La tentation de privilégier l’accès en réa aux patients vaccinés déclenche un débat éthique

Christophe Gattuso

7 janvier 2022

France – L’encombrement des services hospitaliers avec la nouvelle vague de Covid-19 pousse certains praticiens à réclamer qu’au-delà des critères médicaux, l’accès en réanimation soit réservé prioritairement aux patients vaccinés. Si elle heurte l’éthique médicale, cette proposition traduit la profonde lassitude de ces soignants après deux ans de crise.

Pression croissante de l’exécutif et du corps médical à l’encontre des non-vaccinés

Alors que le nombre de cas Covid confirmés a fortement augmenté ces derniers jours (332 000 nouveaux cas enregistrés le 5 janvier, 261 000 le 6 janvier, selon Santé Publique France), la pression de l’exécutif et du corps médical ne cesse de s’accroître à l’encontre des 5 à 6 millions de Français encore non-vaccinés. Le gouvernement veut rapidement transformer le pass sanitaire en pass vaccinal. Et les propos tenus par le chef de l’Etat. « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » , a asséné Emmanuel Macron dans un entretien au Parisien, mardi 4 janvier, ne laisse aucun doute là-dessus.

Ces dernières semaines, la colère contre les non-vaccinés monte aussi à l’hôpital où les plans blancs ont entraîné la déprogrammation de toutes les interventions hors-Covid. Les médecins hospitaliers constatent qu’une grande part des patients hospitalisés et placés en réanimation n’ont pas reçu d’injection.

De l’agacement à la colère

Cette irritation se traduit par des initiatives très différentes. A Marseille, 500 médecins ont lancé un appel dans « la Provence » le 2 janvier pour inciter les récalcitrants à se faire vacciner contre le Covid-19. D’autres praticiens relaient sur les réseaux sociaux la parole de patients non-vaccinés soignés à l’hôpital et qui expriment leur repentir (voir par exemple ici).

Ils sont également un grand nombre à réagir aux décès de personnes non-vaccinées, qu’il s’agisse d’un patient ayant regretté sur BFM-TV d’avoir cédé aux sirènes complotistes ou plus récemment des frères Bogdanoff disparus à 6 jours d ’intervalle des suites du Covid.

Quand commence la liberté des uns, et quand s’arrête celle des autres ?

Ces derniers jours, agacés d’assister à une embolie des services hospitaliers, des médecins n’hésitent pas à pointer la responsabilité des patients rétifs à la vaccination dans la dégradation de l’accès aux soins.

« La liberté des personnes de ne pas se faire vacciner s’exerce en défaveur de ceux qui n’auront pas la liberté d’être soignés pour autre chose que pour le Covid », avance le Pr Odile Launay, infectiologue à l’hôpital Cochin. Invitée de Allodocteurs, elle affirme que pourrait se poser un « vrai enjeu éthique » : « Nous n’en sommes pas à devoir faire un choix ou à trier les malades mais quand on déprogramme des interventions, on sait qu’il sera très difficile de les reprogrammer. Cela entraîne des décalages dans la prise en charge et des pertes de chance. » 

Prolongeant ce raisonnement, le Pr André Grimaldi, professeur émérite au CHU Pitié-Salpêtrière, va encore plus loin et pose une question provocatrice dans une tribune publiée le 3 janvier dans le JDD : « Une personne revendiquant le libre choix de ne pas se faire vacciner ne devrait-elle pas assumer en cohérence son libre choix de ne pas se faire réanimer ? » Autrement dit, faudrait-il privilégier, s’il en était besoin, l’accès aux soins de réanimation aux personnes vaccinées ?

Pour contre-balancer ces points de vue que certains dirons culpabilisants ou « provocateurs », d’autres voix se font entendre, pour qu’après deux éprouvantes années de crise, la morale ne prenne pas le pas sur le serment d’Hippocrate. C’est le cas de l’Ordre des médecins, via son président le Dr Patrick Bouet. Joint par Medscape, il a rappelé qu’ « être médecin, c’est répondre à des exigences éthiques et déontologiques. » Nul jugement de valeur : « tout doit être fait pour sauver la vie humaine. Il n’y a pas une catégorie de personnes qui n’a pas le droit à des soins. » Le patron de l’Ordre a exprimé son point de vue dans la Croix : « L’État a fait le choix de ne pas rendre le vaccin contre le Covid obligatoire. Qu’on ne nous demande pas de faire le tri entre vaccinés et non-vaccinés. L’accepter serait impardonnable.»

Infectiologue à l’hôpital Ballanger (93), le Dr Benjamin Rossi abonde : « Notre devoir de médecin est de prendre nos décisions selon des critères médicaux. Si un tri s’avère nécessaire, sont mis en priorité en réa les patients ayant le plus de chance de survie. »

https://twitter.com/Dr_moji/status/1478474505500741641

Dilemmes décisionnels : un enjeu éthique ou politique ?

Quid donc de l’éthique face à la réalité du terrain ? Professeur d’éthique médicale à l’Université de Paris-Saclay, Emmanuel Hirsch, qui observe l’évolution de la réflexion sur l’épineuse question du tri des patients, s’est exprimé dans un récent article de The Conversation . Selon lui : « les dilemmes décisionnels ne relèvent plus aujourd’hui de considérations théoriques  […] Les critères de priorisation suscitent une attention et des considérations qui ne procèdent plus seulement de l’expertise médicale. Les arbitrages prennent une signification politique ». Contacté par Medscape France, l’éthicien précise son point de vue. Selon lui, le débat actuel aurait pu être évité si une réflexion collective avait été menée depuis le premier confinement. « Toutes les questions liées à la pandémie ont été médicalisées au lieu d’être l’objet d’un vrai débat de société, avance-t-il. Nous aurions dû développer une culture partagée de notre relation au risque individuel et collectif. »

Le Dr Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste-réanimateur à l’hôpital Nord Laënnec (CHU de Nantes) et docteur en philosophie, ne dit pas autre chose : « Pourquoi ne pas avoir donné les moyens aux hôpitaux et aux soignants d’éviter que se répètent ces situations de tri tragique ? », s’interroge-t-il dans une tribune signée dans Le Monde .

La Sfar s’en mêle

Sur cette question délicate et de plus en plus d’actualité, c’est sans doute le comité éthique de la Société française d’anesthésie-réanimation (Sfar) qui s’exprime de la façon la plus nette sur le dilemme décisionnel qui pourrait se poser. Dans un texte publié le 22 décembre baptisé « Soigner sans discriminer », les anesthésistes-réanimateurs reconnaissent que « certains soignants lassés, voire épuisés, par la place prise par la Covid au quotidien dans leur pratique » demandent « que les personnes non-vaccinées ne pèsent plus sur le système de santé ». Mais ils interrogent : « En tant que soignants, au quotidien, nous décidons des prises en charge des malades sur des critères médicaux en allouant les ressources disponibles pour maximiser les bénéfices au niveau individuel et collectif. La vaccination pourrait-elle être mobilisée comme un critère médical de priorisation ? Ces critères médicaux sont objectifs, c’est-à-dire basés sur des données scientifiques robustes et pertinentes, données qui évoluent avec les connaissances scientifiques disponibles. Pourtant aucun de ces critères pris isolément ne saurait suffire à justifier une inégalité d’accès aux soins. A gravité égale, la seule raison qui justifierait de retenir la vaccination comme critère médical de priorisation serait que celle-ci donne plus de chance de survie. A ce jour, il n’existe pas de preuve scientifique solide pour l’affirmer ». Pour finalement conclure : « Au-delà des critères médicaux, une priorisation qui se baserait sur un critère de mérite (les vaccinés seraient plus méritants que les non vaccinés) sort du champ médical et serait discriminatoire. »

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