Chlordécone : le cancer de la prostate reconnu comme maladie professionnelle

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

23 décembre 2021

France – Un décret reconnaissant les cancers de la prostate provoqués par les pesticides, dont le chlordécone, comme maladie professionnelle a été publié mercredi au « Journal officiel » [1]. « C’était une décision attendue, particulièrement aux Antilles. Ce tableau permettra l’indemnisation des anciens travailleurs agricoles exposés à la chlordécone pendant leur activité professionnelle, dès lors qu’ils rempliront les conditions du tableau » peut-on lire sur le site du gouvernement [2].

Cancer de la prostate aux Antilles : un taux d’incidence deux fois supérieur à celui de la métropole

Reconnu comme perturbateur endocrinien, le chlordécone – un pesticide très agressif employé jusqu'en 1993 dans les bananeraies antillaises pour lutter contre la propagation du charançon (voir encadré) – s'est répandu dans les sols, puis dans les eaux souterraines, les rivières et le littoral marin. Les plantes ont été également contaminées. On retrouve donc aujourd’hui du chlordécone dans les pâturages des animaux. « Au moins un tiers des surfaces agricoles utiles pour la culture ou l'élevage et au moins un tiers des littoraux marins sont pollués par le chlordécone », indiquait il y a quelques jours à France 24 Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l'Inserm. Dès 2010, l'étude Karuprostate a permis d'identifier un lien entre la survenue du cancer de la prostate et l'exposition à cette substance nocive. « On a observé que, plus les hommes étaient exposés au chlordécone, plus ils avaient un risque augmenté de développer un cancer de la prostate », résume le scientifique, premier auteur de l’étude, à France 24. En termes de chiffres, le taux d’incidence du cancer de la prostate (standardisé sur l’âge de la population mondiale) en Guadeloupe et en Martinique « est respectivement de 173 et de 164 pour 100 000 personnes-années sur la période 2007-2014 », soit  un taux d'incidence « près de deux fois supérieur au taux d'incidence estimé en France métropolitaine sur la période 2007-2014 », est-il indiqué dans une étude de l'Inserm intitulée "Pesticides et effets sur la santé" et actualisée en juin dernier. Les experts concluaient d’ailleurs à la lumière des données disponibles que la relation causale entre l’exposition au chlordécone et le risque de survenue du cancer de la prostate était « vraisemblable ».

« Scandale environnemental »

La création du tableau des maladies professionnelles répond notamment à une demande de l’Anses suite à son rapport d’expertise scientifique sur « le cancer de la prostate associé aux expositions professionnelles aux pesticides avec un focus sur le chlordécone au regard de la situation particulière aux Antilles » [3]. Le gouvernement s’est, par ailleurs, emparé du dossier depuis quelques années. Emmanuel Macron, en visite dans les Caraïbes en septembre 2018, avait qualifié la situation antillaise de « scandale environnemental » et affirmé le devoir de réparation de l'État. Et le ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation Julien Denormandie avait annoncé, le 28 novembre dernier, qu'un décret reconnaissant le cancer de la prostate comme maladie professionnelle à la suite de l'usage de ce pesticide serait pris « avant la fin de l'année ». Une accélération non sans lien avec la crise antillaise, et son refus de la vaccination Covid-19 imputé en partie à une perte de confiance envers l’Etat suite à l’affaire du chlordécone, avait rapporté une délégation sénatoriale. Le sénateur des Hautes-Alpes, Jean-Michel Arnaud, avait alors évoqué « une relation complexe à la parole de l’Etat suite à l’affaire de la chlordécone ».

https://twitter.com/J_Denormandie/status/1473491196286750724

 

Fonds d'indemnisation des victimes de maladies professionnelles liées aux pesticides

Le classement du « cancer au chlordécone » en maladie professionnelle donne droit, de fait, à réparation aux agriculteurs affectés par cette pathologie. Le nouveau fonds d'indemnisation des victimes de maladies professionnelles liées aux pesticides y pourvoira. Au total, 92 millions d'euros devraient être débloqués par le gouvernement.

Les personnes éligibles peuvent dès à présent se rapprocher de leurs caisses de sécurité sociale (caisses de MSA, caisses d'assurance-accidents agricole en Alsace-Moselle ou caisses générales de sécurité sociale en Outre-mer) pour déposer une demande d’indemnisation.

Dans le détail, tous les exploitants ou salariés agricoles pourront demander ce statut à deux conditions : qu'ils aient travaillé pendant au moins dix ans au contact du chlordécone, et que moins de quarante ans se soient écoulés entre leur dernière exposition et le diagnostic de cancer de la prostate. 

Enfin, le dispositif pourra également concerner les retraités du secteur agricole et les enfants exposés in utero.

A titre indicatif, le montant de la rente annuelle versée aux ayants droit se situerait entre 1000 euros et 19 000 euros, en fonction du taux d'incapacité. Pour l'heure, les trois ministères concernés ne fournissent pas d'estimation sur le montant du nouveau fonds.

Aux Antilles : la  production bananière a primé sur la sauvegarde de la santé publique et de l'environnement

Les premières utilisations du chlordécone aux Antilles se situent vers 1973 pour lutter contre le charançon du bananier. Son usage sera interrompu quelques années plus tard aux Etats-Unis, sa toxicité chez l’homme ayant été mise en évidence suite à l’exposition accidentelle des employés d’une usine fabriquant le pesticide à Hopewell (Virginie, États-Unis). Pour autant, il sera réintroduit à partir de 1981 et employé dans les cultures bananières jusqu’en 1993. La pollution de sols et la contamination de la faune sauvage par le chlordécone aux Antilles ont été documentées pour la première fois par des chercheurs de l’INRA en 1977 et 1980 respectivement. « Cependant, ce n’est qu’à partir de 1999 qu’on a constaté l’extension de cette pollution aux eaux destinées à la consommation humaine ainsi qu’à diverses denrées alimentaires locales, végétales et animales, terrestres et aquatiques. De nos jours, la pollution des sols au chlordécone persiste du fait de son exceptionnelle résistance à la dégradation biotique et abiotique » écrit l’Irset [4]. Par le biais de l’alimentation, les populations continuent à y être exposées. Les résultats d’études épidémiologiques menées aux Antilles, obtenus sur près de 4000 personnes au cours de ces 15 dernières années, ont montré la présence du chlordécone dans le sang à des taux de détection atteignant les 90%, chez les populations et sous-populations étudiées (adultes, femmes enceintes, nouveau-nés, jeunes enfants) et à des concentrations d’un ordre de grandeur du microgramme par litre de sang (μg/L) [4]

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....