POINT DE VUE

Des cancers colorectaux plus avancés au diagnostic à cause du confinement

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

13 octobre 2021

France – Au cours du premier confinement qui a débuté en mars 2020, les oncologues se sont inquiétés pour leurs patients. Leur prise en charge serait-elle toujours optimale ? Et quid du nombre de nouveaux diagnostics ?  Pour la première fois, on dispose d'une étude quantitative sur l'effet du confinement sur la charge tumorale, et donc sur le diagnostic d'un cancer. Des scientifiques de l’Inserm, de l’Université de Montpellier et de l'Institut de Recherche en Cancérologie de Montpellier (IRCM) ont en effet mis en évidence que la charge tumorale, reflet de l'atteinte tumorale, était plus élevée chez les patients dont le diagnostic de cancer colorectal métastatique avait été posé post-confinement. Sur 80 patients étudiés, ils ont observé une différence significative entre la quantité d'ADN tumoral circulant (ADNcir) de ceux (N=40) dont le diagnostic avait été réalisé avant le confinement et ceux (N=40) dont le diagnostic avait été réalisé après (17,3 [IC 95% : 13,58-33,52] vs 119,2 [IC95% : 53,13-278,1];P <0,001). Les résultats sont détaillés dans le JAMA[1].

Interrogé par Medscape édition française, Alain Thierry, directeur de recherche Inserm à l'Institut de Recherche en Cancérologie de Montpellier (IRCM), qui a coordonné cette étude, explique en quoi ce résultat démontre l'importance « cruciale » du diagnostic précoce, y compris pendant des périodes de crises sanitaires.

Medscape édition française : Comment expliquer le rôle du confinement dans la différence de charge tumorale entre les deux groupes ?

Alain Thierry : Nous avons mené notre étude en profitant d'une étude clinique en cours. Nous avons en effet étudié les caractéristiques de patients nouvellement diagnostiqués pour un cancer du côlon métastatique et qui étaient sélectionnés pour participer à l'essai clinique PANIRINOX. Dans cet essai, le statut RAF/ BRAF doit être connu, d'où la recherche d'ADN tumoral circulant (ADNcir). Or la quantité totale d'ADNcir est indirectement proportionnelle au volume tumoral. En plus de la quantité d'ADNcir, nous avons eu accès à de nombreuses analyses. C'est pourquoi nous pouvons affirmer que c'est le confinement qui explique la différence de charge tumorale entre ceux qui ont été recrutés avant et après le premier confinement – du 17 mars au 11 mai 2020. Les participants recrutés après le confinement avaient une charge tumorale 7 fois plus élevée que ceux recrutés avant. Comment expliquer cette charge tumorale si élevée ? Soit ce sont des patients qui avaient vu leur médecin ou leur gastro-entérologue mais qui ont différé leur venue à l'hôpital, soit ce sont des patients qui malgré des symptômes n'ont pas voulu consulter par crainte de contracter le virus à l’hôpital ou au cabinet médical, ou soit en raison de difficultés de déplacement. Les diagnostics auraient commencé à être différés aussi quelques semaines avant le confinement quand la population a commencé à avoir peur du nouveau coronavirus. De plus, certains patients ont attendu quelques semaines après la fin du confinement pour venir de nouveau à l'hôpital. Enfin, outre un taux moindre de visites chez l’oncologue, il y a eu une forte baisse du nombre de tests de dépistage du cancer colo-rectal et du cancer du sein au cours du confinement.

Le phénomène de retard au diagnostic s'est-il poursuivi après le premier confinement ?

Alain Thierry : Nous sommes en train d'évaluer l'impact du deuxième confinement sur le retard au diagnostic. Même si les résultats ne sont pas consolidés pour l’instant par une étude statistique, il apparaît que l'impact, plus faible, semble-t-il, que lors du premier confinement, reste toujours perceptible. D'ailleurs, cela se poursuit encore aujourd'hui : nous sommes étonnés de constater que les taux d'ADNcir au diagnostic ne soient pas encore revenus au niveau d'avant le confinement. Il y a peut-être encore un frein psychologique qui demeure. Mais surtout, le rattrapage du retard du diagnostic se fait doucement compte tenu du flux tendu concernant les capacités de visites dans les hôpitaux.

Ces quelques mois de retard de diagnostic ont-ils ou auront-ils un impact sur la survie globale ?

Alain Thierry : Oui et c'est ce qui nous a le plus frappé. Pour « seulement » quelques mois de retard de diagnostic, on s’attend à un effet délétère sur la survie des patients. On estime qu'il y aura deux fois plus de décès à cinq ans. Autrement dit, la survie à cinq ans risque d'être divisée par deux dans cette population dont la maladie est agressive. Nous l’avons mis en évidence en étudiant une autre cohorte dont les participants ont des profils identiques, c'est-à-dire nouvellement diagnostiqués d'un cancer métastatique colorectal. Chez les patients diagnostiqués post-confinement avec une charge tumorale médiane autour de 120 ng/ml, comme pour l'étude qui nous intéresse, la survie est fortement diminuée. La charge tumorale est clairement pronostique car elle est dépendante de la taille de la tumeur primaire et de la taille des métastases qui sont les plus productrices d'ADNcir.

Vos résultats sur le cancer colorectal au stade métastatique sont-ils applicables à d'autres cancers ?

Alain Thierry : Il est très difficile de faire une estimation a priori mais il se pourrait que le coût du premier confinement en France se compte en centaines de décès à cinq ans et en milliers d'années de survie. Pour le cancer du côlon métastatique, un délai du diagnostic de quelques mois conduit à une perte de survie significative. Je pense que des études menées sur les cancers du poumon et du pancréas métastatiques aboutiraient aux mêmes conclusions. Cela ne doit moins être le cas avec des cancers à des stades plus précoces. Cependant, seules les études épidémiologiques futures permettront de faire une analyse du coût humain du premier confinement comme des suivants et de la pandémie en général pour chaque pathologie maligne. Cela dit, en cas de nouvelle pandémie, il faut absolument insister auprès des patients sur l'absolue nécessité de se rendre à l'hôpital s'ils ressentent des symptômes. Enfin, il est crucial aussi dans ces périodes de crise sanitaire de maintenir des programmes de dépistage dont l'importance est encore soulignée par notre étude.

 
Il se pourrait que le coût du premier confinement en France se compte en centaines de décès à cinq ans et en milliers d'années de survie. En cas de nouvelle pandémie, il faut absolument insister auprès des patients sur l'absolue nécessité de se rendre à l'hôpital s'ils ressentent des symptômes.
 

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....