CMP : évolution du profil des patients... des ouvriers des années 70 aux réfugiés de 2020

Anne-Gaëlle Moulun et Moran Kerinec, collectif Sources

Auteurs et déclarations

1er octobre 2021

Lyon, France – Lors des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie, Emmanuel Macron a annoncé la création de plusieurs centaines de postes dans les centres médicaux psychologiques (CMP) pour réduire les délais d'attente (Lire papier Annonces Macron). Ces établissements médico-sociaux sont aujourd’hui saturés.

Au fil des ans, les CMP ont dû s’adapter, comme ils ont pu, à une surcharge de travail grandissante (Lire Les centres médico-psychologiques lyonnais sous pression ), mais aussi à l’évolution des profils de patients, reflets des difficultés sociétales de chaque époque. Au plus proche du lieu de vie des patients, les centres médico-psychologiques ont constitué un observatoire de la société.

A travers le témoignage de deux acteurs du soin médico-social, retour sur l’évolution des profils de patients dans les CMP des ouvriers des années 70 aux réfugiés de 2020, en passant par les personnes âgées en fragilité psychologique.

Impact du travail sur la santé mentale

Françoise Chalons

Les années 70 marquent les premiers temps de la reconnaissance de l’impact du travail sur la santé mentale et les CMP en sont le témoin. « Nous aidions principalement les gens de la classe ouvrière. Beaucoup de d’ouvriers avec des petits salaires, des smicards, qui ont subi les grandes vagues de restructuration de la métallurgie » témoigne Françoise Chalons, assistante sociale de 1972 à 2011 en région lyonnaise. « Avec les vagues de licenciement, on a commencé à voir la casse psychique qu’exerce l’entreprise sur les individus », se remémore-t-elle. L’assistante sociale prend en exemple un cadre supérieur ayant perdu son poste à l’occasion d’une fusion. En l’espace de quelques mois, le chômage et la pression sociale ont détérioré son état mental jusqu’à lui faire franchir les portes de son CMP.

 
Avec les vagues de licenciement, on a commencé à voir la casse psychique qu’exerce l’entreprise sur les individus. Françoise Chalons
 

Personnes âgées en détresse psychologique

Des années 80 à 90, la situation a évolué et le profil des patients aussi. Les CMP voient affluer des personnes âgées en situation de détresse psychologique, fragilisées par la maladie, l'isolement et la perte d'autonomie. Faute de place pour les accueillir, certains échouent à l’hôpital. Le Conseil économique et social s’en émeut et en 1988, le député André Rabineau alerte l'Assemblée nationale en affirmant qu’ « il [est] anormal que l'hôpital psychiatrique devienne pour certaines personnes âgées un domicile définitif ».

Dr Natalie Giloux

Pour réorienter cette population en souffrance, plusieurs solutions sont aménagées. D'abord, des « services spécifiques de gérontopsychiatrie, qui sont très efficaces et qui font un gros travail de prévention », explique le Dr Natalie Giloux, psychiatre et médecin-cheffe des CMP du Pôle Est du Vinatier à Lyon. Ces dispositifs permettent « une prise en charge précoce, d’orientation, qui évitent d’échouer à l’hôpital psychiatrique ». Françoise Chalons évoque, quant à elle, la mise en place « de centres d’activités pour les personnes âgées, avec la volonté qu’elles ne soient pas cantonnées sur les CMP mais interagissent avec d’autres gens ».

 
Des services spécifiques de gérontopsychiatrie, qui sont très efficaces et qui font un gros travail de prévention. Dr Natalie Giloux
 

Adolescents violents ou souffrant de troubles du comportement

Changement d’époque, les années 90 voient débarquer aux urgences psychiatriques et dans les CMP des adolescents violents, en rupture avec la société. Ce sont souvent des décrocheurs scolaires, éprouvés par des difficultés familiales, la précarité, souffrant parfois de problèmes de santé tant psychiques que physiques. « Nous en avions des gamins de l'aide sociale à l’enfance qui venaient s’échouer en psychiatrie, qui ne relevaient pas d’une pathologie psychique, mais qui éprouvaient plutôt des troubles du comportement dans un contexte de carences affectives », se souvient le Dr Giloux.

Face à ce problème de société, l’aide sociale à l’enfance se mobilise, et une nouvelle politique d’accueil des adolescents à risques est élaborée. Le ministère de la Justice crée en 1996 les centres éducatifs renforcés (CER), pensés comme une alternative à l’incarcération. Ces établissements relèvent du code de l’action sociale des familles (CASF), et sont donc soumis aux mêmes dispositions légales que les services médico-sociaux. « Ils s’inscrivent dans un dispositif global de réponses pénales et répondent ainsi à la nécessité de gradation et de diversification des réponses éducatives », note la Convention Nationale des Associations de Protection de l’Enfant (CNAPE).

Les CER accompagnent et accueillent les mineurs durant des temps courts : 4 à 5 mois, dans le cadre d'un placement pénal. Un séjour conditionné à trois objectifs : rupture du mode de vie, provoquer une prise de recul puis la réorientation de l’adolescent. À l’aide d’un accompagnement permanent des mineurs dans les actes du quotidien et des démarches de remobilisation, les CER créent les conditions de leur réinsertion.

La création des centres d’addiction a allégé les missions des CMP

Les toxicomanes ont longtemps occupé les salles d'attente des centres médico-psychologiques. Si dès 1970 des centres de soin spécialisés aux toxicomanes (CSST) ouvrent, ces dispositifs d’exception financés par l’État peinent à absorber cette population en souffrance. Il faut attendre 2003 et l’avènement des centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) pour que leur financement passe entre les mains de l’assurance-maladie et qu’ils puissent pleinement s’épanouir. « La création des centres d’addiction a beaucoup aidé à alléger nos missions. Ce sont des partenaires très précieux vers lesquels nous pouvons orienter les patients », estime le Dr Giloux.

 
La création des centres d’addiction a beaucoup aidé à alléger nos missions. Dr Natalie Giloux
 

« L’exil, c’est un grand facteur de fragilité psychique »

Ces deux dernières décennies sont marquées par d’importants mouvements migratoires et les centre d’accueil médico-psychiatriques en sont le reflet. C’est ainsi que le Dr Giloux a vu défiler des patients entrés en France par les chemins de l’exil. D’abord d’Europe de l’Est : Kosovo, Macédoine, Géorgie, Albanie, Bosnie… « Des gens qui souffraient de la mafia, qui ont connu des barbaries terribles, souvent très jeunes », confie la psychiatre. Puis d’Afrique noire : du Congo, d’Éthiopie, du Cameroun… Mais aussi d’Afghanistan. « Nous recevons beaucoup de détresse, de solitude, de post-traumatisme… L’exil, c’est un grand facteur de fragilité psychique. On en voit beaucoup dans nos CMP, surtout à Bron et Villeurbanne. » Des réfugiés « déconstruits » par ces parcours violents, qui peinent à s’alimenter, à sortir, à apprendre la langue, et donc à s’intégrer. « Il faut travailler dans ces dispositifs pour avoir un regard sur l’horreur ce que peuvent subir certaines personnes. Certains sont détruits durablement et ne s’en sortent jamais », soupire le Dr Giloux.

 
Il faut travailler dans ces dispositifs pour avoir un regard sur l’horreur ce que peuvent subir certaines personnes. Dr Natalie Giloux
 

Et demain ?

Pour 560 000 patients pris en charge en ambulatoire en 1989, ils étaient 1,6 million en 2017 selon un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS).

Quelles solutions leur proposer pour faire baisser cette pression sur les CMP ? Outre les créations de postes annoncées par le Président de la République, le Dr Giloux avance celle qui consisterait à créer des dispositifs d'accueil variés et non-concentrationnaires. « On manque de petits dispositifs sécurisés dans la cité pour intégrer les personnes vulnérables. Je parie sur les dispositifs inclusifs avec des petits nombres de personnes. »

 

 

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