En souffrance, la médecine scolaire se débat pour ne pas disparaître

Christophe Gattuso 

Auteurs et déclarations

15 novembre 2021

France – Ils étaient encore 1 400 en 2006. Quinze ans plus tard, ils ne seraient plus qu’environ 800 selon les syndicats représentatifs de la profession… pour veiller au bien-être de près de 12,5 millions d’élèves. Le nombre des médecins scolaires n’a cessé inexorablement de baisser, année après année. Et la crise sanitaire n’a rien arrangé. « La situation s’est dégradée avec les départs à la retraite et les détachements dans d’autres fonctions publiques territoriales ou dans la recherche », observe le Dr Marianne Barré, secrétaire générale du Syndicat national des médecins scolaires et universitaires (SNMSU-UNSA Education), majoritaire dans la profession.

Des secteurs géographiques entiers n’ont plus de médecin scolaire. « Cela fait des années que la situation se détériore et dans les départements qui connaissent une hémorragie, les conditions d’exercice deviennent très dures », poursuit le Dr Barré.

Les médecins les moins payés de France

Trop peu attractive, la profession ne parvient pas à recruter. Seules 25 femmes médecins ont été reçues au concours l’an dernier alors que 600 postes étaient vacants ! Et pour cause, les médecins scolaires (plus de 9 sur 10 sont des femmes, âgées de 58 ans en moyenne) sont les médecins salariés les plus mal payés de France, avec une rémunération mensuelle en début de carrière de 2 137 euros brut pour un médecin de l’Education nationale de 2e classe, après 9 ans d’étude et un concours pour rentrer dans la fonction publique ! De quoi décourager les étudiants intéressés... (voir la grille salariale)

« Nous sommes laissés à l’abandon, notre métier n’est pas reconnu, on a atteint un point de non-retour », affirme le Dr Barré. Tout aussi alarmiste, le Dr Patricia Colson, secrétaire générale du SNAMSPEN/SGEN-CFDT, évoque le spectre d’une « extinction » de la médecine scolaire : « Nos effectifs sont décimés, une politique attractive a trop tardé à se mettre en place. »

Missions impossibles

Le déficit d’effectif est tel que les médecins scolaires ne peuvent plus réaliser toutes les tâches qui leur incombent comme les visites médicales de la 6e année (pour dépister des troubles spécifiques du langage et de l'apprentissage au début de la scolarisation) et les visites médicales obligatoires pour les travaux réglementés (pour les jeunes de moins de dix-huit ans en contrat d'apprentissage amenés à utiliser des machines). « On n’arrive plus à réaliser tous les ans cette visite pour les machines réglementées. L’an dernier, avec le Covid qui nous a mobilisés pour le contact-tracing, je n’en ai réalisé aucune. On a pris du retard sur tout. Si je voulais rattraper le retard, j’y passerai l’année », explique le Dr Barré. De même, les médecins scolaires doivent souvent renoncer par manque de temps à la prise en charge des enfants handicapés dans les écoles ordinaires, par exemple. Il est donc devenu difficile voire impossible aux médecins scolaires de remplir leurs missions.

Perte de sens

« Notre boulot, c’est faire de la prévention mais on n’y arrive plus. La prévention n’est pas une priorité de l’Education nationale, c’est un scandale de santé publique », estime Marianne Barré.

« Les gens quittent le navire car ils ne font plus de prévention, mais répondent à la satisfaction de la réglementation qui consiste à poinçonner des documents administratifs sans consulter des enfants…, abonde le Dr Colson. Il y a une perte de sens de notre travail. » Une enquête réalisée en ligne par le SNAMSPEN, à laquelle ont répondu 184 médecins scolaires de 63 départements, permet de mesurer le mal-être la profession. Interrogés sur leur avenir, 41% des praticiens ont indiqué réfléchir à changer de situation professionnelle dans les 3 ans à venir tandis que 17 % ont prévu de partir à la retraite à cette échéance et que 11 % envisagent de se mettre en disponibilité.

Le tableau noir de la Cour des comptes

Cette souffrance de la médecine scolaire est connue depuis longtemps mais les pouvoirs publics n’ont pour l’heure prescrit aucun remède. Les rapports se succèdent pourtant pour réclamer une réforme du secteur en urgence. Le dernier, en mai 2020, a fait couler beaucoup d’encre. « Les médecins et les personnels de santé scolaire exercent des missions dont l'importance est reconnue au sein de l'Education nationale, mais qui apparaissent comme une priorité de second rang au regard du cœur de métier du ministère : la mission d'instruction », relevait la Cour des comptes dans un rapport au vitriol.

Les sages de la rue Cambon pointaient notamment « une performance très en deçà des objectifs de dépistages obligatoires, due à une organisation défaillante » avec un taux très faible de réalisation de la visite de la 6e année de l'enfant par les médecins scolaires, celui-ci étant passé de 26 % en 2013 à 18 % en 2018 sur l’ensemble du territoire. Pour la Cour des comptes, « les difficultés persistantes de la santé scolaire dotée de 1 260 millions d'euros en 2019 ne tiennent pas à un manque de moyens budgétaires ». Elles viennent avant tout « des failles de son organisation et de son défaut de pilotage » mais aussi de « l'opacité de l'exercice des activités et le cloisonnement des personnels et des services ».

De fait, une ordonnance de 2015 a fortement contribué à cloisonner l’activité des médecins scolaires à qui est demandé de réaliser la visite médicale de la 6e année tandis que la visite de la 12e année échoit aux quelque 8 000 infirmières scolaires. La Cour des comptes recommandait justement de créer dans chaque rectorat un service de santé scolaire associant médecins scolaires, infirmiers, psychologues et assistants sociaux. « Une complémentarité avec les infirmières permettrait à tous les enfants de 6 ans d’avoir un bilan biométrique et des examens sensoriels, malheureusement, ce n’est pas fait », constate le Dr Colson.

2022 ou l’espoir d’un hypothétique virage

Pour le Dr Colson, les missions prioritaires de la médecine scolaire doivent être révisées. « Plutôt que de nous demander de faire des visites dans des lycées professionnels qui n’ont aucune valeur ajoutée et ne nécessitent pas notre expertise, il nous semble primordial que l’accent soit mis sur les bilans des 3-4 ans en PMI et la visite des 6 ans car ils déterminent la réussite des élèves par la suite. »

Les échéances électorales de 2022 laissent-elles entrevoir un mince espoir ? Abattus mais pas résignés, les médecins scolaires veulent y croire. Le Dr Barré espère toujours une valorisation de la prévention et une plus grande « reconnaissance de la médecine scolaire ». Pour cela, peut-être faudrait-il changer de patron. Selon l’enquête du SNAMSPEN, deux tiers des répondants souhaiteraient ne plus être sous la tutelle du ministère de l’Education nationale. « Notre espoir serait la création d’un ministère de la Santé, de l’Enfance et de la Famille », se met à rêver Patricia Colson.

 

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