POINT DE VUE

« Dans le discours, on est parfait. Dans les actions, ça tarde un peu »

Christophe Gattuso

Auteurs et déclarations

1er novembre 2021

Dr Gilles Lazimi

France – Acteur très engagé au sein de plusieurs associations (SOS Femmes 93, Collectif féministe contre le viol, Stop violences éducatives ordinaires…), le Dr Gilles Lazimi salue, la prise de conscience collective mais critique la lenteur d’application des mesures contre les violences faites aux femmes et aux enfants. L’accompagnement des victimes ne passera, selon le médecin généraliste de Romainville (Seine-Saint-Denis), que par une meilleure formation des professionnels de santé, des magistrats et de la police.

Medscape édition française : Avez-vous le sentiment que la société a pris conscience de l’urgence de se mobiliser contre les violences faites aux femmes et aux enfants ?

Dr Gilles Lazimi : Oui, la parole s’est libérée grâce aux campagnes de presse, aux actions des associations. Avant, les femmes parlaient mais on ne les entendait pas. Aujourd’hui, on les écoute un peu plus. On assiste à la renaissance d’un mouvement féministe très actif avec « Nous toutes » ou « Osez le féminisme ». Les réseaux sociaux ont aussi beaucoup aidé à avancer. Depuis quinze ans, les discours politiques sont unanimes et transpartisans. Des lois et dispositifs ont été mis en place comme l’ordonnance de mise sous protection (en 2010), les bracelets électroniques ou les téléphones grand danger (depuis 2019), par exemple. Les choses avancent mais pas assez vite. Dans le discours, on est parfait. Dans les actions, ça tarde un peu.

 
Depuis quinze ans, les discours politiques sont unanimes et transpartisans.
 

L’affaire DSK, le mouvement Metoo, plus récemment le rapport Sauvé sur les agressions sexuelles d’enfants par des membres de l'Eglise… Que traduit la libération de la parole dans chacune de ces affaires ?

Dr Gilles Lazimi : Toutes ces affaires ont concouru à une prise de conscience dans la société. Elles ont permis de faire exploser une chape de plomb et de prendre en compte la souffrance des victimes et la réalité des violences. Avant, il y avait une confusion entre viol et sexualité, les victimes étaient jugées coresponsables de ce qu’elles subissaient.

Les réponses apportées contre les violences faites aux femmes, notamment depuis le Grenelle de 2019, sont-elles suffisantes ?

Dr Gilles Lazimi : Des campagnes et des actions, il y en a eu ! Depuis 15 ans, il y a déjà eu 5 plans contre les violences faites aux femmes. Le Grenelle est le 6e. Malgré cela, les féminicides continuent. Entre 120 et 150 femmes meurent chaque année sous les coups de leur conjoint. En 2019, 150 féminicides ont été recensés grâce aux associations de femmes - on en est à 94 depuis début 2021 (à la date du 19 octobre, NDLR) et on risque de dépasser le chiffre de l’année dernière. Rendez-vous compte, les féminicides représentent 20% des homicides en France !

 
En 2019, 150 féminicides ont été recensés grâce aux associations de femmes - on en est à 94 depuis début 2021.
 

Les victimes de violences conjugales se signalent-elles davantage qu’avant ?

Dr Gilles Lazimi : Le nombre d’appels au 39-19, le n° de signalement des violences conjugales, a doublé en 2020. Le confinement a mis au jour des violences qui existaient et a fait augmenter celles que les femmes subissaient déjà. Il est un peu tôt pour dire si la hausse des signalements va se poursuivre. C’est probable car depuis un mois, le 39-19 est accessible 24h/24 et 7j/7.

1 000 logements avaient été annoncés pour accompagner les victimes. Est-il plus facile de trouver une solution d’hébergement en urgence ?

Dr Gilles Lazimi : Non, toujours pas. On manque de places de logement d’urgence et de personnels pour accompagner les victimes. Pendant le confinement, des chambres d’hôtel avaient été libérées mais elles ont disparu avec le retour à la normale. Quand une femme dépose plainte, elle doit être systématiquement protégée et hébergée loin de son agresseur. Or, dans 80% des cas de féminicide, les femmes avaient fait des signalements mais l’affaire avait été classée !

 
Dans 80% des cas de féminicide, les femmes avaient fait des signalements mais l’affaire avait été classée !
 

L’accueil et l’écoute de la police, souvent décriés, se sont-ils améliorés ?

Dr Gilles Lazimi : La police est l’un des corps les plus formés depuis 15 ans sur les violences conjugales mais cela reste insuffisant. C’est difficile d’accueillir une femme victime de violences, il faut y être formé. Il faut que les référents formés soient volontaires et restent dans les commissariats, qu’il y ait des travailleurs sociaux partout. Si on met en place une politique volontariste avec des moyens et un accueil spécialisé, il y aura moins de féminicides.

 
Si on met en place une politique volontariste avec des moyens et un accueil spécialisé, il y aura moins de féminicides.
 

Pourquoi le bracelet électronique anti-rapprochement n’est-il pas davantage utilisé ?

Dr Gilles Lazimi : Cela avance doucement. Les magistrats n’ont pas acquis cette pratique et n’ont pas forcément les moyens… Le budget du ministère chargé de l’Egalité entre les femmes et les hommes a doublé, c’est très bien mais ce n’est pas suffisant ! Comme les médecins ou les travailleurs sociaux, les magistrats doivent déconstruire leurs a priori et se former sur les violences pour voir comment aider ces femmes victimes.

Vous critiquez l’évolution de la loi qui permet depuis l’été 2020 aux médecins de signaler à la justice des faits de violence conjugale en cas de mise en danger imminent de la victime en les levant du secret médical. Pourquoi ?

Dr Gilles Lazimi : La possibilité de signaler au procureur de la République un cas de péril imminent existait déjà dans le code de déontologie. Cette évolution est contreproductive. Les femmes victimes de violences conjugales ont honte, elles ont peur, elles se sentent coupables. Elles ont du mal à se confier et ont besoin d’être respectées, crues, accompagnées. Elles ne veulent pas que l’on agisse sans elles. Si on décide de signaler des violences sans leur accord, elles n’auront plus confiance en nous, vont parfois se rétracter. Il est primordial d’agir avec elles. C’est elles qui décideront de porter plainte, quand elles le voudront. Pour deux de mes patientes, cela a pris 8 et 12 ans ! Ce texte fait croire que des femmes se font tuer parce que les médecins ne signalent pas les violences. Ce n’est pas le cas. 67% des femmes tuées par leur conjoint étaient connues des services de police.

 
67% des femmes tuées par leur conjoint étaient connues des services de police.
 

Les médecins ont-ils le réflexe de contacter le procureur de la République... ? Sont-ils bien formés à cette problématique ?

Dr Gilles Lazimi : Les médecins ne savent faire que ce qu’ils ont appris. La Haute autorité de santé (HAS) a sorti une recommandation sur le repérage des violences, c’est bien mais cela ne suffit pas. Les médecins n’ont que trois journées de formation indemnisée. Il serait tout à fait possible de proposer des journées de formation supplémentaires fléchées sur ces problématiques.

Le gouvernement se mobilise aussi contre les violences faites aux enfants. Quel est l’état des lieux aujourd’hui ?

Dr Gilles Lazimi : Beaucoup de choses ont été mises en place depuis le premier plan contre les violences faites aux enfants de Laurence Rossignol en mars 2017. La société a pris conscience de la gravité de ce sujet. Des campagnes sont menées pour sensibiliser les gens à l’importance du signalement en tant que voisins, notamment. Malgré tout, les chiffres des violences faites aux enfants sont dramatiques : selon les dernières données disponibles de l’Observatoire national de la protection de l’enfance, 80 enfants sont décédés en France en 2018. En moyenne, un enfant meurt tous les cinq jours, tué par un membre de sa famille.

 
En moyenne, un enfant meurt tous les cinq jours, tué par un membre de sa famille.
 

Qu’en est-il des violences sexuelles faites aux enfants ?

Dr Gilles Lazimi : Les associations estiment que 130 000 actes annuels de violence sexuelle sont perpétrés contre les petites filles et 30 000 contre les garçons (agression sexuelle, attouchement ou viol). Mais ces chiffres sont largement sous évalués ! Comme toute la société, nous avons, professionnels de santé, le devoir de nous former pour repérer les enfants qui ne vont pas bien, qui ne sont pas propres, sont agressifs, mutiques ou régressent… J’attends sur ce sujet un soutien de l’Ordre des médecins des professionnels – et non des poursuites – pour les aider à savoir comment réaliser un signalement. Il y a aura ainsi plus d’enfants signalés et accompagnés.

Dessin d'Héloïse Chochois : Repérer et agir 

Vous êtes aussi mobilisé contre les châtiments corporels. Pourquoi ?

Dr Gilles Lazimi : 80% des Français frappent leurs enfants, 50% avant l’âge de deux ans. Même si neuf parents sur dix sont bienveillants et considèrent que cela participe à leur éducation, ces violences peuvent avoir un impact sur la santé de leur progéniture. Nous avons réalisé 5 campagnes TV depuis 2011 sur les violences faites aux enfants pour déculpabiliser les parents, les informer... On sait que ces violences ont des conséquences sur les capacités d’adaptation et scolaires de l’enfant mais aussi sur la relation aux autres.

 
80% des Français frappent leurs enfants, 50% avant l’âge de deux ans.
 

La loi anti-fessée adoptée en juillet 2019 a-t-elle changé quelque chose ?

Dr Gilles Lazimi : Cette loi inscrit dans le code civil que l’autorité parentale doit s’exercer sans violence physique ou psychologique. On ne touche pas à un enfant ! Des mesures d’accompagnement sont attendues. Adrien Taquet [secrétaire d'État en charge de l'enfance et des familles, NDLR] a mis en place la commission des 1000 jours, le congé paternité a été instauré, le carnet de santé devrait inclure des informations pour sensibiliser les parents sur les violences éducatives ordinaires et la maltraitance… Une chose est sûre, les jeunes parents sont moins violents que ne l’étaient leurs parents ou leurs grands-parents.

Une campagne média grand public a été lancée le 26 octobre contre les « violences éducatives ». Quel en est le message ?

Dr Gilles Lazimi : Il ne faut pas faire à un enfant ce que l’on ne ferait pas à un adulte (voir ici le clip) ! Quand on est énervé, excédé, on ne frappe pas sur son voisin ou son patron car on sait que c’est interdit. C’est encore plus le cas avec un enfant. Ne pas toucher un enfant, c’est ne pas le frapper, ne pas le brutaliser, éviter les paroles blessantes et humiliantes, mais aussi les hurlements.

 

 

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