330 000 abus sexuels sur mineurs en 70 ans au sein de l’Église : six configurations-types d’abus

Aude Lecrubier, Serge Cannasse

Auteurs et déclarations

14 octobre 2021

France – Le 5 octobre 2021, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE), présidée par Jean-Marc Sauvé, rendait public son rapport, qui estimait qu’entre 1950 et 2020, 216 000 mineurs auraient été victimes de violences sexuelles au sein de l’Église. Le nombre monterait à 330 000 en ajoutant les violences commises par des laïcs au sein d’institutions religieuses. Les victimes sont en majorité des garçons âgés de 10 à 13 ans au moment des faits. Ces chiffres font de l’Église le milieu où la prévalence des violences sexuelles est la plus élevée, après les cercles familiaux et amicaux.

Ils sont le résultat du travail effectué par l’équipe de Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), spécialiste des enquêtes sur la sexualité et le genre, à la demande de la CIASE. Ce travail a comporté trois volets.

  • Un « appel à témoignage », d’octobre 2019 à janvier 2020, a recueilli 1 627 questionnaires remplis par des personnes confrontées à une ou plusieurs situations d’abus sexuels dans l’Église, dont 1 448 mineures au moment des faits et majeures dites « vulnérables ».

  • Une enquête qualitative sur la base d’entretiens semi-directifs en face à face, ayant permis d’explorer plusieurs aspects de l’agression, dont le non-recours au droit.

  • Une enquête sur les violences sexuelles en population générale, conduite entre le 25 novembre 2020 et le 28 janvier 2021, auprès d’un échantillon de 28 010 personnes de plus de 18 ans interrogées par internet.

Une forte proportion de garçon pré-adolescents

L’analyse des violences sexuelles rapportées par l’appel à témoignage de la CIASE confirme que les abuseurs au sein de l’Eglise sont surtout des hommes (seuls 16 répondants sur 1448 rapportent des violences sexuelles commises par des religieuses). Ils concernent très majoritairement des garçons et surtout des garçons pré-adolescents (moyenne d’âge entre 10 et 12 ans), contrairement aux violences sexuelles en général, et tout particulièrement aux violences sexuelles intrafamiliales, qui concernent majoritairement des filles. Les filles ne sont pas pour autant épargnées car elles subissent des violences sexuelles de la part du clergé quel que soit leur âge (enfance, préadolescence, adolescence et jeunesse), indique l’enquête Inserm-IRIS-EHESS.

Des violences répétées

Concernant la gravité des actes, la proportion de viols dans l’Eglise est similaire à celle en population générale (entre 27 et 32 % selon l’enquête).

Fait notable, les violences sexuelles apparaissent plus souvent répétées dans le temps sur une même personne. D’après l’enquête Inserm, 49,7% des enquêtés déclarent avoir subi des violences répétées d’un seul agresseur et près d’un tiers (29,1% qui se décompose en 24,3% de hommes et 39,6% de femmes) déclare avoir été abusées par au moins un autre agresseur au cours de leur vie (dans 30 % des cas par un autre membre du clergé).

« Si le nombre de violences apparaît en baisse sur l’ensemble de la période étudiée, elles n’ont pas pour autant disparu et semblent même encore fréquentes, surtout au regard de la diminution drastique du nombre de prêtres et de religieux en France et de la prise de conscience collective d’un tel problème », souligne le rapport.

Six configurations-types d’abus

L’enquête Inserm a pu dégager six configurations-types d’abus sur personnes mineures.

  • Les violences sexuelles perpétrées pendant une activité paroissiale.

  • Celles commises par un responsable d’un internat scolaire.

  • Par un religieux éducateur (scout…).

  • Par le « tonton l’abbé », c’est-à-dire l’ami proche de la famille.

  • Par le prêtre thérapeute jouant sur la vulnérabilité de personnes dites “en recherche.

  • L’abus prophétique, incarné par le prophète, soit le fondateur au charisme prophétique ou le « père » “gourouisant” de « communauté nouvelle ».

« Les logiques de pouvoir et les dispositifs d’emprise mobilisés se révèlent très divers, ne touchent pas les mêmes personnes et ne façonnent pas exactement le même type d’abus », indiquent les rapporteurs.

 
Si le nombre de violences apparaît en baisse sur l’ensemble de la période étudiée, elles n’ont pas pour autant disparu et semblent même encore fréquentes.
 

Quelles conséquences et quelles aides ?

Les trois quarts des personnes interrogées déclarent que les violences subies ont perturbé leur existence, sur le plan sexuel, affectif ou professionnel. D’après l’enquête sur les appels à témoignages, 61,5% des personnes ont été affectées fortement dans leur vie affective (57,3% des hommes et 69,6% des femmes), 58,4% dans leur vie sexuelle, 44% dans leur vie familiale, 40,3 % dans leur vie sociale et 27,4% dans leur vie professionnelle.

« On est handicapés toute notre vie avec ça. Même si on fait des thérapies, même si...Alors il y a ceux qui se suicident, il y a ceux qui ne se marient pas […] on est abîmé dans sa sexualité », témoigne une victime.

Or, moins d’une personne sur deux a reçu une aide effective de la part d’un ou une spécialiste.

« Ce recours à une aide externe apparaît néanmoins en augmentation constante sur la période étudiée, et les pratiques des hommes tendent à rejoindre celles des femmes, notamment en ce qui concerne le recours aux soins médicaux et psychologiques ».

« Parmi les aides, les thérapies sont essentielles pour les personnes qui y ont eu accès. Or ces thérapies sont coûteuses. Les enquêtés interrogés attendent de l’Église une prise en charge qui ne soit pas symbolique », concluent les enquêteurs.

 

L’enquête est téléchargeable sur le site de l’Inserm. Pour mémoire, la CIASE a été mise en place à la demande de la Conférence des Évêques de France et de la Conférence des religieux et religieuses de France. Elle est composée de 22 membres et ne comporte aucun religieux ni prêtre.

 
Parmi les aides, les thérapies sont essentielles pour les personnes qui y ont eu accès. Or ces thérapies sont coûteuses.
 

 

Cet article a été initialement publié sur Univadis.fr, membre du réseau Medscape. Adapté par Aude Lecrubier.

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