POINT DE VUE

Festoyer avec les morts pour accompagner le deuil : le Jour des Morts au Mexique

Dr José J Mendoza Velásquez

Auteurs et déclarations

5 novembre 2021

Dr JJ Mendoza Velásquez

Bonjour, je suis le Dr José Javier Mendoza Velasquez, psychiatre à Mexico, et aujourd’hui, nous allons nous intéresser à la mort et plus particulièrement au « Día de Muertos » ou le Jour des Morts.[1,2,3,4]

Au Mexique, nous célébrons la mort depuis très longtemps, bien avant la conquête espagnole. Cette célébration n’est pas spécifique à notre pays. Néanmoins, elle se différencie par le recours à une abondance de couleurs et de musiques festives durant cette période. Nous sommes loin de la tristesse et de la solennité qui sont de mise dans d’autres pays, et dans de nombreux endroits cette fête est bien plus importante que la célébration de Noël. À l’origine, les festivités du Jour des Morts duraient des mois. Puis l’influence catholique a fait coïncider ces célébrations avec les dates de la Commémoration des fidèles Défunts et la Toussaint.

2021 est une année particulière, l’expérience de la mort a été manifeste. La pandémie a endeuillé un nombre considérable de personnes. C’est pourquoi il est important de célébrer la vie de ceux qui nous ont accompagnés physiquement durant des années et qui ne sont désormais que souvenirs. Il faut s'intéresser au deuil et à ses caractéristiques afin de pouvoir accompagner et aider au mieux nos patients endeuillés.

Tous, nous mourrons, nous le savons et il est indéniable qu’il nous faudra affronter la mort. Malgré ce postulat, l’expérience du deuil est inévitablement marquée par une détresse, parfois importante voire invalidante, néanmoins nécessaire au processus de guérison. L’absence de cette détresse lors d’un deuil est considérée comme pathologique et annonciatrice de difficultés futures.

 

L’expression émotionnelle qui suit une perte, en particulier les émotions négatives, a longtemps été considérée comme une approche cathartique et nécessaire à une adaptation saine de la perte et à la transformation du deuil en une expérience, qui, loin d’épargner la peine, permet de vivre à nouveau. La plupart des personnes endeuillées présentent une altération substantielle, transitoire de leur capacité à fonctionner efficacement.

Les Mexicains voient la mort comme faisant partie de la vie, c'est pourquoi il nous est difficile de penser à la mort à la première personne.

Il existe une situation particulière au Mexique, liée à la culture du pays, qui associe mort et spiritualité. Certains mexicains affirment « voir les morts. »[3] En 2010, une enquête nationale a été menée chez plus de 1000 mexicains dans le but d’examiner la relation entre les croyances religieuses et la souffrance et l’anxiété face à la mort. Les résultats ont montré qu’une grande partie des personnes âgées au Mexique rapportait être en contact avec les morts, que ce contact soit visuel ou bien au travers des rêves. [Bien que cette théorie soit controversée, il apparait dans cette étude que ces personnes sont plus susceptibles d’entrevoir la connectivité entre tous les individus, vivants et décédés, et soutient l’idée que les hommes ne font qu’un. Aussi, savoir que des proches décédés seront là pour aider à traverser l’épreuve de la mort aiderait à apaiser ces inquiétudes et à contrôler les niveaux d'anxiété vis-à-vis de la mort, ndrl]. Je considère que c'est une situation particulière pour les Mexicains qui voient la mort comme faisant partie de la vie et c'est pourquoi il nous est difficile de penser à la mort à la première personne.

Il est important de nous donner l'occasion de parler de la mort et des morts avec les patients. De cette façon, nous explorons également les problématiques associées à leur santé et leur bien-être, en particulier chez les personnes âgées. Dans la pratique médicale, la réflexion autour du deuil s’articule en quatre points importants :

  1. Qu’est-ce qu’un deuil « normal » ?

  2. Comment réaliser le diagnostic différentiel du deuil et repérer un deuil « compliqué » ou pathologique ?

  3. Dans quels cas la dépression se surajoute au chagrin ?

  4. Évaluer le risque de suicide dans le cadre du deuil compliqué.

En tant que médecins et professionnels de santé, la mort fait partie intégrante de notre processus de travail. Selon le CN2R,  Deuil et résilience chez l’adulte en période de pandémie , sept. 2020, on peut ainsi détaller ces 4 éléments :

- Le deuil dit « normal » est marqué par une douleur morale intense et profonde, voire physique et constitue une étape inévitable au processus de guérison dont « nul ne peut en faire l’économie ». Il s’agit de l’entrée dans un cheminement dynamique, représenté par « une désorganisation initiale suivie d’un retour progressif à l’état d’équilibre ». Ce processus a pour finalité d’évoluer favorablement lorsqu’il demeure fluide. La douleur tend à diminuer et devient tolérable. Il n’existe néanmoins aucune règle permettant de définir le temps nécessaire afin de parvenir à cet état d’équilibre.

Le deuil normal est caractérisé par l’association de manifestations comportementales et émotionnelles qui diffèrent d’un individu à l’autre en fonction entre autres des circonstances, du contexte et des conséquences de la perte.

Malgré cette variabilité inter-individuelle, il existe des manifestations communes, de douleur liée au deuil comme :

  • la détresse profonde liée à la séparation

  • la nostalgie intense

  • le désir de se rapprocher du défunt

  • des préoccupations intrusives à l’image de reviviscences et souvenirs du défunt

  • de sentiments de solitude affective et d’anxiété face à l’avenir

  • des émotions telles que la colère, la culpabilité, les remords

  • la perte d’intérêt pour autrui…

Il existe également des manifestations physiques correspondant à des signes de stress comme une élévation de la fréquence cardiaque et/ou de la pression artérielle, voire la survenue de douleurs physiques.

Enfin, des troubles cognitifs peuvent apparaitre à l’image de difficultés de concentration, de mémorisation, une détérioration de la qualité du sommeil, etc.

Un deuil est dit « compliqué » lorsqu’il est marqué par la persistance de manifestations émotionnelles négatives au-delà d’un délai considéré comme « adaptatif ou approprié culturellement, entrainant une souffrance exacerbée » (estimée au-delà du premier anniversaire du décès). Le deuil compliqué, également appelé « deuil complexe persistant » (DSM 5) et « trouble deuil prolongé » (CIM-11) s’interrompt dans sa dynamique de résolution et se fige dans « une incapacité d’acceptation de la mort et de la redéfinition d’objectifs de vie, maintenant un niveau de douleur ressentie à un niveau d’intensité exceptionnellement élevé ». Il concernerait 7 à 20% de la population endeuillée.

Il existe de nombreux facteurs pouvant contribuer à compliquer un deuil, inhérents à la personne endeuillée, aux circonstances du décès, l’âge du défunt, etc.

La dépression constitue l’un des troubles psychiatriques les plus fréquemment associée au deuil. Elle s’observerait dans 10% des cas. Elle est marquée par l’extension et l’envahissement permanent (ce qui diffère du deuil normal qui évolue davantage par « vagues d’émotions » à toutes les sphères de la vie de manifestations émotionnelles et comportements négatifs (irritabilité, insomnie, anorexie, désespoir, auto-accusations, anxiété, ressentiment, culpabilité, désir puissant de rejoindre le défunt, sentiment de vide, désir de mort…).

Le risque de suicidaire : Tout au long du processus de deuil, les personnes endeuillées peuvent rapporter le désir de mourir dans le but de se rapprocher du défunt.Ce désir ne coïncide pas nécessairement avec un risque suicidaire. Cependant, lorsque ce désir de mort est verbalisé sans être critiqué et/ou s’accompagne d’un scénario de suicide construit, le risque suicidaire est majeur. C’est une des complications du deuil qu’il faut pouvoir anticiper afin d’accompagner au mieux la personne endeuillée.

COVID-19 : Le contexte pandémique et les contraintes sanitaires qui ont entaché cette année ont été identifiés comme des facteurs susceptibles de contribuer à la survenue de complications. Effectivement, ils ont été le théâtre d’un climat d’incertitude et de menace vitale permanents, entrainant « la perte des repères individuels habituels et une désorganisation sociale majeure ». Ils ont également pu compromettre le déroulement « normal » du deuil (accompagnement limité voire impossible de son proche en fin de vie, accès limité voire interdit au corps du défunt empêchant d’attester la réalité de la mort, le bouleversement des rites funéraires, etc.).

PS

 

Source image : Dreamstime

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