POINT DE VUE

Témoignages ― Concilier parentalité et carrière en médecine reste compliqué

Véronique Duqueroy

Auteurs et déclarations

28 octobre 2021

Paris, France ― Avoir ou non des enfants ? Si oui, quand et combien ? Durée des études, gardes, astreintes, responsabilités intrinsèques au métier de médecin : comment praticiens et praticiennes vivent-ils ces contraintes lorsqu’ils sont parents ou souhaitent le devenir ? Nous publions les témoignages recueillis lors de notre dernier sondage Medscape sur les difficultés à concilier profession médicale et parentalité.

(Voir la 1ère partie : Témoignages sur l’impact de la féminisation de la médecine)

La parentalité reste un frein à la carrière des femmes médecins

Selon notre sondage, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée est le point le plus important pour les praticiens des deux sexes concernant leurs conditions de travail. Cependant, la nécessité d’arriver à concilier travail et parentalité est un élément trois fois plus important pour les femmes que pour les hommes. C’est aussi le sujet le plus commenté par les répondant(e)s.

Recrutement, carrière, gardes, temps travail : être parent, ou simplement être en âge de le devenir, continue à avoir un impact bien plus négatif pour les femmes que pour les hommes.

«  J'ai été témoin à plusieurs reprises de discussions où un poste de chercheur ou de médecin a été carrément refusé à une personne car il s'agissait d'une femme et qu'elle risquait d'avoir des enfants. La première fois, j'ai été complètement choquée » témoigne une pédiatre de 43 ans.

Une gynécologue de 61 ans estime que « le fait d'être une femme (l')a probablement empêchée d'être PU-PH [Professeur des universités-praticien hospitalier] ».

Une cardiologue de 43 ans confirme : « On m’a proposé un poste de CCA [chef de clinique assistant] en me demandant de ne pas faire de bébé pendant ce temps. Puis un poste de praticien hospitalier en me disant que pour un bébé, ce serait bien maintenant ! J’ai mis 10 ans pour avoir 2 enfants […] Mes collègues m’ont détesté, mon patron me reproche de prendre mes congés : inadmissible pour lui d’en prendre autant quand on travaille en CHU. »

« Il est très difficile d’être ambitieux professionnellement tout en maintenant une vie de famille de qualité et en s’occupant de ses enfants » renchérit une dermatologue de 42 ans. « Les femmes doivent être multitâches et tout mener de front. Personnellement j’ai laissé ma carrière de côté. »

Culpabilité et charge mentale

La maternité constitue non seulement un frein à la carrière des femmes , mais aussi une grande source de « culpabilité » : le terme est cité dans de nombreux témoignages.

« L a culpabilité d'une annonce d'une grossesse et d'un congé maternité est énorme quand on est femme. Il est mieux considéré, voire valorisé, qu'un homme s'absente pour ses enfants, alors que pour une femme on considère qu'elle ferait mieux de prendre un temps partiel si elle ne sait pas s'organiser... », estime une pédiatre de 40 ans.

« Mes supérieurs ont vécu mes grossesses comme une trahison », selon une cardiologue de 35 ans. « Il est difficile de concilier maternité et carrière professionnelle. Et le clinicat est un moment très difficile car c’est l’âge d’avoir des enfants. »

 
Mes supérieurs ont vécu mes grossesses comme une trahison.
 

Une urgentiste de 38 ans explique : « Impossibilité de garder ses propres enfants lorsqu'ils sont malades, alors que l’on rédige des certificats pour les mères des patients malades afin qu’elles puissent s’occuper d’eux ! D’où un certain sentiment de culpabilité, et aussi une incompréhension de la part des enfants (on soigne les autres, mais nous ne sommes pas là pour eux…) »

« C’est très dur d’être une maman médecin car je travaille beaucoup et le peu de temps qu’il me reste, je le passe avec ma fille. Je n’ai plus du tout de temps pour moi-même. C’est épuisant psychologiquement ; je ne trouve pas l’équilibre pour l’instant… » déplore une pneumologue de 41 ans.

« La charge mentale n’est pas un mythe », confirme une généraliste de 38 ans. « Je m’aperçois des différences bien plus fortement depuis que j’ai un enfant. »

 
La charge mentale n’est pas un mythe.
 

Idem pour cette urgentiste de 33 ans : « Femme médecin, c’est gérer les enfants et le travail. Femme médecin urgentiste, c’est laisser son enfant 24h jusqu’à 10 fois par mois. La charge mentale est très lourde. »

Écourter le congé de maternité

Chez les médecins, le congé parental est encore majoritairement assumé par les femmes, l’obligation du congé de paternité n’étant que très récent. De nombreuses praticiennes ont ainsi indiqué n’avoir pas eu d’autre choix que de reprendre le travail plus tôt qu’elles ne l’auraient voulu.

Une généraliste de 59 ans se rappelle « qu’il y a 30 ans, il était mal vu de prendre un congé maternité. J’ai travaillé jusqu’à la veille de l’accouchement et j’ai repris le travail 1 mois après [ma] césarienne. » Cette autre généraliste (56 ans) quant à elle a « retravaillé 4 semaines après son accouchement ».

 [Le congé de maternité étant] « très mal vu, j’ai repris le travail 10 semaines après l'accouchement, avec mon nouveau-né à la crèche, la boule au ventre… » témoigne une urgentiste de 33 ans.

Il n’y a « pas beaucoup de facilitation de la vie de famille en tant que PH à l’hôpital. J’ai repris à temps plein en unité Covid : j’ai dû poser 15 jours de congés à la fin du congé de maternité pour que le bébé atteigne les 3 mois et puisse rentrer en crèche » explique une gériatre de 34 ans.

Qu’en est-il des hommes? Si cet urgentiste de 37 ans regrette de « ne pas avoir eu droit [au congé de paternité] » et « d’avoir dû poser des vacances », plusieurs ont indiqué ne pas envisager cette option désormais offerte aux pères : cela n’est d’« aucune utilité pour un nouveau-né », estime un cardiologue de 51 ans. « Je ne m'en sens pas capable » indique un généraliste de 35 ans, « car j'ai trop besoin de mon activité professionnelle pour mon équilibre psychique ». Un autre généraliste (42 ans) estime qu’« on ne peut laisser tomber les patients ». Pour certains, des raisons financières sont évoquées : « la rémunération est anecdotique pour un médecin libéral en congé de paternité », selon un psychiatre de 40 ans. 

Retarder ou renoncer à la maternité

Nombreuses sont les praticiennes dans ce sondage qui ont témoigné de la difficulté à envisager une maternité. Beaucoup ont retardé leurs grossesses en raison de la durée des études médicales ou de la pression de leurs collègues, certaines ayant même dû renoncer à avoir plus d’enfants .

Ainsi une anesthésiste de 47 ans raconte « la difficulté de caser enfants, grossesses et arrêts maternité dans mon plan de carrière… avec les menaces de mise au placard lorsque j'ai parlé d'une 3e grossesse à mon chef de service ».

« J'ai dû renoncer à mon désir d'avoir un 3e enfant à cause de mes collègues qui m'ont harcelée pendant ma première grossesse et m'ont reproché d'avoir été arrêtée pour menace d'accouchement prématuré » témoigne une gynécologue de 50 ans. Pour cette généraliste de 52 ans : « je n'ai pas pu avoir un 3e enfant car dans le cabinet de groupe dans lequel j'exerçais, je n'ai pu obtenir de soutien pour alléger mon planning de la part de mes deux collègues masculins. »

Ce « métier, trop consommateur de temps, ne m'a pas permis d'avoir plusieurs enfants, malheureusement... » regrette une cardiologue de 44 ans. « J’ai eu mes enfants très tard, à 40 et 41 ans », ajoute une ORL de 60 ans.

«  J’ai eu mon fils très tard car ce n’était jamais le bon moment ; puis, finalement, je n’ai plus eu le temps d’avoir d’autres enfants, ce que je regrette » explique une psychiatre de 44 ans. De même que pour cette pédiatre de 50 ans : « J’ai choisi d’avoir des enfants après avoir fini mon clinicat, soit à partir de mes 32 ans… pas possible d’en avoir par la suite ». Une généraliste de 46 ans ajoute : « la durée des études a retardé l’âge de ma première grossesse et j’aurai souhaité avoir 4 enfants, mais des enfants en bas âge sont difficilement compatibles avec une carrière médicale. »

« Je n'ai pas pu me permettre d'avoir des enfants à l’âge correct, en raison de discrimination grave de la part de l'employeur ou supérieurs. Et c’est compliqué de gérer un bébé et le rythme hospitalier avec beaucoup d'astreintes. Je désire énormément un 2e enfant, mais je ne vois pas de possibilité de continuer la même carrière hospitalière », explique une gastro-entérologue de 46 ans.

« C’est le métier qui veut ça »

Ainsi, au-delà des études, c’est le métier de médecin, très demandant et chronophage, qui limite les femmes, mais aussi les hommes, dans leur projet parental.

Une pédiatre de 52 ans énumère le « travail de nuit très sollicitant, beaucoup de gardes, beaucoup de fatigue et de stress conduisant à des difficultés organisationnelles pour élever plus d’un enfant ».

Une psychiatre du même âge estime que « la surcharge physique et mentale, et mener de front responsabilités familiales et professionnelles ont limité le choix à 2 enfants. »

Pour ce généraliste de 58 ans, « le fait d'avoir 3 enfants a nécessité l'abandon de son métier par mon épouse, mon temps de travail (libéral) ne permettant pas une aide efficace. »

Un médecin homme de 49 ans confirme : « je ne me sentais pas capable d’élever plus d’enfants alors que j’en souhaitais d’autres ».

Une femme infectiologue de 45 ans conclut : « peut-être que si j'avais voulu des enfants, je n'aurais pas fait ce métier… »

 
Si j'avais voulu des enfants, je n'aurais pas fait ce métier…
 

Des comportements en évolution

Pourtant, « si le temps de travail et les récupérations étaient respectées, l’équilibre famille/travail serait déjà plus facile, et l'équilibre homme/femme moins gênant » estime une anesthésiste de 33 ans.

Il y a donc un espoir et plusieurs médecins pensent que le métier n’aura d’autre choix que d’évoluer. Un pneumologue de 58 ans voit déjà une « évolution qui me semble favorable, d’un milieu sexiste et paternaliste vers une ouverture et une égalité croissante, par la force des choses, vu la proportion importante de femmes, [même si] elles sont encore trop peu représentées parmi les chefs de service. »

« J'ai vu un changement positif dans le sens de l'égalité ces 20 dernières années, mais c’est encore insuffisant. En établissement de santé, les paramédicaux sont majoritairement féminins et ceci induit une relation professionnelle genrée avec un supérieur masculin notamment » selon un anesthésiste de 62 ans.

« Je crois que les comportements changent et que chacun des 2 sexes apporte une richesse aux prises en charge des patients, […] c'est enrichissant de travailler ensemble », ajoute une neurologue de 31 ans.

« L'époque du docteur de campagne miracle qui travaillait de 6h à 23h est révolue. L'organisation du travail a changé. Le problème n'est pas d'être une femme, mais de pouvoir s'intégrer dans une équipe pour trouver sa place au milieu d'hommes parfois hostiles et moqueurs » constate une neurologue de 60 ans.

Rares sont les nostalgiques. Si certains, comme ce généraliste de 66 ans, considèrent qu’« en tant qu’hommes, nous avons perdu la guerre des sexes et avons affaire à des mauvaises gagnantes », la plupart sont favorables à l’évolution de la profession : « j'ai lutté non sans mal pour davantage de représentation féminine dans le service lorsque j'étais chef de service. » explique un gynécologue de 60 ans.

Pour conclure, un anesthésiste de 64 ans, laisse un message de solidarité : « je souhaite que mes consœurs soient reconnues pour leur compétences, leur humanité dans leur travail. »

[Voir la 1ère partie consacrée à l’exercice hospitalier vs libéral, la discrimination des patients et l’impact de la féminisation de la profession]

 

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