POINT DE VUE

2021 : quel bilan en oncologie ?

Dr Manuel Rodrigues

Auteurs et déclarations

31 décembre 2021

COLLABORATION EDITORIALE

Medscape &

TRANSCRIPTION

Bonjour et bienvenue sur le site de Medscape. Je suis le docteur Manuel Rodrigues, je suis oncologue médical à l’Institut Curie, à Paris.

Aujourd’hui, je vais vous faire un résumé par mon prisme de l’année 2021 en oncologie. Et une fois n’est pas coutume – je ne parlerai pas de médicaments en premier lieu, mais d’abord du contexte sanitaire et plus particulièrement en oncologie.

Un impact sur les diagnostics

On le sait, le COVID a impacté la prise en charge des cancers et en premier lieu sur le plan diagnostique, puisqu’il y a eu un rapport américain qui a montré qu’il y avait une diminution d’environ 10 % du nombre de diagnostics de cancer aux États-Unis entre 2020 et 2019 impactant surtout le sein et les cancers du poumon.

Mais, il y a eu également un impact en France. Au sein du réseau Unicancer, une publication a montré une diminution de 7 % des diagnostics, principalement dans le sein et la prostate.

Ces impacts portent surtout sur le diagnostic des tumeurs localisées et, donc, avec moins de tumeurs localisées diagnostiquées, on sait qu’il y aura des répercussions dans les années à venir en tumeurs métastatiques ou localement avancées et, donc, in fine, une augmentation de la mortalité liée au cancer.

Un impact sur les ressources humaines

C’est d’autant plus important qu’il y a des signaux très inquiétants en termes de ressources humaines. Pour ne parler que des oncologues médicaux, il y a eu des rapports que ce soit aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, qui ont montré la diminution importante et le manque d’oncologues médicaux.

En Angleterre, par exemple, on sait que les nouveaux oncologues formés chaque année ne compensent qu’environ la moitié des départs à la retraite des oncologues médicaux et la prévision c’est qu’en 2025 le réseau britannique manquera d’environ 25 % des oncologues dont elle aurait besoin au total.

Donc, 3 oncologues sur 4 pour la prise en charge des cancers, c’est très problématique.

Aux États-Unis, même problématique, puisque la dernière étude du nombre d’oncologues médicaux montre qu’on a à peu près 20 % des oncologues médicaux qui ont plus de 64 ans, donc qui approchent de l’âge de la retraite. Plus de 20 %, alors qu’il n’y a que 15 % des oncologues médicaux qui ont moins de 40 ans.

Cette frange de moins de 40 ans est inférieure à cette frange des plus 64 ans, ce qui, de toute évidence, va nous amener à un déficit majeur en nombre d’oncologues médicaux.

Si les États-Unis commençaient à tenter de compenser ce manque, il leur faudrait 10 à 12 ans pour réussir à rétablir le nombre suffisant d’oncologues médicaux, ce qui, en résumé, indique qu’on ne pourra pas en former assez, que l’on va nécessairement en manquer si on reste dans le mode d’activité actuel.

Être innovant, s’aider des IPA

Il faut donc être innovant. Il y a eu des tentatives plus ou moins claires, plus ou moins appuyées, dans ces pays anglo-saxons comme en France, mais il va falloir les soutenir plus fermement, en particulier sur l’imagination, la construction de nouvelles infrastructures où l’oncologue médical sera au centre d’une prise en charge, mais avec un soutien majeur, avec notamment les IPA, les infirmières de pratique avancée.

En France, on a du mal à avoir vraiment une accélération de ces IPA, et plus globalement des assistants de la prise en charge clinique des patients. L’oncologue pourrait peut-être, justement, prendre du recul et prendre en charge les patients surtout sur les décisions thérapeutiques, les changements de ligne, et s’appuyer sur des assistants.

C’est absolument indispensable demain, même aujourd’hui.

On ne peut pas absorber la prise en charge de ces patients et on voit bien la façon dont cela va se percuter avec une augmentation des diagnostics tardifs dans les prochaines années, ce d’autant que sur le plan de l’industrie pharmaceutique les choses vont bien.

Et c’est ce qui est paradoxal : Il y a un déficit majeur sur le terrain des oncologues et de tous ceux qui travaillent avec eux – les infirmières, les secrétaires médicales, brancardiers, tout le personnel hospitalier–, mais d’un autre côté, avec les laboratoires pharmaceutiques, le domaine de l’oncologie ne fait qu’augmenter.

L’essor de l’industrie pharmaceutique en oncologie

C’est un secteur qui a doublé dans les cinq dernières années. L’oncologie, est le premier marché mondial de l’industrie pharmaceutique, industrie pharmaceutique qui a dépassé depuis longtemps l’industrie pétrolière avec une croissance moyenne d’environ 15 % par an.

En 2025, les prévisions de consultants disent qu’on devrait atteindre les 270 milliards de dollars par an de ventes de traitements contre le cancer. Rajoutons aussi que la majorité de l’innovation, à l’heure actuelle, dans l’industrie pharmaceutique provient de l’extérieur, des biotechs, des petites entreprises. En fait, 80 % des projets en phase initiale dans le monde sont portés par des biotechs. Donc ces biotech développent, puis, ensuite, les gros laboratoires pharmaceutiques rachètent à coups de milliards de dollars ces innovations et tout cela va alimenter la croissance exponentielle de ce marché, ce qui est, donc, paradoxal, parce que le coût du médicament ne fait qu’augmenter tandis que les ressources humaines pour administrer ces mêmes médicaments ne font que diminuer.

Des nouveaux médicaments

Pour finir sur une note optimiste pour nos patients, il y a eu, encore une fois cette année, de très nombreuses innovations thérapeutiques en oncologie qui, d’un côté, se dispersent, dans le sens où elles vont toucher maintenant des sous-groupes de plus en plus précis de types de cancer et d’un autre suivent finalement des grandes tendances.

Il y a, bien entendu, toujours et encore depuis de nombreuses années, maintenant, cette tendance des anti-PD-1, anti-PD-L1.

Il y a eu, au stade métastatique, les innovations des anti-PD-1, anti-PD-L1 dans les cancers du sein triple négatifs. Aussi, on a entendu parler du pembrolizumab, dans les cancers œsogastriques, dans l’endomètre en début d’année et la phase 3, dans le col de l’utérus, très récemment.

Dans ces cancers-là, à titre d’exemple, au stade métastatique, les anti-PD-1 ont apporté un bénéfice au patient et devraient arriver sur le marché, si ce n’est déjà, dans les prochains mois.

En parallèle,  il y a eu un virage important en 2021 vers l’adjuvant. Clairement, les anti-PD-1 réussissent à transformer l’essai, ce qui n’était pas le cas avec les antiangiogéniques, par exemple, et ce qui était moins le cas, aussi, avec les inhibiteurs de tyrosine kinase.

Là, les anti-PD-1 ont clairement le pied dans l’adjuvant, que ça soit une confirmation dans le mélanome – pour les stades III et maintenant les stades II. Mais aussi, dans les cancers du rein, dans les cancers du poumon, dans les cancers œsogastriques.

Aussi, d’autres technologies arrivent avec les nouveaux anti-checkpoint, pour citer à titre d’exemple les anti-LAG-3 dans les mélanomes, qui apportent un bénéfice en plus des anti-PD-1.

En résumé, on a les anti PD-1 qui confirment leur intérêt au stade métastatique et qui, cette fois-ci, rentrent clairement dans l’adjuvant dans plusieurs types de cancers, alors qu’avant ils n’avaient montré d’intérêt, grosso modo, que dans le mélanome et quelques cancers du poumon. Désormais, ils vont se développer avec de nouvelles combinaisons d’anti-checkpoint.

Hormis les anti-PD-1, il y a, bien sûr, eu beaucoup d’innovations aussi autour d’une thématique que sont les anticorps drogue-conjugués – on connaissait déjà le trastuzumab émtansine, le Kadcyla de Roche, mais il y a également de nouveaux anti-HER 2 qui sont arrivés et qui sont plus efficaces.

Il y a eu la confirmation des inhibiteurs de PARP – même en adjuvant, d’ailleurs – dans le cancer du sein et il y a eu la confirmation, également, d’une des classes pharmaceutiques que j’avais déjà souligné dans un précédent best of de l’année que sont les inhibiteurs de KRAS, cette fois-ci dans le cancer du côlon (inhibiteurs de KRAS G12C).

On voit bien toutes ces innovations qui arrivent, et je peux citer aussi une tumeur rare qui me tient à cœur, que sont les mélanomes oculaires, où, pour la première fois dans l’histoire de leur prise en charge, on a un bénéfice en survie globale dans un essai clinique de phase III avec un anticorps bispécifique, mais c’est une autre histoire.

Voilà, c’est le tour d’horizon que je voulais faire pour l’année 2021, aussi bien sur le plan de l’organisation que sur le plan des nouveautés pharmaceutiques.

Merci, bonnes fêtes et rendez-vous en 2022 sur le site de Medscape.

 

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