Masques en maternelle : des effets controversés sur les 3-6 ans

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

18 novembre 2021

Lausanne, Suisse – Le masque, un des piliers contre la diffusion du coronavirus, est devenu un objet courant dont on oublierait presque l'existence. Mais comment réagissent les enfants de maternelle dont les adultes encadrants portent le masque ? Doit-on craindre un impact négatif sur leur développement ? Publiée dans une lettre du JAMA Pediatrics, une nouvelle étude venant de Suisse est plutôt rassurante sur la capacité des enfants de 3 à 6 ans à reconnaître les émotions faciales malgré le masque[1]. Toutefois, ses conclusions sont loin d'être partagées par la communauté de chercheurs, de pédiatres et de professionnels de la petite enfance.

« Les résultats de cette étude vont à l'encontre d'un certain nombre de recherche sur l'impact sur les jeunes enfants du port du masque des adultes encadrant », s'étonne Anna Tcherkassof, maîtresse de conférences en psychologie (université de Grenoble). Elle, qui travaille spécifiquement l'expression faciale des émotions depuis plus de trente ans, indique à Medscape édition française que la littérature sur le sujet rapporte majoritairement « une altération de la compréhension des émotions faciales liée au port du masque ».

 
Les résultats de cette étude vont à l'encontre d'un certain nombre de recherche sur l'impact sur les jeunes enfants du port du masque des adultes encadrant. Anna Tcherkassof
 

Joie, tristesse, colère

En quoi a consisté le travail de la Dr Julianne Schneider (pédiatre, CHUV Lausanne, Suisse) et de ses collègues ? Des enfants âgés de 36 à 72 mois devaient reconnaître les émotions faciales– joie, tristesse et colère – sur des photos avec des comédiens et comédiennes portant ou non le masque. Soit les enfants nommaient l'émotion, soit ils montraient un émoticône représentant l'émotion.

276 enfants ont participé à l'étude et les résultats ont été collectés dans neuf lieux d'accueil collectif.

Le taux de bonnes réponses est globalement élevé : 70,6 % quand l'adulte ne porte pas de masque, 66,9 % quand il en a un. La joie est l'émotion la plus facilement reconnue avec 94,8% de réponses correctes pour les photos sans masque, 87,3% pour les photos avec. Pour la colère les taux de bonnes réponses étaient respectivement de 62, 2% et de 64,6%. Pour la tristesse, ils étaient respectivement de 54,1% et 48,9%. Les différences entre masqué/non masqué étaient statistiquement significatives (P<0,01) pour la joie et la tristesse, mais pas pour la colère.

« Je fais extrêmement confiance aux bébés qui sont capables de compenser les informations manquantes de la partie inférieure du visage des gens qui s'occupent d'eux par l'analyse du regard et des plissements du front », indique le Pr Bernard Golse (pédopsychiatre, CHU Necker Enfants Malades, Paris) qui considère ces résultats tout à fait attendus et met en avant « la capacité de transmodalité chez les enfants ».

Des témoignages de professionnels de la petite enfance

« Dans la vie de tous les jours, on exprime très rarement des émotions aussi caricaturées que celles que l'on voit sur les photos de l'étude », nuance pour sa part Anna Tcherkassof qui a elle-même conduit une étude sur le sujet mais fondée sur des questionnaires à destination des professionnels de la petite enfance.

« Dès le début de la pandémie, les pédiatres ont témoigné de difficultés à installer l'alliance thérapeutique et de communications d'autant plus importantes que les enfants étaient jeunes », rappelle-t-elle citant les travaux du Dr Avram Schack ( Shaare Zedek Medical Center, Jérusalem) sur la communication entre pédiatre et enfants au début de la pandémie.

Anna Tcherkassof indique aussi que la reconnaissance faciale des expressions joue un rôle dans le développement des enfants. Un enfant privé de communication émotionnelle avec les adultes peut développer des pathologies, une situation décrite dans des orphelinats.

Reste que les enfants gardés en crèche ne sont pas dans cette situation puisqu'ils voient leur entourage proche, en premier lieu leurs parents, démasqué. « Mais les interactions avec les adultes qui s'occupent d'eux pendant la journée sont plus coûteuses, alors on a moins envie d'interagir. Le cerveau des enfants étant très plastique, ce n'est pas inquiétant mais c'est dommage », explique-t-elle. Elle rapporte par exemple que les adultes racontent moins d'histoires car à la fois le port du masque les gène mais aussi parce que les enfants sont moins attentifs.

Phénomène inattendu, c'est surtout lorsque les professionnels ôtent leur masque que le problème se pose. « Ce qu'on a observé, ce sont des réactions de perplexité et d'anxiété quand l'adulte enlève le masque », témoigne Bernard Golse, interrogé par Medscape édition française. « Les enfants qui ont intégré la crèche alors que le port du masque était déjà généralisé, c'est-à-dire qui n'ont connu que des adultes masqués, sont terrorisés dès lors qu'un adulte qui s'occupe d'eux se démasque », abonde la chercheuse. Pour elle, le masque interroge sur la façon dont se forge l'identité de l'autre chez l'enfant.

 
Ce qu'on a observé, ce sont des réactions de perplexité et d'anxiété quand l'adulte enlève le masque  Pr Bernard Golse
 

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