charge des victimes d’inceste.

La société coupable d’avoir « caché, minimisé, banalisé »

Cette prise de conscience a récemment franchi un cap majeur avec les conclusions de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (CIASE). Selon le rapport final, remis en octobre dernier après plus de deux ans de travaux, 5,5 millions de Français de plus de 18 ans ont été confrontés à des violences sexuelles pendant leur minorité, soit plus de 10% au total. 14,5% des femmes et 6,4% des hommes ont été victimes d’abus, précise l’enquête.

Par la suite, la CIIVISE mise en place il y a tout juste un an, a permis de son côté de recueillir des centaines de témoignages de victimes d’inceste, contribuant ainsi à libérer encore davantage la parole. Depuis, de nombreuses victimes se sont également exprimées sur les réseaux sociaux, encouragées notamment par le livre La Familia Grande de  Camille Kouchner qui a révélé au grand jour les abus subis par son frère jumeau.

« La CIIVISE n’aurait pas vu le jour si la société n’avait pas pris conscience qu’elle était responsable d’avoir caché, minimisé, banalisé la souffrance des personnes victimes de violences sexuelles », a souligné l’ancien juge des enfants Edouard Durand, co-président de la commission, venu présenter les missions de la CIIVISE et les avancées de l’enquête. D’ici deux ans, elle devra remettre ses conclusions, ainsi que des propositions pour la mise en place d’une nouvelle politique publique de lutte contre l’inceste. Pour l’heure, la priorité est à l’audition des victimes, notamment lors de réunions publiques organisées dans plusieurs villes de France.

Plus de 6 000 témoignages recueillis en deux mois

En deux mois, 6 700 victimes ont profité de ce nouvel espace de parole pour apporter leur témoignage, selon un bilan intermédiaire de la commission remis en octobre dernier. Une première analyse montre que les personnes qui sont venues ainsi s’exprimer sont plus souvent des femmes, très âgées pour certaines d’entre elles, et parfois elles n’avaient encore jamais parlé de ce qu’elles avaient vécu, a précisé Edouard Durand.

En parlant de ces violences du passé, ces personnes évoquent toutes « un présent perpétuel ». L’une d’entre elles a confié: « j‘ai l’impression de payer toute ma vie pour ce que j’ai subi », rapporte le juge. Les personnes rencontrées parlent « d’une souffrance psychique, de douleurs physiques inexpliquées, d’une attaque massive contre leur vie affective et sexuelle ». Les auditions recueillent fréquemment un sentiment d’injustice, exprimé « avec beaucoup de colère ».

Ce sentiment d’injustice vise une société jugée coupable de ne pas protéger suffisamment les enfants et de ne pas apporter une réponse satisfaisante sur le plan judiciaire. « En France, on estime qu’il y a 160 000 enfants victimes de violences sexuelles par an. Or, on a seulement 1 000 à 2 000 condamnations par an et 70% des plaintes sont classées sans suite », a précisé le juriste. « Nous avons généré un système d’impunité ».

En grande majorité, les victimes venues témoigner se plaignent également d’une prise en charge inadaptée. « Très massivement, ces personnes nous disent: on soigne autre chose que la souffrance qui m’a été infligée, c’est pourquoi je continue à la porter ». Pour illustrer ces lacunes, Edouard Durand évoque les réserves que lui ont parfois exprimées les services de protection de l’enfance lorsqu’il demandait dans un jugement d’appliquer des soins spécialisés pour traiter le traumatisme d’un enfant abusé. Argument avancé : cette prise en charge ne fait pas consensus au sein des professionnels de la santé mentale.

Approche plus holistique de la psychiatrie

Le manque d’accompagnement et de soutien psychologique est justement ce qui a marqué le début du parcours de Victoria, qui est venue partager son expérience lors de cette session. Abusée par son père jusqu’à l’âge de 10 ans, elle explique que c’est sa sœur alors adolescente, qui a donné l’alerte. Elle a pu être entendue par la justice et le père a été condamné à cinq ans de prison, mais en ce début des années 2000, aucune prise en charge spécialisée n’est envisagée pour lui venir en aide.

« A partir de mes dix ans, j’ai dû me débrouiller avec ma détresse, qui a évolué vers l’expression de troubles psychiatriques ». Elle développe à l’adolescence un trouble bipolaire dissociatif, qui sera diagnostiqué plusieurs années après. « J’étais livrée à moi- même. Si j’avais eu un accompagnement, on aurait pu détecter plus tôt l’apparition des troubles ». Avec la mise en place rapide d’un traitement adapté, elle estime que les symptômes auraient pu être limités et lui éviter l’apparition par la suite de troubles psychotiques.

Lorsqu’elle développe une dépression à la sortie de l’adolescence, l’absence de structure adaptée l’amène à une prise en charge uniquement médicamenteuse, alors que le traumatisme vécu pendant l’enfance aurait dû conduire à un accompagnement davantage axé sur une aide psychologique. Elle explique aussi qu’une fois le diagnostic de trouble bipolaire posé à l’âge de 20 ans, le psychiatre préfère se focaliser sur les symptômes plutôt que de l’encourager à exprimer plus en détail le traumatisme vécu pendant l’enfance.

« Recueillir la parole signifie prendre en charge les causes et la racine des troubles psychiatriques », souligne la jeune femme, qui défend une approche plus holistique des soins en psychiatrie. Elle a d’ailleurs évoqué les bénéfices que lui ont apporté la psychothérapie et un accompagnement spécialisé. Il aura toutefois fallu attendre ses 25 ans, à la suite d’un épisode de manie, pour qu’elle décide par elle-même de retourner à la source du problème avec l’aide d’un psychothérapeute.

Repérer les enfants victimes en impliquant les médecins

Pour le co-président de la CIIVIE, le défaut de prise en charge rapporté par les victimes « va bien au-delà des querelles de chapelles » concernant la manière de soigner un traumatisme vécu pendant l’enfance, sous-entendant que l’omerta et le tabou entourant l’inceste ont aussi leur part d’influence.

Faire preuve d’écoute, ne plus banaliser la parole des victimes, les encourager à parler… la commission s’est ainsi donnée pour mission de briser ce silence. « Aujourd’hui la société est prête à dire à des adultes: vous avez été victime d’inceste, nous vous croyons, nous aurions dû vous protéger, nous aurions dû vous soigner », souligne le juge. Selon lui, il s’agit là d’un progrès majeur, signifiant que la société est désormais disposée à faire le nécessaire pour mieux protéger les enfants.

A partir des témoignages et des auditions d’experts, la commission prévoit de formuler ses recommandations pour déployer une nouvelle politique publique de lutte contre l’inceste articulée autour de quatre axes principaux: « le repérage, le traitement judiciaire, la réparation et la prévention ».

Concernant le repérage, « après 20 ans dans les tribunaux, je ne vois pas d’autres moyens que de poser la question à l’enfant », estime Edouard Durand. Il faut donc, précise-t-il, disposer d’espace où l’enfant sera suffisamment en confiance  pour se confier à un adulte sans craindre que sa parole soit remise en question. En considérant les estimations sur le nombre d’enfants victimes d’abus sexuels, la tâche s’annonce immense et pourrait impliquer davantage les médecins, comme le suggérait récemment la Dr Caroline Rey-Salmon (Urgences médico-judiciaires (UMJ)  Hôtel Dieu, Paris), membre de la CIIVIE (voir notre article: Violences sexuelles sur les enfants : comment agir ?).

Selon Edouard Durand, il s’agit également de mettre fin à « la puissance des discours anti-victimaires encore présents dans notre société », qui conduisent à relativiser et à nier la réalité des violences. Il a notamment fait référence au pseudo concept de l’aliénation parentale, parfois utilisé dans le processus de décision judiciaire pour décrédibiliser une mère qui cherche à protéger son enfant d’un père agresseur.

Ce concept, non validé scientifiquement, mais largement diffusé dans la pensée et la pratique des professionnels, accrédite l’idée que le parent qui vit avec l’enfant, souvent la mère, le manipule après une séparation conjugale pour qu’il refuse de voir l’autre parent. Selon la commission, qui préconise aussi dans son premier rapport d’écouter et de protéger les mères des victimes, ce concept contribue à l’invisibilisation des violences sexuelles faites aux enfants. « Il conduit à anéantir la parole des victimes et de l’adulte protecteur », mais aussi celle des médecins, parfois poursuivis pour avoir signalé des maltraitantes, ajoute Edouard Durand.

Intervenir auprès des mineurs auteurs de violences sexuelles

Enfin, pour conclure, le juge a partagé l’une de ses convictions: « on ne peut pas adopter une stratégie de protection, sans connaitre la stratégie de l’agresseur ». Celle-ci, bien documentée, se décompose ainsi: la victime est isolée de son entourage, l’agresseur instaure un climat de peur et de domination, il culpabilise la victime après ses actes et la rend responsable, il impose le silence, il recherche des alliés, en se faisant parfois passer pour la victime, et assure son impunité.

En fin de session, au cours d’un échange avec le public, la Dr Anne-Hélène Moncany, présidente de la Fédération française des centres ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (FFCRIAVS) est intervenue pour affirmer tout d’abord qu’elle partage la conviction d’un changement majeur dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles. La volonté des différents acteurs de travailler ensemble sur ce sujet en est, selon elle, la preuve. « Cette préoccupation globale et collective va permettre la prévention et la diminution des violences sexuelles ».

20 à 25% des auteurs de agressions sur mineurs sont eux-mêmes mineurs.

Elle s’est ensuite exprimée au sujet de la prévention des violences sexuelles sur mineur, en rappelant que 20 à 25% des auteurs de agressions sur mineurs sont eux-mêmes mineurs. « Les auteurs de violences sexuelles condamnés à l‘âge adulte ont souvent commencé à agresser très tôt ». Selon la psychiatre, il faut donc agir plus précocement, mais une prise de conscience est là aussi nécessaire.

« Il existe encore un tabou au sujet des mineurs auteurs de violences sexuelles. Or, pour prévenir les agressions sexuelles sur l’enfant, il faut pouvoir intervenir au plus tôt » auprès des agresseurs, pour éviter également la transmission intergénérationnelle, très fréquente dans le cas de l’inceste, a souligné le Dr Moncany, qui a appelé à renforcer les recherches pour une meilleure prise en charge des mineurs auteurs d’agressions sexuelles.

 

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