Violences obstétricales et gynécologiques à l’hôpital Tenon : l’APHP engage des actions

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

19 octobre 2021

Paris, France — Un éminent spécialiste de l’endométriose, le Pr Émile Daraï, fait l’objet d’une enquête pour « viols sur mineurs », à la suite d’examens gynécologiques. Dans un communiquél’AP-HP et Sorbonne Université ont fait savoir qu’elles avaient décidé le 20 septembre dernier de déclencher une enquête interne et ont acté de son retrait de ses responsabilités de chef de service et de responsable pédagogique.

L’AP-HP et Sorbonne Université engagent des actions

L'assistance publique hôpitaux de Paris (AP-HP) ne pouvait garder le silence plus longtemps. Le 8 octobre dernier, alors que les témoignages s'accumulaient, stigmatisant les pratiques médicales du Pr Émile Daraï, l'APHP publiait un communiqué sur cette affaire [1].

Pour rappel, une enquête a été ouverte fin septembre dernier, pour « viol sur mineur » et « viol en réunion » par le parquet de Paris, pour faire toute la lumière sur des accusations de violence sexuelle émises par des patientes du Pr Daraï, chef de service de gynécologie obstétrique et médecine de la reproduction à l'hôpital Tenon (APHP). Dans son communiqué, l'APHP annonce qu'elle n'a pas attendu que le parquet de Paris se saisisse de ces accusations de patientes, pour déclencher dès le 20 septembre dernier une enquête interne, « en confiant à quatre personnes, dont une représentante des usagers, de procéder à des auditions, en ayant accès à l’ensemble des documents disponibles (réclamations, évaluations de stage des étudiants…) ».

Des témoignages depuis trois ans

L'établissement de santé parisien annonce qu'il a également pris la décision le 4 octobre de confier tous les témoignages recueillis à la présidente de l'association Stop VOG (violences obstétricales et gynécologiques), Sonia Bisch, à l'origine de ces révélations. Contacté par Medscape, Sonia Bisch confirme avoir mis en lumière les accusations contre le Pr Daraï. « Ce sont des internes qui m'ont contactée en mai dernier pour me dire qu'elles avaient été témoins de violences, en avaient informé la faculté mais ne savaient plus vers qui se tourner car rien ne bougeait. J'ai tout de suite contacté Marie-Rose Gales, qui est une amie militante, et qui a beaucoup écrit sur l'endométriose. Les patientes qui souffrent d'endométriose subissent énormément de violences gynécologiques. Marie-Rose Gales m'a alors appris que cela faisait trois ans qu'elle recevait des témoignages sur ce professeur. Elle a essayé d'alerter mais rien n'a été entrepris contre ces actes, car sa réputation le protège. Une omerta règne. Ces internes qui m'ont contacté ont eu énormément de mal à accepter que l'on diffuse leur témoignage car elles étaient terrorisées par les conséquences que cela pouvait avoir sur leurs études. Elles ont finalement eu le courage de nous en donner l'autorisation, nous les avons diffusés et cela a fait boule de neige, ça a été repris par les médias, car ce sont des internes qui ont témoigné et non des patientes, leur parole est plus écoutée », nous a confié Sonia Bisch.

Contacté par Medscape, Marie-Rose Gales, patiente experte en endométriose, affirme avoir collecté des témoignages dès 2017. « Nous avions des plaintes qui portaient toutes la même signature, des touchers rectaux ou vaginaux violents, avec saignements. En 2018 j'ai réuni trois anciennes patientes du Pr Daraï, et nous avons décidé de faire un signalement auprès du médiateur de l'hôpital Tenon. Ce dernier n'a jamais répondu à nos courriers, mais l'une des plaignantes a reçu une réponse en direct du Pr Daraï, très paternaliste où il ne se remettait aucunement en cause. En 2019, une autre patiente a saisi le médiateur de l'hôpital Tenon et a reçu une réponse du médiateur, là aussi très paternaliste. »

Mise en retrait

L'APHP a également annoncé que le Pr Daraï, le temps de l'enquête, serait mis en « retrait de ses responsabilités de chef de service et de responsable pédagogique ». Une mesure insuffisante, aux yeux de Sonia Bisch : « Actuellement, le Pr Daraï est malheureusement toujours en exercice. Nous demandons la suspension de toutes ses fonctions hospitalières. Si on ne le suspend que de ses fonctions pédagogiques et de ses fonctions de chef de service, nous pensons qu'il y a un problème. » Pour ce faire, l'association Stop VOG compte s'appuyer sur le vœu formulé par l'élue parisienne Danielle Simonet , qui a demandé devant le conseil de Paris, la suspension totale du Pr Daraï, à la fois de ses fonctions d'encadrement, de professeur, mais aussi de praticien hospitalier. « Le conseil de Paris a validé le vœu de Danielle Simonet, demandant la suspension de Daraï le temps de l'enquête, de ses consultations et de ses opérations. Anne Hidalgo est présidente du conseil de surveillance de l'APHP et à ce titre là nous espérons qu'il sera suspendu », souhaite Sonia Bisch.

D’autres praticiens hospitaliers mis en cause

L'association Stop VOG a par ailleurs reçu de nombreux autres témoignages mettant en cause d'autres praticiens hospitaliers : « Nous avons des témoignages qui concernent toute la France, y compris d'autres médecins de l'hôpital Tenon. Mais ce n'est pas dans les mêmes proportions : concernant le Pr Daraï, nous avons 110 témoignages, contre quelques-uns pour les autres médecins. Il y a d'autres médecins spécialistes de l'endométriose mis en cause, ailleurs en France. » Sonia Bisch regrette par ailleurs que le Conseil de l'ordre, mis au courant des agissements du professeur Daraï depuis au moins 2014, ne se soit pas auto-saisi pour faire toute la lumière sur ces accusations.

Un autre médecin de Tenon mis en cause

Les témoignages de patientes mais aussi d'internes en médecine ont donc permis l'ouverture d'une enquête judiciaire pour "viol sur mineur" contre le Pr Daraï, alors qu'un autre praticien de l'hôpital Tenon était aussi signalé auprès du conseil de l’ordre parisien selon le Parisien. De fait, depuis le 13 septembre dernier, l'association Stop VOG recueille sur sa page Facebook les témoignages d'étudiantes (et de patientes) qui ont assisté à des violences obstétricales. Le premier de ces témoignages d'étudiantes – concernant la pratique du Pr Daraï –qui a permis l'ouverture d'une enquête judiciaire glace le sang : « Quand je m'éloigne de la patiente, le médecin s'empare du spéculum. Sans prévenir. Il l'insère dans le vagin de la dame. D'un coup. Elle se crispe sous la douleur. Ses muscles se contractent et font ressortir l'instrument. Le médecin le renfonce plus fort. Il hurle : Détendez-vous ! Elle gémit. Il est évident qu'elle est terrorisée. -J'ai dit détendez-vous. Je ne peux pas vous examiner là. Il s'exaspère. Le spéculum ressort encore. Il l'enfonce de plus en plus brutalement. Elle se cabre presque. »

Contacté par Medscape, l'avocat du Pr Émile Daraï, Maitre Alain Jakubowitz, n'a pas donné suite. L'APHP assure pour sa part que « la situation du Professeur Émile Daraï sera réexaminée au vu des conclusions de l’enquête interne. La date précise de rendu de l’enquête, prévue avant la fin octobre 2021, dépendra du nombre d’auditions à programmer, avec le cas échéant un rapport intermédiaire, si la mission l’estime possible ». L’établissement de santé a par ailleurs mis en place « une procédure formalisée, pour s’assurer de la complète information des patientes avant tout examen clinique, sur la base d’un document écrit, dans l’attente d’une « charte » élaborée par le Collège National des Gynécologues et Obstétriciens Français, avec la participation de praticiens de l’AP-HP ».

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