POINT DE VUE

Témoignages ― La médecine se féminise, quel est l'impact sur la pratique?

Véronique Duqueroy

Auteurs et déclarations

28 octobre 2021

Paris, France ― Être un homme ou une femme médecin influence-t-il la façon d’exercer, la carrière ou l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle? Nous avons recueilli les témoignages détaillés de plus de 1000 praticiens dans le contexte de notre dernier sondage Medscape .

Nous publions ici, dans une 1ère partie, les commentaires concernant la discrimination de certains patient(e)s, envers les médecins de sexe féminin ; comment est perçue la féminisation de la profession ; et l’impact de l’exercice hospitalier versus libéral. 

Dans une 2e partie , les témoignages abordent l’impact des études et de la profession médicale sur la parentalité, aussi bien pour les hommes que les femmes.

Femmes médecins : « la discrimination vient de la part de mes patients »

Dans notre sondage, plus de 2/3 des femmes médecins ont déjà été confondues avec une auxiliaire médicale (infirmière, assistante etc.), comparativement à moins d’1/5 des hommes. Malgré l’augmentation significative du nombre de praticiennes, il existe encore un biais, une certaine incrédulité chez les patients vis-à-vis des responsabilités, voire les compétences professionnelles, des femmes.

Ainsi, une urgentiste de 55 ans raconte : « Ce qui m'agace le plus souvent, c’est d’être obligée de préciser ma fonction au patient […], surtout quand il y a aussi un homme dans l'équipe, qui à ses yeux est le médecin et moi l'infirmière. Avec le temps cela recule progressivement avec les patients plus jeunes. »

Ce sont en effet souvent les patients les plus âgés qui se méprennent, comme le confirme une praticienne hospitalière de 34 ans : « Être une femme devant les patients plus âgées est parfois plus difficile car ils nous prennent plus souvent pour les infirmières. »

Pour une autre : « La discrimination vient de la part de mes patients : je suis une femme de 35 ans en début de carrière et en libéral. Je suis chirurgienne et souvent on me prend pour une secrétaire ou une infirmière ― bien que cela ne soit pas dégradant, loin de là ― mais les patients ont du mal à imaginer qu’une jeune femme puisse faire ce métier. »

« Le poids de la société patriarcale est encore très présent : les patients sont encore étonnés qu’une femme peut être anesthésiste ou chirurgienne. Les infirmières sont aussi plus dubitatives, il faut apporter plus de preuve ou d’autorité. » signale une anesthésiste de 42 ans. C’est pourquoi cette dermatologue de 41 ans en appelle, non sans ironie, « à informer la population qu’un médecin femme ne s’appelle pas ‘madame’ mais ‘docteur’. »

« Ce ne sont pas que les hommes qui nous dénigrent, c’est la société entière... » explique une gynécologue de 48 ans. « C’est parfois révoltant quand une patiente te demande si c’est le monsieur anesthésiste qui a fait la césarienne alors que tu as pris ton temps, avant, de lui expliquer comment se déroule l’intervention ! »

 
Ce ne sont pas que les hommes qui nous dénigrent, c’est la société entière...
 

Car le biais peut concerner aussi bien les patients masculins que féminins : « En tant que chirurgienne pratiquant de la chirurgie sur les femmes, je constate […] qu’une partie des patientes est plus encline à se faire opérer par un chirurgien masculin. J’ai parfois l’impression que les patientes elles-mêmes sont misogynes », se désole une gynécologue de 50 ans.

Dans leurs commentaires plusieurs hommes médecins ont également constaté ce type de discrimination vis-à-vis de leurs consœurs, comme ce praticien de 28 ans : « e n tant qu'homme, j'ai bien conscience qu'on a moins de difficultés dans la pratique de la médecine au quotidien : on ne m'a jamais pris pour un infirmier par exemple... »

Même observation chez ce cardiologue de 64 ans : « je constate que mes collègues féminines ont plus de difficultés que les hommes à être considérées d'emblée comme médecin. Cependant, une fois l'information donnée au patient, leur confiance me semble identique et ils n'ont pas tendance à changer de médecin et ne font jamais cette demande. »

Pour ce gériatre, « l'homme est reconnu d'emblée comme docteur, parfois même quand il ne l’est pas. Les femmes sont souvent perçues au premier abord comme infirmières par les patients ou leur entourage. L'homme est beaucoup moins sujet aux propos sexistes et aux stéréotypes d'apparence physique ou comportementaux. »

Cela pourrait expliquer, tout au moins en partie, pourquoi une majorité de femmes médecins ( 61%, vs 43% des hommes ) pensent devoir modifier leur personnalité ou leur comportement pour être prises d’avantage au sérieux dans leur milieu de travail.

Ainsi, une généraliste de 50 ans admet : « pour réussir, j’ai dû adopter les codes masculins et surtout ne jamais montrer ma vulnérabilité en tant que femme. C’est désolant, mais cela perdure encore en 2021 pour mes jeunes collègues. » 

 
Pour réussir, j’ai dû adopter les codes masculins.
 

Une médecine féminisée… et dévalorisée ?

Dans leurs commentaires accompagnant leurs réponses au sondage Medscape, beaucoup de médecins constatent, comme cette urgentiste de 43 ans, que « la profession se féminise et est [par conséquent] moins valorisée qu'autrefois ».

« La place des femmes est considérée comme la paupérisation d'une profession », ajoute une pédiatre de 40 ans. Une autre : « la féminisation de la médecine n'a pas fait disparaitre le sexisme, bien au contraire. [Elle] est le signe du déclin d'une profession, c’est une réflexion fréquente ».

 
La féminisation de la médecine n'a pas fait disparaitre le sexisme, bien au contraire.
 

Certains répondants masculins sont en effet quelque peu amers : « les femmes ont tué la médecine (généraliste, 62 ans) » ; « la féminisation de la profession est responsable d'une diminution du temps de travail des médecins, augmentant de fait le manque de médecin (généraliste, 60 ans) ». D’autres, comme ce gériatre de 63 ans, considèrent que « la féminisation importante du corps médical, associée au numérus clausus, a des effets importants sur la disponibilité des médecins traitants : c'est la disparition programmée et annoncée du médecin de famille. »

Mais à l’instar de ce médecin de 65 ans, d’autres affirment haut et fort que « la féminisation des professions médicales est une excellente chose » et ont conscience que c’est l’organisation du travail dans son ensemble qui devrait être revue : ce sera le seul moyen de concilier pratique médicale et responsabilités familiales, mais aussi de parer à la pénurie de médecins. « Avec les numerus clausus, les décideurs n’ont pas pris en compte l’évolution de la société qui tend vers la réduction du temps de travail et la priorité donnée aux loisirs et à la famille, que l’on soit une femme ou un homme… mais plus souvent une femme. »

Un milieu hospitalier encore plus dur pour les femmes

Dans notre sondage, 44% des répondants, tous sexes confondus, exerçaient en milieu hospitalier. Or la pression exercée sur les médecins femmes serait, selon les témoignages que nous avons recueillis, plus forte dans le contexte de l’hôpital qu’en libéral. Beaucoup dénoncent les discriminations que subissent les praticiennes hospitalières. Certaines ont d’ailleurs choisi de réorienter leur carrière en conséquence.

Ainsi, une neurologue de 36 ans constate « qu’il y a beaucoup moins de souci de parité en milieu libéral qu’en milieu hospitalier, surtout en CHU. Je ne ressens plus de problème de misogynie maintenant que j’exerce en libéral. » Opinion identique chez cette pneumologue de 34 ans : « Le milieu médical hospitalier est incroyablement sexiste pour l’époque… c’est en grande partie la raison de mon départ en libéral. »

Une femme médecin de 27 ans, maintenant généraliste, explique : « M on sexe m'a fait changer de spécialité . J'ai subi du harcèlement, sexuel en 1er semestre, puis moral en 5e semestre, du fait de mon genre et de ‘mon manque d'humour’. Ces gens m'ont un peu volé ma vie et je ne peux plus supporter ces comportements au sein de l'hôpital. »

 
Mon sexe m'a fait changer de spécialité.
 

Pour cette généraliste de 56 ans, « les plus grandes difficultés se sont toujours posées, en tant que femme, dans des situations où j'ai à demander quelque chose. Par exemple obtenir une hospitalisation, un lit d'aval, une intervention du SMUR, intervenir lors d'un accident : il me faut [fournir] beaucoup plus d'effort pour être crédible qu'un homme dans la même situation. Souvent, un intervenant m'écarte en disant ‘Je suis secouriste ou pompier’ sans écouter lorsque je dis que je suis médecin. »

« Quelle est le pourcentage de chefs de service femmes ? » questionne une gériatre de 61 ans. « Ma génération de femme médecin s'est heurtée à un plafond de verre très pénible, non justifié et nous avons été dépassées en responsabilité par des hommes moins qualifiés que nous. J'ajoute l'importance des réseaux informels masculins de type francs-maçons qui sont très puissants dans les hôpitaux. Comment voulez-vous que les femmes s'en sortent ? »

Pour cette ophtalmologiste de 42 ans, « il y a beaucoup plus de sexisme dans les services que ce que l’on croit…  Les rapports avec les hommes peuvent être compliqués, un simple bonjour peut être interprété comme une invitation. Si on ne dit pas bonjour, on peut être mal perçue… des fois c’est l’impasse relationnelle. »

Si certains hommes médecins reconnaissent qu’exercer à l’hôpital peut s’avérer plus difficile pour leurs consœurs, d’autres estiment que c’est l’exercice en lui-même qui est « violent ».

Ainsi, pour cet urgentiste de 42 ans, « la pratique de la médecine au Service d'Accueil des Urgences est intrinsèquement violente. Si cette violence n’est pas activement considérée (débriefings, formation avec jeux de rôles, soutien de l’administration,..) elle se reporte généralement entre collègues, ce qui fait, à mon avis, le lit de maltraitances entre collègues et envers les patients vulnérables. Les agents les plus inexpérimentés, les femmes et les personnes non binaires sont les premiers à encore, hélas, en souffrir. »

« Pendant un temps (bref) de responsable de zone, j'ai constaté que je sous-estimais la différence de comportement au niveau de la hiérarchie envers les femmes. Mes collègues femmes, à compétence/poste égal se retrouvaient bien plus souvent contestées que les hommes… alors même que le haut de la hiérarchie était majoritairement féminin. Je ne me croyais pas naïf, mais je ne mesurais pas l'ampleur de la chose » reconnait un anesthésiste de 34 ans.

 
Mes collègues femmes, à compétence/poste égal se retrouvaient bien plus souvent contestées que les hommes…
 

Selon un autre anesthésiste (60 ans), « l'exercice dépend du contexte qui semble plus difficile pour les femmes salariées dans certaines structures rétrogrades, surtout les hôpitaux publics universitaires. En libéral, cette différence n'existe pas : on est un bon professionnel ou pas, et on n'a pas à rendre des comptes à un supérieur hiérarchique. »

Pour certains praticiens, les femmes seraient au contraire privilégiées, il leur serait accordé plus de flexibilité et de congés en raison de leur sexe. Ainsi, ce psychiatre de 64 ans estime que si le rapport est inégal, c’est au détriment des hommes : « Mon expérience est qu'en tant qu'homme est que mes collègues et moi avons dû travailler davantage que nos collègues femmes dont nous devions assumer la charge de travail du fait de leurs grossesses nécessitant des absences prolongées, et notamment par rapport au plus grand nombre d'astreintes que nous devions assumer, sans aucune compensation bien sûr... »

« Les femmes sont très souvent favorisées sur le plan des gardes, » ajoute un médecin de 69 ans.

« Les hommes sont plus disponibles, joignables à l’improviste et répondent plus facilement au téléphone à leurs collègues. Ils sont plus dans la réactivité pour rendre un service médical », selon un néphrologue de 53 ans.

La question étant : comment se rendre ainsi « disponible » tout en assumant à la fois une profession extrêmement exigeante et la grande part des responsabilités familiales ? Dans une 2e partie consacrée à l’impact des études et de la profession médicale sur la famille et notamment le choix de devenir parent, hommes et femmes témoignent de leur expérience.

 

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