Certains antipsychotiques liés à une augmentation du risque du cancer du sein ?

Batya Swift Yasgur

Auteurs et déclarations

30 septembre 2021

Kuopio, Finlande L’utilisation d’antipsychotiques hyperprolactinémiants est associée de façon significative à un risque accru de cancer du sein chez les femmes atteintes de schizophrénie, suggère une nouvelle étude. Néanmoins, appelés à commenter ces résultats, deux experts sont plus mitigés et indiquent qu’à ce stade de la recherche, un changement de pratique clinique semble prématuré.

Attention avec les antipsychotiques hyperprolactinémiants

Les investigateurs ont comparé des données des registres finlandais portant sur plus de 30 000 femmes diagnostiquées schizophrènes. Sur ces patientes, 1 069 avaient aussi reçu un diagnostic de cancer du sein. Les résultats montrent qu’une exposition à long terme à des psychotiques hyperprolactinémiants était associée à une augmentation du risque de 56% de développer un cancer du sein comparé à une exposition de courte durée. Aucune association significative n’a été observée avec une exposition cumulée à des antipsychotiques sans effet sur la prolactine.

« Si vous devez programmer un traitement par antipsychotiques sur du long terme, préférez des antipsychotiques qui n’augmentent pas la prolactine chez les femmes et informez les filles du risque potentiel afin de permettre une décision partagée en toute connaissance de cause », a affirmé le chercheur Christoph Correll, professeur de psychiatrie (Hofstra/Northwell, New York) et co-auteur de l’étude à Medscape Medical News.

 
Si vous devez programmer un traitement par antipsychotiques sur du long terme, préférez des antipsychotiques qui n’augmentent pas la prolactine. Christoph Correll
 

« Il importe de surveiller la prolactinémie et d’agir en cas d’hyperprolactinémie chez les femmes atteintes de schizophrénie traitées par antipsychotiques hyperprolactinémiants » insiste-t-il.

L’étude a été publiée en ligne dans The Lancet.

Une contribution « conséquente »

La prévalence du cancer du sein est augmentée de 25% chez les femmes atteintes de schizophrénie par rapport à la population générale. Les antipsychotiques ont longtemps été vus comme un coupable potentiel, mais les recherches n’ont pas permis de conclure, explique Christoph Correll.

De plus, de fortes concentrations de prolactine sont associées avec un risque élevé de développer un cancer du sein, mais les recherches précédentes n’avaient permis de faire le distinguo entre les antipsychotiques hyperprolactinémiants et les autres.

Christoph Correll et ses collègues ont voulu « apporter leur contribution à la littérature en utilisant un échantillon généralisable à l’échelle d’un pays avec un nombre suffisant de patientes et un suivi suffisamment long pour étudier cette question éminemment pertinente d’un point de vue clinique de savoir si l’utilisation d’antipsychotiques pouvait augmenter le risque de cancer de sein et en distinguant ceux augmentant la prolactine des autres ».

Les chercheurs se sont fondés sur les vastes bases de données finlandaises pour conduire une étude cas-contrôle emboitée sur 30 785 femmes âgées de plus de 16 ans avec un diagnostic de schizophrénie établi entre 1972 et 2014.

Sur ces patientes, 1069 ont reçu un diagnostic initial de cancer du sein invasif (après avoir reçu le diagnostic de schizophrénie) entre 2000 et 2017. Ces cas de patientes ont été comparés à 5339 patientes-contrôles. L’âge moyen était de ces patientes et des contrôles était de 62 ans (SD : 10 ans). Le délai moyen avec le diagnostic initial de schizophrénie était de 24 (10) ans.

La durée d’utilisation des antipsychotiques a été divisé en trois : > 1 an ; 1-4 ans ; et > 5 ans. Les antipsychotiques ont ensuite été distingués entre ceux augmentant la prolactine et ceux l’épargnant (comme la clozapine, la quétiapine ou l’aripiprazole). Les cancers du sein ont été séparés entre adénocarcinome lobulaire ou canalaire.

Dans leurs analyses statistiques, les chercheurs ont ajusté les valeurs d’un ensemble de co-variables, incluant les diagnostics de pathologies antérieures et de traitements qui auraient pu modifier le risque de cancer de sein (comme les bêta-bloquants, les inhibiteurs de canaux calciques, la spironolactone, les diurétiques de l’anse et les statines), abus de substances, tentative de suicides et utilisation de traitement hormonal de substitution (THS).

Risque « cliniquement significatif »

L’étude a montré que les adénocarcinomes canalaires étaient plus fréquents que les adénomes lobulaires (73% vs 20% ).

Aussi, une forte proportion des patientes consommait des traitements à visée cardiovasculaire et des traitements hormonaux de substitution (THS) comparées aux contrôles.

Une plus grande proportion de cas-patientes a pris des antipsychotiques hyperprolactinémiants pendant plus de 5 ans comparé à la population des cas contrôles (71,4% vs 64,3%; odds ratio ajusté [OR] : 1,56; IC95% : 1,27 – 1,92; < 0,0001) en comparaison avec une exposition minimale (<1 an) aux antipsychotiques hyperprolactinémiants.

D’un autre côté, une proportion similaire de cas et des contrôles a utilisé des antipsychotiques épargnant la prolactine pendant plus de 5 ans (8,3 vs 8,2%; OR ajusté : 1,19; IC95% : 0,90 – 1,58); le risque relatif de 1,19 n’a pas été jugé significatif.

Bien qu’une exposition de plus de 5 ans à des antipsychotiques hyperprolactinémiants était associée à un risque accru des deux types d’adénocarcinomes, le risque était plus élevé pour le lobulaire que pour le canalaire (OR ajusté : 2,36 [IC95% :1,46 – 3,82] vs 1,42 [IC95% : 1,12 – 1,80]).

« De façon conventionnelle, si nous soustrayons les 19% d’augmentation non significative du risque avec les antipsychotiques épargnant la prolactine des 56% d’augmentation du risque avec les antipsychotiques hyperprolactinémiants, on obtient une augmentation relative du risque de 37% » notent les auteurs.

« En considérant une incidence du cancer du sein chez la femme de la population générale sur la vie entière d’environ 12%, avec une augmentation de l’incidence sur la vie entière chez les femmes atteintes de schizophrénie par rapport à la population générale, la différence entre les antipsychotiques hyperprolactinémiants et les autres sur le risque de cancer du sein pour une exposition de 5 ans ou plus correspondrait à une augmentation du risque absolu de cancer du sein avec les antipsychotiques hyperprolactinémiants d’environ 4% en valeur absolue (37% x 12%) » - une différence considérée par les auteurs comme « cliniquement significative ».

Christoph Correll note que bien que l’étude ait été conduite dans la population finlandaise, les résultats sont généralisables à d’autres populations.

Des implications cliniques prématurées ?

Commentant l’étude pour Medscape Medical News, le chercheur Anton Pottegård, professeur de pharmaco-épidemiologie (département de santé publique, Université du Sud Danemark) émet des réserves sur le fait que « cette nouvelle étude soit aussi ferme sur l’importance de recommander de surveiller la prolactinémie, qui semble pouvoir entrainer des cancers ».

Anton Pottegård, qui n’est pas impliqué dans l’étude, dit ne pas penser que « l’ensemble de la littérature sur le sujet permette de soutenir de telles conclusions et/ou d’inférer avec la pratique clinique ». Tout en reconnaissant « qu’il est important de poursuivre ces travaux », il ne pense pas que « nous en soyons à un point où les cliniciens devraient agir différemment ».

Commentant aussi cette étude pour Medscape Medical News, Mary Seeman, professeur émérite de neurosciences et de médecine translationnelle (département de psychiatrie, Université de Toronto, Canada), considère que cette question de savoir si les antipsychotiques hyperprolactinémiants augmentent le cancer du sein est « très compliquée parce que l’incidence du cancer du sein est plus élevée chez les femmes atteintes de schizophrénie que chez les autres femmes ».

Mary Seeman, qui n’a pas participé à l’étude, pointe d’autres raisons pour expliquer l’augmentation du risque de cancer du sein chez ces femmes, et notamment des taux plus élevés d’obésité, d’abus de substances, de tabagisme, de stress et de sédentarité, qui toutes augmentent les taux de prolactine.

De plus, « les facteurs protecteurs que sont les grossesses et l’allaitement sont moins fréquents que les femmes atteintes de schizophrénie que chez leurs pairs ».  

Les femmes atteintes de schizophrénie ont aussi tendance à se faire moins dépister, voient leur médecin moins souvent, suivent les conseils des médecins de façon moins rigoureuse, et sont moins traitées ».

Le message à retenir « est de prescrire des médicaments sans effet sur la prolactine aux femmes quand cela est possible – mais tant que nous n’en savons pas plus, c’est un bon conseil, mais pas toujours possible à suivre parce que la pathologie peut ne pas répondre à ces traitements particuliers » explique Mary Seeman.

 
Prescrire des médicaments sans effet sur la prolactine aux femmes quand cela est possible...c’est un bon conseil, mais pas toujours possible à suivre parce que la pathologie peut ne pas répondre à ces traitements particuliers. Mary Seeman
 

 

L’étude a été financée par le ministère finois des affaires sociales et de la santé à travers le fonds de développement de l’hôpital de Niuvanniemi. Correll a été consultant ou conseiller ou a reçu des honoraires de AbbVie, Acadia, Alkermes, Allergan, Angelini, Aristo, Axsome, Damitsa, Gedeon Richter, Hikma, IntraCellular Therapies, Janssen/J&J, Karuna, LB Pharma, Lundbeck, MedAvante-ProPhase, MedInCell, Medscape, Merck, Mitsubishi Tanabe Pharma, Mylan, Neurocrine, Noven, Otsuka, Pfizer, Recordati, Rovi, Servier, Sumitomo Dainippon, Sunovion, Supernus, Takeda, Teva, and Viatris. Il a fait des rapports d’experts pour Janssen et Otsuka, a travaillé sur la sécurité des données pour Lundbeck, Rovi, Supernus, et Teva, et reçu des bourses de Janssen et Takeda. Correll a reçu des royalties de UpToDate et a des stock option chez LB Pharma. Les liens d’intérêt des autres auteurs sont listés dans l’article original. Anton Pottegård et Mary Seeman n’ont pas déclaré de liens d’intérêt.

L’article a été publié sur Medscape.com sous le titre Antipsychotics Tied to Increased Breast Cancer Risk. Traduit par Stéphanie Lavaud.

Image de Une : Dreamstime

 

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