L’intérêt d’une thérapie de reconditionnement de la douleur pour combattre les dorsalgies chroniques

Megan Brooks

Auteurs et déclarations

22 octobre 2021

Etats-Unis – D'après une étude publiée en ligne le 29 septembre dernier par le JAMA Psychiatry, une psychothérapie qui permet de repenser les causes de la douleur et l'importance de la menace qu'elle représente peut apporter un soulagement durable – jusqu’à 1 an –aux patients souffrant de douleurs dorsales chroniques, voire même modifier les réseaux cérébraux associés au traitement de la douleur[1].

Dans la première étude contrôlée et randomisée portant sur la thérapie de reconditionnement de la douleur (TRD), deux tiers des patients souffrant de dorsalgies chroniques ne ressentaient (quasiment) plus de douleur après avoir bénéficié de 4 semaines de TRD. Ce soulagement a persisté pendant un an chez la plupart d'entre eux.

« Les dorsalgies chroniques primaires peuvent être considérablement atténuées voire éliminées par une psychothérapie visant à modifier notre perception de la douleur », explique le Dr Yoni Ashar, l'auteur principal de l'étude (service de psychiatrie du Weill Cornell Medical College à New York). « Nous avons été très surpris par l'impact observé, car une réduction importante de la douleur a rarement été obtenue dans les études sur les psychothérapies instaurées contre les dorsalgies chroniques. »

Repenser la douleur

Les dorsalgies chroniques sont une cause majeure d'invalidité. Dans environ 85 % des cas primaires, la cause n'en est pas clairement identifiable, et les traitements habituellement prescrits sont souvent inefficaces.

La PRT vise une reconceptualisation par les patients de la douleur chronique primaire en tant que fausse alerte générée par le cerveau. Elle entraine le patient sur le rôle du cerveau dans l'apparition de la douleur chronique en l'aidant à réévaluer sa douleur lorsqu'il effectue des mouvements qu'il avait peur de faire ; et à gérer les émotions qui peuvent exacerber sa douleur.

L'étude incluait 151 adultes (54 % de femmes; âge moyen : 41 ans) qui souffraient de dorsalgies chroniques primaires d'intensité faible à modérée (intensité moyenne : 4/10) depuis 10 ans en moyenne.

Cinquante participants ont été répartis au hasard pour suivre une TRD (une séance de téléconsultation avec un médecin et huit séances de TRD sur 4 semaines), 51 autres pour recevoir un placebo (injection sous-cutanée de solution saline dans le dos) et 50 autres pour poursuivre leur traitement habituel.

De grandes différences en termes de douleur ont été observées entre les groupes après les 4 semaines prévues. Le score moyen d'intensité de la douleur s'élevait à 1,18 dans le groupe TRD, à 2,84 dans le groupe placebo et à 3,13 dans le groupe soins habituels. Le g de Hedges s'établissait à -1,14 pour la TRD par rapport au placebo et à -1,74 par rapport aux traitements habituels (p < 0,001).

Deux tiers (66 %) des adultes du groupe TRD ne ressentaient plus ou presque plus aucune douleur après le traitement (score d'intensité de la douleur : entre 0 et 1/10), contre 20 % de ceux du groupe placebo et 10 % de ceux du groupe traitements habituels.

L'effet bénéfique du traitement s'était maintenu un an plus tard : à ce moment, le score moyen de la douleur était de 1,51 dans le groupe TRD, de 2,79 dans le groupe placebo et de 3,00 dans le groupe traitements habituels. Ni l'âge ni le sexe n'ont atténué l'effet de la TRD sur l'intensité de la douleur.

Une rééducation du cerveau

Selon les chercheurs, l'effet de la TRD passe par une diminution de la croyance que la douleur indiquerait nécessairement une lésion organique. Il convient par ailleurs de noter que la TRD a également réduit la douleur dorsale évoquée expérimentalement ainsi que la douleur spontanée pendant l'IRMf, avec des tailles d'effet importantes.

« L'idée est qu'en considérant la douleur comme une sensation non menaçante, les patients arrivent à inhiber les réseaux cérébraux qui la renforcent et, ainsi, à la neutraliser », explique Yoni Ashar.

Les auteurs notent que les participants à l'étude étaient relativement bien éduqués et actifs. Au début de l'étude, ils déclaraient souffrir depuis longtemps d'une douleur et d'un handicap faibles à modérés.

Le médecin et les thérapeutes étaient spécialisés dans la TRD. Des études futures devraient tester sa généralisation à d'autres populations de patients et de thérapeutes ainsi que dans d'autres contextes thérapeutiques.

« Notre expérience clinique montre que la TRD est également efficace contre d'autres douleurs chroniques primaires », ajoute Yoni Ashar, « dont les gonalgies primaires et les céphalées de tension. »

Rétablir la fonction

Commentant les résultats pour Medscape Medical News, Shaheen Lakhan, neurologue et spécialiste de la douleur à Newton, dans le Massachusetts, témoigne d'une longue expérience personnelle des approches psychologiques pour traiter la douleur, avec de bons résultats. « Imaginez-vous dire à une personne souffrant de douleurs chroniques depuis plusieurs décennies que sa douleur n’existe, en fait, 'que dans sa tête.' C'est ce que j'ai fait pendant des années, en tant que spécialiste de la douleur dument qualifié et qui ne traite que les douleurs les plus graves et les plus handicapantes. En utilisant la rééducation cérébrale, j'ai pu soulager les personnes vivant avec des douleurs chroniques. Le cerveau traite les signaux provenant de l'ensemble du corps, engendre la perception douloureuse et la relie notamment aux centres cérébraux des émotions. La douleur est un important mécanisme de survie : elle vous incite à vous retirer en présence de la menace d'une lésion plus importante que celle que vous êtes en train de subir. Cela devient problématique lorsque la sensation douloureuse perdure et devient chronique. »

 
La douleur est un important mécanisme de survie : elle vous incite à vous retirer en présence de la menace d'une lésion plus importante que celle que vous êtes en train de subir.
 

« Les chercheurs de cette étude prouvent de manière éloquente qu'avec 4 semaines de TRD, les patients peuvent apprendre que la douleur chronique est en grande partie une fausse alarme générée par le cerveau », ajoute Shaheen Lakhan, « et que réaffirmer constamment cette vérité peut la réduire voire l'éliminer. De plus, les régions cérébrales impliquées dans la douleur sont calmées après avoir suivi la thérapie, qu'il s'agisse de la douleur au repos ou de la douleur induite par l'extension du dos. La TRD peut améliorer la qualité de vie des patients présentant des niveaux de douleur et d'incapacité faibles à modérés. Mais il reste encore beaucoup à faire pour que cette thérapie puisse être appliquée à grande échelle, qu'elle soit universellement disponible et qu'elle soit couverte par les assureurs en tant que modalité alternative de traitement. »

Cependant, ce spécialiste dit n'avoir pas vu de résultat probant avec la TRD en cas de dépression ou de repli sur soi, ou encore en présence d'un manque important, à titre individuel, de contrôle de la situation - « un état d'esprit terrible, une forme d'impuissance apprise ».

Yoni Ashar a bénéficié de subventions des National Institutes of Health pendant la réalisation de l'étude et des honoraires personnels de UnitedHealth Group, Lin Health Inc, Pain Reprocessing Therapy Center Inc, et de Mental Health Partners du comté de Boulder.

Shaheen Lakhan n’a indiqué aucun lien financier pertinent.

 

Cet article a été publié initialement sur Medscape.com et intitulé Retraining the Brain May Eliminate Chronic Back Pain . Traduction/adaptation du Dr Leroy.

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