Les infirmier.es en pratique avancée, bouée de sauvetage de la cardiologie ?

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

6 décembre 2021

Paris, France — Un  amendement au projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS)  pour 2022 déposé par le Gouvernement visant à donner la possibilité de primo-prescription aux infirmiers de pratique avancée (IPA) a été adopté par l’Assemblée nationale le 22 octobre. 

Si cela a créé des inquiétudes chez de nombreux médecins, les cardiologues y voient, au contraire, une opportunité pour régler les tensions de prise en charge dans la spécialité et améliorer le suivi des patients. Le Syndicat national des cardiologues (SNC) a, d’ailleurs, réalisé un guide de la pratique avancée, qui définit un protocole d'organisation entre cardiologues et infirmier.es en pratique avancée (I.P.A.).

Construire une collaboration gagnant-gagnant

Si des médecins ont récemment manifesté leur défiance vis-à-vis des transferts de compétence de médecins vers les paramédicaux, discutés dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) 2022, il en va tout autrement du syndicat national des cardiologues, qui encense le recours aux infirmiers en pratique avancée (IPA).

« Notre démarche n'est pas en contradiction avec les syndicats de médecins qui ont protesté contre les transferts de compétence accordés, entre autres, aux orthoptistes, ainsi qu'aux kinésithérapeutes. Si les syndicats de médecins sont furieux de ce qui a été voté dans le cadre du PLFSS, c'est parce qu'il n'y a eu aucune concertation avec les médecins, ces transferts de compétence leur sont imposés d'en haut. Nous avons procédé autrement, notre collaboration avec les I.P.A. est le résultat d'échanges entre professionnels de santé, afin de construire une collaboration gagnant-gagnant entre I.P.A. et cardiologues », s'empresse de préciser le Dr Vincent Pradeau, secrétaire général du syndicat des cardiologues.

Délais d’attente de trois mois pour une consultation

De fait, la collaboration voulue par le SNC avec les IPA, qui s'est concrétisée par la publication d'un guide, a été réfléchi dès le premier semestre de cette année, ajoute le Dr Vincent Pradeau.

C'est qu'il y a péril en la demeure : « hormis dans trois grandes métropoles, Paris Lyon et Marseille, les délais d'attente pour accéder à un cardiologue sont en moyenne de trois mois. Parallèlement il y a de plus en plus de patients qui ont des pathologies cardiaques, soit 1 million d'insuffisants cardiaques, et le double pour ce qui est des pathologies coronariennes, auxquels on peut ajouter les 3 millions de patients diabétiques », établit le Dr Pradeau, en guide d'état des lieux de la cardiologie. Le recours aux I.P.A., pour le suivi de patients stabilisés, peut-être une chance pour des cardiologues.

 
Hormis dans trois grandes métropoles, Paris Lyon et Marseille, les délais d'attente pour accéder à un cardiologue sont en moyenne de trois mois. Dr Vincent Pradeau
 

Éducation thérapeutique

Mais ce n'est pas l'unique raison qui a poussé le SNC à envisager de travailler avec les I.P.A. : « nous ressentons depuis longtemps le besoin d'avoir une aide sur les soins. Nous étions assez jaloux des médecins généralistes qui avaient recours à des infirmiers azalées. Pour les pathologies cardiaques, nous avons besoin d'éducation thérapeutique et d'évaluation sur la dimension psychosociale thérapeutique, etc. C'est le domaine d'intervention des IPA. Nous avons besoin de muscler nos connaissances autour du patient. »

 
Nous étions assez jaloux des médecins généralistes qui avaient recours à des infirmiers azalées. Dr Vincent Pradeau
 

La collaboration entre IPA et cardiologue se décline en trois moments, selon le protocole élaboré par le SNC en collaboration avec les IPA : « le premier moment est une consultation classique de l' I.P.A., sans diagnostic mais avec une conclusion clinique. Cette consultation sert à l'adaptation des traitements, sans primo-prescription. Cela permet un meilleur accès aux soins. Deuxième moment : l'éducation thérapeutique et les actions de prévention, qui sont majeures en cardiologie. Troisième point : la coordination », analyse le Dr Marc Villaceque, président du SNC.

Consultation infirmière

Sur le terrain et de manière pratique, Éléonore Vitalis, I.P.A. à Nanterre explique dans le détail le déroulé de ces missions : « Auprès du cardiologue, nous travaillons en collaboration en relisant la consultation.  Nous organisons un entretien avec examen clinique, nous proposons aux patient un suivi avec nous, nous remettons un document d'information et nous discutons avec le cardiologue du parcours mis en place pour le patient. Nous faisons un état des lieux sur l'aspect multidimensionnel. Si nécessaire, nous renvoyons le patient auprès du médecin. Tout cela est organisé selon un protocole d'organisation qui précise le périmètre de notre intervention », explique Éléonore Vitalis.

Qui ajoute : « Au sein de ma structure je travaille avec deux cardiologues. J'ai 2 ou 3 patients que je revois en sortie d'hospitalisation. Ils nous présentent les deux ordonnances, celle de l'hôpital et celle du médecin. Je fais un gros travail sur la conciliation médicamenteuse. Je leur explique ce qu'ils ont eu, les complications qu'ils ont pu avoir, et je fais une conciliation entre les 2 ordonnances, je fais fréquemment des synthèses avec les cardiologues », ajoute Éléonore Vitalis.

Des résistances chez certains cardiologues

Cette collaboration, totalement innovante entre médecins et infirmier.es en pratique avancée, qui revendiquent un niveau d'études master 2, est parfois mal vécue par les cardiologues.

« Je suis cadre de santé et je n'exerce pas en tant qu' I.P.A., même si j'en ai les compétences. J'ai subi un échec d'installation. La transition est difficile pour certains cardiologues, nous rencontrons des résistances au changement. Ils sont rétifs à l'autonomie de l'I.P.A. Le médecin définit des objectifs de prise en charge et l'IPA est libre d'appliquer ensuite le soin comme elle le désire. Cela crée des résistances », explique pour sa part l' I.P.A. Justine Jasson, cadre de santé au centre cardiologique du Nord (Saint-Denis), qui a été formée au métier d’IPA.

 Le Dr Pradeau, en ce qui le concerne, ne voit que des bénéfices dans cette collaboration : « Ce n'est pas une dépossession mais une aide technique intellectuelle. » Les infirmières en pratique avancée, qui exercent à la fois en établissement de santé qu'en libéral, sont actuellement 300 et devrait être 800 l'an prochain.

Selon le syndicat national des cardiologues, « l’I.P.A. assume la responsabilité de ses actes au même titre que le médecin. Il peut mener plusieurs types d’interventions :

❖ des activités d’orientation, d’organisation des parcours de soins et de santé des patients en collaboration avec l’ensemble des acteurs concernés ;

❖ des activités d’éducation, de prévention ou de dépistage ;

❖ des actes d’évaluation et de conclusion clinique, des actes techniques et des actes de surveillance clinique et paraclinique ;

❖ des prescriptions de produits de santé non soumis à prescription médicale, prescriptions d’examens complémentaires, renouvellements ou adaptations de prescriptions médicales ;

❖ des analyses et des évaluations des pratiques professionnelles infirmières, l’amélioration et la diffusion de données probantes ; l’évaluation des besoins en formation de l’équipe et l’élaboration des actions de formation ;

❖ la contribution à la production de connaissances via des travaux de recherche ».

Des outils

Pour favoriser l’arrivée des IPA en cardiologie, le SNC a développé trois outils :

  • Innov’Cardio I.P.A. : une publication qui informe les cardiologues et leur donne les outils pratiques pour travailler avec un I.P.A. ;

  • Un programme de formation de 5 jours destiné aux IPA, au sujet de la cardiologie

  • Une plateforme dédiée baptisée « cardiolink » qui sera mise en ligne d’ici la fin de l’année.

La pratique avancée selon le ministère de la santé

Le ministère de la santé a consacré une page sur son site internet à la pratique avancée. Il définit ainsi la pratique avancée : « Avec la pratique avancée, les professionnels infirmiers élargissent leurs compétences dans le champ clinique. Demain, une fois formés, ils pourront renouveler, adapter voire prescrire des traitements ou des examens, assurer une surveillance clinique, mener des actions de prévention ou de dépistage. »

Pour se former à la pratique avancée, l'infirmier doit justifier de trois ans d'expérience professionnelle. La formation « est organisée autour d’une 1ère année de tronc commun permettant de poser les bases de l’exercice infirmier en pratique avancée et d’une 2nde année centrée sur les enseignements en lien avec la mention choisie : soit pathologies chroniques stabilisées et poly-pathologies courantes en soins primaires, soit oncologie et hémato-oncologie, soit maladie rénale chronique, dialyse et transplantation rénale. Dès la rentrée 2019-20, la pratique avancée s’ouvrira à la santé mentale et la psychiatrie. »

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....