POINT DE VUE

Quartiers nord de Marseille : «Pour moi, une personne vaccinée, c’est une victoire»

Catherine Moréas

7 octobre 2021

Marseille, France – Lors de sa conférence de presse lundi 23 août, l’Assistance publique des hôpitaux de Marseille (AP-HM) déplorait « une couverture vaccinale misérable proche de 30% » dans les quartiers nord de Marseille par la voix du Pr Jean-Luc Jouve, président de la commission médicale de l'établissement. Ce dernier pointait aussi les très fortes disparités avec une surreprésentation en réanimation des habitants des quartiers les plus défavorisés, dans le Nord de la ville. Un mois après, nous avons interrogé Olivier Gauché, infirmier et coordinateur de l’espace de santé Les Aygalades, dans le 15ème arrondissement de Marseille. Cette unité qui dépend de l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille a ouvert en février 2021 dans un secteur où la démographie médicale et les indicateurs de santé sont en berne. Il témoigne pour Medscape des retards de la vaccination anti-Covid dans les quartiers nord de la ville (voir encadré) et confirme que l’épidémie de Covid-19 n’a fait qu’accentuer des inégalités déjà criantes dans le soin.

Medscape édition française : Comment s’est mise en place la vaccination dans votre unité ?

Olivier Gauché : Au printemps, nous avions démarré la vaccination avec le vaccin Astra Zeneca, mais nous avons dû arrêter au mois de juin, parce que plus personne ne venait. Ce vaccin avait mauvaise presse. Nous avons repris le 28 août avec le vaccin Pfizer et nous sommes actuellement à une moyenne de 34 vaccins par samedi. Fin août, un diagnostic fait par la Caisse primaire d’Assurance maladie sur les taux de vaccination par arrondissements montrait que nous avions un retard énorme. Le 15ème arrondissement est deux fois moins vacciné que le huitième arrondissement. Il fallait réagir rapidement. J’ai monté notre organisation en une semaine. Nous avons décidé de vacciner le samedi puisque les enfants de plus de 12 ans ne vont pas à l’école et que la plupart des gens sont plus disponibles ce jour-là. Même si dans nos cités, le taux de personnes sans emploi est très élevé. Le samedi nous permet, également, de ne pas perturber notre activité classique du lundi au vendredi. Les vaccins ont lieu dans nos locaux. Selon le système de la « marche en avant », les patients passent par l’accueil, voient un médecin prescripteur, puis l’infirmière et, ensuite, ils vont dans une salle de surveillance.

L’épidémie a-t-elle durement touché la population du quartier ?

Olivier Gauché : Il y a eu jusqu’à huit fois plus d’habitants du 15ème arrondissement en hospitalisation conventionnelle (hors service de réanimation) pour Covid-19 dans les hôpitaux de l’Assistance publique de Marseille, par comparaison au huitième arrondissement. Cela s’explique par le faible taux de vaccination, mais aussi probablement par un moindre respect des gestes barrière. C’est flagrant dans les bus bondés en soirée. Il faut dire que nous avons davantage de logements collectifs avec beaucoup de promiscuité. La semaine dernière, une maman est venue se faire vacciner. Elle a de la fièvre : on ne la vaccine pas. On fait un test antigénique : elle est positive au Covid. Elle vit avec son mari et cinq enfants. L’association SEPT (Santé et Environnement Pour Tous) qui travaille avec nous se rend à son domicile et teste toutes les personnes. Les sept membres du foyer étaient infectés !

Quels sont les freins à la vaccination ?

Olivier Gauché : Il y a des peurs, de fausses représentations du vaccin et l’influence des réseaux sociaux. Quand on a moins d’éducation et un niveau scolaire plus bas, on peut plus facilement se laisser influencer. Certaines personnes disent que le virus n’existe pas, que untel a eu un AVC après s’être fait vacciner… Ils ont peur qu’on leur injecte un autre virus ou une puce électronique. Certains ont entendu dire que le premier vaccin était un petit bout de virus, le deuxième vaccin un gros virus. C’est souvent corrélé avec des connotations politiques. Ils expriment une méfiance vis-à-vis du pouvoir qui révèle une insatisfaction par rapport à leur cadre de vie. Mais je pense aussi que beaucoup de personnes ont d’autres priorités que de se faire vacciner. Dans le quartier, il y a de la précarité alimentaire.

Il y a des personnes qui n’osent pas venir car elles ont honte de ne pas savoir écrire.

Vous attendiez-vous à ces réticences ?

Olivier Gauché : Oui, bien sûr. Je connais bien les habitants du quartier. Régulièrement, je sors dans la cité avec ma blouse blanche. Il ne faut pas rester enfermé dans le centre médical. Il faut aller vers la population. Je ne cherche pas à faire de publicité ou de médiation spécifique pour la vaccination. Mais souvent, ce sont les habitants qui déclenchent la discussion. Une dame m’a récemment parlé de son fils handicapé de 14 ans. Elle avait très peur de le faire vacciner. Je lui ai dit : Madame, le médecin-prescripteur qui vient samedi est un pédiatre. Elle est venue. On lui a expliqué pour la vaccination de son fils. Elle préfère attendre une semaine mais, théoriquement, elle devrait revenir la semaine prochaine. Il y a trois semaines, un homme qui sortait de prison voulait des explications. Il a refusé le vaccin la première fois et puis, tout compte fait, il est venu samedi dernier. Il faut laisser un temps de réflexion et répondre de manière honnête aux demandes des personnes. Nous avons eu aussi une dame qui voulait bien se faire vacciner, mais elle voulait demander l’autorisation de son mari au préalable. Il y a des personnes qui n’osent pas venir car elles ont honte de ne pas savoir écrire. Pour se faire vacciner, il faut remplir un questionnaire : nom, prénom, adresse, numéro de téléphone et huit questions où il faut cocher des croix. Nous avons des agents administratifs, des médiateurs, qui aident à remplir les papiers. Cela lève un frein à la vaccination.

Les positions du Pr Raoult ont-elles influencé vos patients ?

Olivier Gauché : Il a eu des messages qui, sans être antivax, n’étaient pas trop motivants. Mais, je ne suis pas sûr que tout le monde connaisse Raoult ici.

Je ne suis pas sûr que tout le monde connaisse Raoult ici.

Allez-vous rattraper le retard de vaccination ?

Les choses se sont accélérées le samedi 18 septembre, où nous avons eu 40 personnes, avec davantage de collégiens et de lycéens. Il faut rappeler que les adolescents dans le 15ème arrondissement sont plus de trois fois moins vaccinés que les autres adolescents de France. L’un d’entre eux m’a dit qu’il en avait marre de faire des tests tous les trois jours. Il préfère se faire vacciner vu que les tests antigéniques seront payants à partir du 15 octobre. Ce qui a peut-être joué aussi, c’est la perspective d’un pass sanitaire pour les plus de 12 ans (à partir du 30 septembre, pour accéder aux cinémas, salles de sport, piscine, cafés, restaurants, NDLR). Et samedi dernier, pour la première fois, deux personnes âgées sont venues pour la troisième dose. Je tiens aussi à dire que nous avons réussi à atteindre des personnes très éloignées du soin. J’ai l’exemple d’un monsieur de 84 ans qui marche difficilement après un AVC. Il ne peut pas se déplacer. Nous sommes allés le chercher à domicile pour le vacciner ici. Nous n’arriverons pas à rattraper notre retard en termes de vaccination, mais pour moi, une personne vaccinée, c’est une victoire.

Les adolescents dans le 15ème arrondissement sont plus de trois fois moins vaccinés que les autres adolescents de France.

Cette épidémie a-t-elle contribué à creuser les inégalités de santé dans votre quartier ?

Olivier Gauché : Depuis deux ans, nous nous sommes adaptés en permanence. En 2020 lors du premier confinement, le nombre de consultations présentielles s’est réduit considérablement. Des téléconsultations par téléphone, pas en visioconférence, ont été mises en place. Les médecins généralistes ont appelé en priorité les patients atteints de maladies chroniques pour s’assurer que tout allait bien, qu’ils avaient leur ordonnance et qu’ils allaient bien chercher leurs médicaments à la pharmacie. Les enfants ne sont quasiment pas venus en consultation, en raison des craintes de leurs parents ; de même que de nombreuses personnes âgées et/ou vivant avec une maladie chronique. De nombreuses vaccinations et visites médicales de routine n’ont pas été faites. L’activité de dépistage des cancers du sein, de l’utérus et du côlon a presque été réduite à néant. Chaque année nous réalisions une centaine d’ateliers de promotion, de prévention et d’éducation à la santé ainsi que des ateliers d’éducation thérapeutique du patient (ETP). En 2020, seuls 10 ateliers de ce type ont été réalisés. En 2021, le dépistage des cancers a repris mais le retard n’est pas encore rattrapé. Des consultations longues ont été nécessaires pour remettre en route des parcours de soins qui avaient été totalement interrompus. Et nous devons établir de nouveaux liens avec les associations et les structures sociales pour remettre en place les ateliers et l’ETP qui ont seulement repris en septembre 2021.

L’activité de dépistage des cancers du sein, de l’utérus et du côlon a presque été réduite à néant.
Vaccination anti-Covid : un retard énorme à rattraper

Olivier Gauché a réalisé une analyse de la « Fracture vaccinale à Marseille » a partir des données de l’Assurance maladie publiées sur la base Data Vaccin Covid.

Le taux de vaccinations première injection était de :

73,5 % en France le 12/9/21

67,8 % en région PACA le 12/9/21

64,9 % dans les Bouches du Rhône le 12/9/21

65,9 % à Aix-en-Provence le 5/9/21

56,3 % à Marseille le 5/9/21

67,9 % dans le 8ème arrondissement de Marseille le 5/9/21

41,4 % dans le 15ème arrondissement de Marseille le 5/9/21

 

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