POINT DE VUE

Accros aux séries TV : une addiction comme une autre ? 

Véronique Duqueroy

Auteurs et déclarations

22 novembre 2021

Paris, France ― De plus en plus de temps est consacré aux écrans : jeux vidéo, réseaux sociaux, mais aussi le binge-watching, phénomène culturel que l’on retrouve désormais dans la plupart des pays industrialisés. Selon une revue systématique[1] de 28 études menées entre 2014 et 2019 au niveau international (55% aux É.-U., 32% en Europe), le binge-watching [litteralement la « boulimie » de visionnage de contenu TV] pourrait avoir des effets à la fois positifs et négatifs. [2,3] Il améliorerait l’humeur ou la cognition, mais pourrait également entraîner des symptômes de dépendance comportementale, en particulier chez les jeunes, qui représentent 70% des binge-watchers.

Nous avons interrogé le Dr Guillaume Davido, psychiatre spécialisé en addictologie à l’hôpital Bichat à Paris : qu’en est-il en pratique? Peut-on comparer le binge-watching à d’autres types d’addictions comme celle aux jeux vidéo, ou est-ce un phénomène à part ? La composante indéniablement artistique de ce type de contenu peut-il atténuer les effets négatifs d’une éventuelle dépendance ?  Quels signes indiquant un risque d’addiction devraient alerter ?

Medscape édition française : Faut-il selon vous s’inquiéter du phénomène de binge-watching?

Dr Guillaume Davido : Les classifications internationales sont toujours très vigilantes quand il s’agit de classer tel ou tel phénomène comme pathologique, qui plus est comme une addiction. La définition du binge-watching n’est d’ailleurs claire pour personne : la plus courante (celle de Netflix) définit le binge-watching comme le fait de visionner entre 2 à 6 épisodes d’affilée d’une série TV. D’autres sont plus mesurés car certaines séries ont des épisodes de 20 minutes, d’autres 60 minutes. L’avènement des nouvelles technologies permettant l’accès à la demande de séries TV (et de toute une saison d’un coup), nuit et jour, sans entracte ni publicité (par Netflix, Disney+, Hulu, AppleTV, HBOMax, Canal Plus, OCS…) et la démocratisation de l’Internet à haut débit par fibre optique méritent néanmoins de se pencher sur ce phénomène, surtout quand vous savez que la CIM11 (classification de l’OMS) a fini par reconnaître l’addiction aux jeux vidéo qui était pourtant en marge pendant un temps.

Sans compter que les séries sont de plus en plus feuilletonnées, avec une intrigue qui vous maintient en haleine sur plusieurs épisodes. L’« avant nouvelles technologies » vous obligeait à patienter parfois plusieurs semaines avant de voir la suite (et donc plus d’1 épisode), il n’était donc pas question de binge-watching.

Medscape : Quels points communs peut-on observer entre addiction aux jeux vidéo et binge-watching?

Dr Guillaume Davido : On y retrouve de nombreuses similitudes, notamment sur les effets prodigués et recherchés (qui eux-mêmes peuvent déboucher sur l’addiction). Déjà, les deux phénomènes ont en commun les écrans, qui selon certains auteurs permettent le divertissement et de passer un bon moment seul ou en ami pour se détendre, sans forcément être problématique. Dans les deux cas vous aurez aussi une composante socioculturelle, créant d’ailleurs une pression sociale pouvant engendrer les premières conséquences négatives. L’appartenance à un groupe est importante dans le développement psychosocial des adolescents, et il est toujours difficile d’en être rejeté parce que vous n’avez pas regardé le dernier épisode de « Game of Thrones » ou parce que vous n’avez pas votre avatar sur « Fortnite ». Cette « peur » du tout connecté « de rater un événement » (FOMO ou « Fear of Missing Out ») est probablement une des raisons pour laquelle les jeunes sont les plus touchés.

D’autres vous diront que ces médias participent à leur apprentissage, au même titre que les encyclopédies ou les livres. D’ailleurs, il en émerge une similitude par l’échappement à la réalité et l’immersion dans un univers à part, qui peuvent favoriser la perte de la notion du temps et de ce qui est important. Les binge-watchers et les addicts aux jeux vidéo auraient d’ailleurs un « profil type » : ils seraient introvertis, peu consciencieux, auraient une mauvaise estime de soi, des émotions négatives (et souffrent souvent d’anxiété et dépression) et des capacités d’adaptation (coping) sociales limitées. Tous ces éléments de personnalité vont forcément participer à ce côté chronophage (et sommeil de mauvaise qualité), perte de contrôle et oubli des obligations de la vie socio-professionnelle (et sédentarité) qui vont nous faire parler d’addiction.

Medscape : Mais vous parlez plutôt d’une addiction générale aux écrans…

Dr Guillaume Davido : Oui, tout ce qui est "écran" se rejoint finalement. L'écran du téléphone ou de l’ordinateur participe d’ailleurs au FOMO. Vous utilisez votre smartphone ou PC pour aller sur les réseaux sociaux, socialiser ou avoir accès à la dernière information à la mode. Ils vous servent aussi à regarder des séries ou à jouer pour justement être à la mode et être connecté aux autres. Globalement les gens, et en particulier les jeunes, consacrent trop de temps aux écrans. Selon une étude du JAMA, le temps d’écran aurait d’ailleurs doublé depuis le début de la pandémie.

Medscape : Dans la grande majorité des cas, le binge-watching concerne des séries télévisées qui sont des œuvres de fiction étrangères (séries américaines, animés japonais, K-Dramas, etc.) souvent reconnues pour leurs qualités artistiques. Peut-on parler d’addiction lorsqu’il s’agit d’art?

Dr Guillaume Davido : Le binge-watching concerne en effet surtout les séries étrangères. Ce côté feuilletonné qui rend si accro nous vient des États-Unis depuis les années 2005. Les jeux vidéo sont aussi considérés comme un art pour certains, au même titre que le cinéma fait partie du 7e Art. Pour autant, l’OMS reconnaît bien l’addiction aux jeux vidéo. Le côté artistique de telle ou telle chose est très subjectif. En vérité, il ne faut pas se demander si l’art nous interdit de parler d’addiction, mais plutôt ce qui définit l’addiction. La Société Américaine de Psychiatrie qui a tranché sur des critères de l’addiction pour le DSM-5 reflète finalement plutôt bien ce qu’est l’addiction et cette perte de contrôle qui lui est tant caractéristique.

 
Il ne faut pas se demander si l’art nous interdit de parler d’addiction mais plutôt ce qui définit l’addiction.
 

Medscape : Dans le contexte de Covid-19 et de restrictions des activités sociales, peut-on penser que le binge-watching a pu aider psychologiquement certaines personnes?

Dr Guillaume Davido : Ces restrictions ont participé au développement du binge-watching, sans aucun doute. L’isolement, la solitude, le stress autour du Covid et l’ennui a forcément développé des capacités d’adaptation dans la population générale. Quoi de plus facile que d’allumer son écran pour regarder un nouvel épisode ? La question reste : qu’en est-il de cette capacité d’adaptation dans la population ? Et comme indiqué précédemment, à partir du moment où cela vous permet de passer du bon temps, seul ou entouré, de mettre de côté des cognitions négatives (malheurs autour du Covid p.ex.) sans pour autant en subir les conséquences par la suite ― pouvant aller de la simple dispute de couple pour savoir quoi regarder ce soir sur Netflix à la peur de sortir de chez soi après le confinement ; ou à une certaine fragilité au binge-eating ou hyperphagie incontrôlée ―, il semble évident que cela ait pu aider.

Medscape : S’il existe un risque de dépendance comportementale associé au binge-watching, quels signes devraient alerter ? À quel moment devrait-on consulter ?

Dr Guillaume Davido : Il me semble compliqué de retenir la définition du « si 2 épisodes à la suite alors vous êtes addict ». Il en est de même par rapport au temps passé. D’ailleurs, pour ces raisons, les échelles existantes se basent surtout sur la capacité d’adaptation des gens (gestion du stress et des émotions négatives principalement) plus que sur la durée ou le nombre. Et les critères DSM-5 restent le b.a.-ba., ceux adaptés aux jeux de hasard et d’argent et aux jeux-vidéos (de la CIM11) sont d’ailleurs très similaires aux critères de l’addiction en règle générale. Il y prime la perte de contrôle avec une perte de notion du temps (le côté chronophage) et un dysfonctionnement au niveau de la sphère socio-professionnelle (détérioration des relations familiales ou amicales, manquement aux devoirs du quotidien). Ce sont finalement ces 2 critères qui vont devoir vous alerter sur votre façon de « consommer » et vous amener à éventuellement consulter.

Voir ci-dessous un outil de dépistage BWAQ (Binge-Watching Addiction Questionnaire), adapté de Forte G et al. [1]

 

Jamais / Rarement / Parfois / Souvent / Toujours

1

Vous regardez des séries TV plus que vous ne l'auriez souhaité. 

2

Il vous arrive de négliger les tâches ménagères pour passer plus de temps à regarder des séries TV.

3

Vous lisez des critiques et commentaires sur les nouvelles séries TV.

4

Vos proches se plaignent du temps que vous passez à regarder des séries TV. 

5

Il vous arrive de consulter les dernières vidéos à la demande disponibles avant de faire autre chose d'important.

6

Vous essayez de minimiser la situation lorsqu’on vous signale que vous passez du temps à regarder des séries TV. 

7

Vous détournez vos pensées négatives en vous consolant avec  votre série TV préférée.

8

Vous anticipez avec plaisir le moment ou vous regarderez de nouveau une série TV.

9

Vous estimez que, sans séries TV, votre vie serait ennuyeuse, vide et sans joie.

10

Vous réagissez brusquement, élevez la voix ou répondez grossièrement si quelqu'un vous dérange pendant que vous regardez une série TV.

11

Il vous arrive de moins dormir car vous restez éveillé tard pour regarder une série TV.

12

Vous réfléchissez sur des séries TV et imaginez l'évolution des intrigues.

13

Il vous arrive de dire « un épisode de plus et je l'éteins » lorsque vous regardez une série TV.

14

Vous essayez de minimiser ou de dissimuler le temps que vous passez à regarder des séries TV.

15

Vous vous sentez déprimé, irritable ou nerveux lorsque vous ne pouvez pas regarder une série TV. 

16

Il vous arrive de choisir de consacrer plus de temps à regarder une série TV que d’être avec les autres.

17

Vous vous sentez bien lorsque vous pouvez regarder de nouveau la même série TV.

18

Selon vous, les gens surestiment le temps que vous passez à regarder des séries TV.

19

Vous êtes intéressé par les toutes dernières séries TV.

20

Penser aux moments où vous regardez votre série TV préférée vous aide à gérer votre stress.

 

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