Reconnaissance des Iade : Olivier Véran prend des engagements, les syndicats d’anesthésistes-réanimateurs menacent

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

13 janvier 2022

Paris, France — À la suite de la publication d’un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur les protocoles de coopération et la pratique avancée, le ministre de la Santé Olivier Véran a décidé de revaloriser la profession d’infirmier.es anesthésistes (Iade). Ce qui n’est pas vu d’un bon œil par les syndicats d’anesthésistes-réanimateurs, qui menacent le ministère d’un vaste mouvement social.

Des transferts de tâches efficaces mais qui pas optimisés

C’est, quasi, un cri de victoire qu’ont lancé les organisations représentant les infirmiers anesthésistes (Iade)* dans un communiqué commun, publié à l’issue d’une visio-conférence le 10 janvier dernier avec le ministre de la Santé. Cette rencontre, qui réunissait à la fois les organisations médicales représentant la spécialité anesthésie-réanimation, et les organisations infirmières, avait pour but de tirer les enseignements du dernier rapport de l'inspection générale des affaires sociales (Igas) sur "les protocoles de coopération, pratiques avancées". Un rapport qui a semé le trouble chez les représentants des médecins anesthésistes réanimateurs, mais a été plutôt bien accueilli, avec quelques réserves néanmoins, par le syndicat national des infirmiers anesthésistes (Snia). Que dit ce pavé de 165 pages ? Il fait le constat du manque d’efficience des actuelles coopérations et transferts de taches entre professionnels de santé, ou plus précisément entre médecins et infirmières. Pour rappel, les premiers protocoles de coopération, qui ont acté de transferts de tâches des médecins vers les paramédicaux, sont apparus à la faveur de l’adoption de la loi Hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009. Mais ces premières coopérations, si elles ont eu l’avantage de marquer un pas en avant, souffraient de nombreux écueils : manque d'évaluation, financement non pérenne, peu de pilotage, etc. Dans ce même rapport, les inspecteurs de l’Igas missionnés se sont également attardés sur un autre mode de coopération entre médecins et infirmiers : la pratique avancée qui « permet à des professionnels, justifiant d'une certaine expérience dans leur métier socle, de se voir confier, à l'issue d'un master universitaire adossé à un référentiel national de compétences la prise en charge ou le suivi de patients dans une relative autonomie dans cinq domaines d’intervention ». La pratique avancée n'a pas pu prendre son essor, du fait de plusieurs obstacles : sa dépendance au médecin, et « un modèle économique inadapté et sous-dimensionné ». Quoi qu’il en soit, les premières installations d’infirmiers en pratique avancée (IPA) ont permis d’améliorer la qualité des soins et d’alléger le travail des médecins.

Revalorisation actée de la profession des Iade

La mission a donc proposé de renforcer le statut d’IPA et de l’étendre… aux infirmier.es anesthésistes (Iade). Lesquels, en première ligne au plus fort de la pandémie, souffrent d’un manque de reconnaissance et avaient  observé un mouvement social à la fin de l’année dernière, et revendiquant, notamment, qu’on leur reconnaisse le statut de pratique avancée. Leurs vœux ont semble-t-il été exaucés. L’Igas dans son rapport a proposé de reconnaitre les « Iade en tant qu'infirmiers en pratique avancée spécialisée, en cohérence avec les missions qu'ils exercent et la littérature internationale sur le sujet ». Ce a été salué, dès la sortie du rapport, par le syndicat national des infirmiers anesthésistes (Snia), qui s’est fendu d’un communiqué à cette occasion : « Le SNIA ne peut que se réjouir de la mise en évidence de l’incohérente omission de la profession infirmier(e) anesthésiste dans la réflexion autour de la construction de la pratique avancée en France. » Outre le Snia, ce rapport avait également reçu, dès sa sortie, des marques de considération d’Olivier Véran : « je me réjouis de ce rapport qui constitue une solide base de propositions pour améliorer l’accès aux soins dans tous les territoires », s’était exclamé le ministre de la santé dans un communiqué.

Ce 10 janvier, Olivier Véran a transformé l’essai. Selon un communiqué des syndicats et représentants des Iade, « devant l’ensemble des organisations professionnelles Olivier Véran a affirmé en préambule que l’exercice des infirmiers-anesthésistes relevait de la pratique avancée ». Cette revalorisation de la profession des Iade devrait suivre deux axes, législatif et réglementaire. « Les travaux réglementaires aborderont dans un premier temps les compétences et l’exercice professionnel et son éventuel élargissement. Sur la base des évolutions envisagées, l’impact sur le référentiel de formation sera évalué et les conditions de conventionnement des écoles de formation seront renforcées en relation avec le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche », établissent les organisations Iade*. Puis de manière législative, le ministère de la santé devrait reconnaitre le statut de pratique avancées aux Iade. Les organisations infirmières ne cachaient pas leur joie : « Ce soir, après deux ans au cœur de la crise Covid et un an de mobilisation pour la reconnaissance de son statut, la profession peut être fière du chemin parcouru. »

Il en va tout autrement des organisations représentant les médecins anesthésistes réanimateurs, pour qui la publication du rapport de l’Igas sonne comme une véritable déclaration de guerre.

Réactions outrées des syndicats de médecins

Le rapport de l'Igas n'était pas encore publié que le syndicat de médecins anesthésistes SNPHARE se fendait d'un communiqué pour exprimer sa colère à l'issue de la lecture dudit rapport : « L’ensemble des conclusions du rapport tend à suggérer que le médecin n’a aucune valeur ajoutée dans la prise en charge de la santé de nos concitoyens, répondant ainsi à la volonté politique de démédicaliser la santé en France », s'emporte le syndicat. Qui n'en revient pas de ne pas avoir été consulté par les auteurs de ce rapport sur la question de l'anesthésie et des Iade. Plus grave, « cette partie du rapport dévoie totalement le décret de 1994 fondateur de la qualité et de la sécurité des soins en anesthésie, et va jusqu’à écarter le rôle du binôme « médecin anesthésiste-réanimateur – IADE » du gain en morbi-mortalité anesthésique observé en quelques dizaines d’années ». Pour autant, le SNPHARE est loin de vouloir cantonner les Iade à leur statut actuel. Le syndicat affirme ainsi que l' « élaboration d’un nouveau statut unifié pour les infirmiers de spécialités est nécessaire et doit être traité sérieusement », non sans rappeler que: « la qualité et la sécurité des soins réside dans la coordination entre les professionnels de santé, et non dans la démédicalisation des actes à risque. » Même son de cloche de la part du Conseil national professionnel anesthésie-réanimation. Dans un communiqué, « le Conseil National Professionnel d’Anesthésie-Réanimation et Médecine Péri Opératoire (CNP ARMPO) met en garde sur les insuffisances majeures de ce rapport, qui ne peut en aucun cas être considéré comme base de travail législatif ou règlementaire ». Pour ce conseil professionnel, « la proposition de définir un statut différencié spécifique doit être saluée car cela semble répondre, du moins en partie, à la nécessité de reconnaître formellement la valeur et les compétences des IADE », mais « l’argumentaire qui sous-tend cette proposition (paragraphes 425 à 442) est, comme le reste du document, rédigé de manière partisane, non professionnelle et à charge contre les médecins ».

Le SNPHARE brandit la menace d’un mouvement social de grande ampleur

Inutile d’ajouter que la visioconférence du 10 janvier avec le ministre de la Santé n’a pas apaisé les anesthésistes-réanimateurs, loin de là. Pour le SNPHARE, « le Ministre applique à la discipline anesthésie-réanimation – comme à d’autres – le transfert de la responsabilité médicale de l’anesthésie aux infirmiers anesthésistes. La justification se trouve dans l’utilisation de cette stratégie dans des pays sous-développés. En sommes-nous là ? ». Le syndicat de médecins hospitaliers ajoute : « qu’il s’agisse d’Anesthésie-Réanimation ou de toute autre discipline médicale, un infirmier en « pratique avancée » (bac + 5) fera du premier recours, de la primo-prescription, du diagnostic « sous sa propre responsabilité ». La démarche diagnostique, qui donne lieu à une stratégie thérapeutique, est pourtant la définition du métier de médecin (bac + 10 à 11). Ainsi, ces six années d’études supplémentaires n’auraient aucune valeur ajoutée ? »

Comme pour conclure son communiqué, le SNPHARE menace le ministre de la Santé de mobiliser les anesthésistes-réanimateurs dans un mouvement social de grande ampleur, s’il lui venait l’idée de mettre en application ses propositions : « Le SNPHARE demande immédiatement le retrait des propositions faites ce lundi 10 janvier, et saura le cas échéant mobiliser les anesthésistes-réanimateurs, pourtant si sollicités pour la crise sanitaire et les déprogrammations-reprogrammations, et paradoxalement remerciés par la négation de l’attractivité de leur profession. » La guerre est déclarée.

* Snia, CGT Ufmict, Iade united, Aneia.

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