POINT DE VUE

« Durant ces deux années nous avons constaté que les salariés se sont peu préoccupés de leur santé »

Jean Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

24 janvier 2022

Paris, France — Passé quasi inaperçu dans le projet de loi sur le passe vaccinal, l'article 10 de ce texte législatif autorise le report des visites de médecine du travail [pour faciliter la vaccination en entreprise].

Depuis le début de la pandémie, ces visites ont été reportées trois fois, ce qui est trop, rappelle la CFE-CGC, dans un communiqué. « Comment de telles décisions peuvent-elles être prises en l'absence de remontées chiffrées sur le nombre de visites médicales réalisées par les SPST en France, par conséquent, sans vision claire de l'activité de ces services et en total méconnaissance de l'ampleur du temps susceptible d'être dégagé pour la vaccination ? », s'indigne le syndicat.

Dr Anne-Michèle Chartier

Le Dr Anne-Michèle Chartier, médecin du travail, déléguée nationale santé Travail et présidente du syndicat santé travail CFE-CGC des services de santé inter-entreprises, nous explique en quoi cette mesure est arbitraire et potentiellement nocive pour la santé des salariés.

Medscape édition française : Pourquoi vous insurgez-vous contre cette nouvelle possibilité de report des visites médicales en médecine du travail ?

 
Les salariés atteints de pathologie chronique n'ont pas été aussi attentifs à leur traitement qu'ils auraient dû l'être
 

Dr Anne-Michèle Chartier : C'est la troisième fois que nous subissons un report des visites de santé au travail depuis le début de la pandémie. Lors du premier confinement, ce report paraissait évident puisque l'activité du pays était au ralenti, de nombreux salariés étaient au chômage partiel, donc il ne nous paraissait pas urgent de les voir. Mais ensuite, le pays a fonctionné de nouveau normalement, les salariés étaient sur leur lieu de travail, et nous devions et pouvions les voir. Le deuxième report des visites annuelles n'allait pas de soi, même si notre activité n'a pas été totalement reportée, puisque nous avons continué à faire des visites de reprise de travail, des visites d'embauche pour des travailleurs soumis à des risques. Par ailleurs, nous n'avons jamais eu de retour sur le nombre de vaccinations que nous avions entreprises, sur le temps que nous avons consacré aux actions de santé publique en relation avec la covid, etc. Finalement, nous n'avons jamais eu de rapport factuel sur la nécessité de report des visites. En revanche, durant ces deux années, nous avons constaté que les salariés se sont peu préoccupés de leur santé, que les médecins généralistes sont surchargés par les arrêts de travail en relation avec la covid... Nous trouvons donc naturel et nécessaire que les salariés soient vus maintenant lors des visites de santé au travail.

Avez-vous pu constater des conséquences directes et palpable du report de ces visites des salariés ?

Dr Anne-Michèle Chartier : Les salariés atteints de pathologie chronique n'ont pas été aussi attentifs à leur traitement qu'ils auraient dû l'être. Cela est en grande partie dû au fait que les salariés ont rencontré des difficultés pour voir leurs médecins généralistes, n'osaient pas aller à l'hôpital, etc. S'ils n'ont plus droit qu'à une seule visite tous les cinq ans en médecine du travail, laquelle visite est reportée, cela n'est pas en accord avec les objectifs de santé publique du gouvernement. Pour nous, faire de la santé publique, c'est suivre les salariés pour faire en sorte que leurs maladies chroniques ne s'aggravent pas, ce qui pourrait aboutir à une désinsertion du monde du travail. D'un côté, on nous demande de mener des actions de santé publique, et de l'autre l'on nous dit que les visites ne sont pas très utiles. On se demande bien qui a pu suggérer cela au gouvernement.

Parallèlement vos missions ont été élargies pendant la pandémie. Vous avez la possibilité de prescrire des arrêts de travail, de faire des tests, de vacciner, de mener des actions de conseil sur la pandémie auprès des entreprises...

Dr Anne-Michèle Chartier : Nous avons participé à cet effort de vaccination, mais actuellement, les centres de vaccination sont de nouveau ouverts. Nous sommes intervenus dans les entreprises en octobre, novembre et décembre, mais cela se tasse un peu. Donc nous n'avons pas l'impression qu'il faille actuellement, au détriment de la santé des salariés, reporter les visites.

Qu'en est-il des prescriptions et renouvellements des arrêts de travail que vous avez pu effectuer ?

Dr Anne-Michèle Chartier : Nous n'avons pas fait, ou très peu, de renouvellements ou de prescription d'arrêts de travail. En revanche, nous avons fait des prescriptions pour faire des tests PCR, nous avons également établi des certificats pour prescrire des isolements aux salariés malades... Nous nous attendions en effet à faire beaucoup plus d'arrêts de travail mais cela n'a pas été le cas.

Quid des actions de santé publique que vous avez menées en relation avec la pandémie ?

Dr Anne-Michèle Chartier : Pendant le confinement et surtout le déconfinement, nous avons reçu beaucoup de demandes des entreprises qui se demandaient comment mettre en place les différents protocoles. Ils ont aussi eu besoin de conseil quant à la conduite à tenir en cas de salariés atteints de covid. Mais maintenant, ces protocoles deviennent routiniers, et les entreprises ne nous sollicitent plus vraiment. Les services RH ont bénéficié, entre autres, de nos formations, et c'est maintenant de l'acquis. Nous avons tout de même été sollicités dernièrement quant aux protocoles à appliquer aux salariés vaccinés, non vaccinés, les mises en quarantaine, comment gérer les cas contacts...

Si bien que les missions exceptionnelles qui étaient les vôtres au plus fort de l'épidémie sont en cours d'achèvement alors que l'on va suspendre vos missions classiques...

Dr Anne-Michèle Chartier : Oui, je ne comprends pas pourquoi l'on reporte. Nous craignons par conséquent que les services de santé au travail refusent de nouvelles embauches et nous obligent à travailler avec un personnel réduit. Au lieu d'être précurseur, pro-actif, et d'envisager l'embauche de médecins et d'infirmières, en prenant en compte les nouvelles missions qui nous incombent, et en considérant maintenant l'obligation de résultats, le gouvernement décide de reporter les visites. Le message n'est pas forcément positif.

 
Au lieu d'envisager l'embauche d'infirmières et de médecins, le gouvernement décide de reporter les visites. Le message n'est pas forcément positif.
 

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