« Il y a tellement d’inconnues qu’il est utopique de prédire la fin de l’épidémie »

Christophe Gattuso

Auteurs et déclarations

27 septembre 2021

France – Avec plus de 50 millions de vaccinés, la campagne de vaccination anti-Covid peut être qualifiée de succès et les indicateurs sanitaires sont au vert. Faut-il y voir la fin de l’épidémie ? Alléger les mesures barrières ? Reprendre une vie normale ?

Mercredi 22 septembre, alors que l’incidence des cas de Covid-19 était de 74/100 000 sur le territoire, l'exécutif a annoncé la fin de l'obligation du port du masque dans les écoles primaires à partir du 4 octobre dans les départements où le taux d'incidence est inférieur à 50 pour 100 000 habitants (ils sont 41). Mais aussi, la levée des jauges des établissements recevant du public à partir du 4 octobre dans les départements présentant un taux d'incidence sous les 50 cas pour 100 000 habitants pendant au moins cinq jours. Les premiers signes d’une sortie de crise ?

Dr Benjamin Davido

Le Dr Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches appelle à la prudence. Interview.

Medscape édition française: Plus de 50 millions de Français sont vaccinés. Le nombre de contaminations et d’hospitalisations a nettement diminué ces dernières semaines. Peut-on espérer une « embellie durable » et même entrevoir la fin de l’épidémie de Covid-19 ?

Dr Benjamin Davido : Il est beaucoup trop tôt pour le dire. La situation est en partie sous contrôle. Dire que la page est tournée serait faire un pari très risqué. On a du mal à estimer le redémarrage des vagues successives. Plusieurs inconnues sont susceptibles de modifier la circulation du virus : l’arrivée de la période automnale et hivernale, propice à la circulation des agents infectieux respiratoires, la baisse des températures, l’évolution des modes de vie avec un retour en intérieur… La réouverture des frontières nous expose à l’arrivée potentielle de nouveaux variants qui répondraient différemment face aux vaccins. Il y a tellement d’inconnues aujourd’hui qu’il est utopique de prédire la fin rapide de l’épidémie. La situation est certes meilleure mais n’oublions pas que nous avons dû faire face à une 4e vague estivale très inhabituelle.

 
Il y a tellement d’inconnues aujourd’hui qu’il est utopique de prédire la fin rapide de l’épidémie.
 

Cela explique-t-il selon vous, la décision de l’exécutif de ne finalement pas lever l’obligation du pass sanitaire ?

Dr B. Davido : J’en suis convaincu. Le pass sanitaire est un outil de surveillance. Le lever dans certaines régions aurait été à double tranchant et aurait incité les gens à se rendre dans d’autres où il n’est pas en vigueur. Le pass sanitaire n’est pas qu’un laisser-passer. Il est à l’origine d’une campagne de dépistage massive. Aujourd’hui, tous les trois jours, toutes les personnes qui n’en sont pas détenteurs vont se faire dépister et des gens qui n’auraient jamais été dépistés sont diagnostiqués de manière fortuite. Nous verrons ce qui se passera avec la fin des tests gratuits à partir du 15 octobre.

Regrettez-vous la fin du remboursement des tests ?

Dr B. Davido :Ce n’est pas à l’ensemble de la société de payer le tribut de ceux qui ne veulent pas se faire vacciner. Le recul est aujourd’hui largement suffisant sur l’efficacité des vaccins. Au-delà de l’aspect pécuniaire, cette mesure est aussi un signal que la circulation du virus est contrôlée. Avec le déremboursement des tests, on dépistera moins, le suivi de l’épidémie sera plus subtil. Il faudra utiliser d’autres indicateurs (les contacts chez SOS Médecins, les passages aux urgences, les hospitalisations…).

Le gouvernement demeure vigilant mais il a tout de même annoncé la levée à partir du 4 octobre de l’obligation du masque à l’école dans les régions où le virus circule très peu. Le regrettez-vous ?

Dr B. Davido : Oui, je regrette que le masque puisse être optionnel pour les enfants non vaccinés. On sait que les jeunes sont des incubateurs à virus et coronavirus, qu’ils rencontrent deux à trois fois par an. Chez un enfant asymptomatique, comment voulez-vous que les gens se disent qu’ils vont faire dépister leur enfant ?

 
Je regrette que le masque puisse être optionnel pour les enfants non vaccinés.
 

D’où l’importance que le dépistage soit systématisé à l’école, où il reste lacunaire ?

Dr B. Davido : Très clairement ! Il faut que l’on soit capable d’avoir une campagne de dépistage très forte pour ne pas être piégé par le fait que cette population jeune est majoritairement asymptomatique. On peut se retrouver avec une incubation silencieuse et une transmission rapide auprès de ces enfants puis de leurs parents ou proches fragiles, qui échappera au radar du dépistage.

74 % de la population éligible des Français de plus de 12 ans a reçu au moins une injection. Malgré ce taux de couverture vaccinale, l'immunité collective n'est pas atteinte. Quel est le seuil pour atteindre l'immunité collective ? Est-elle atteignable ?

Dr B. Davido :C’est une bonne question. J’ai été peiné que certains collègues aient affirmé cet été que l’on n’atteindrait jamais l’immunité collective. On ne peut pas dire cela. C’est contreproductif à l’heure où l’on encourage les gens à se faire vacciner. A partir du moment où un maximum de personnes seront vaccinées, il y aura une immunité de groupe, un effet de bouclier sur le virus. Les données parlent d’elles-mêmes. Vous avez 5 à 8 fois moins de chances d’être infecté lorsque vous êtes vacciné. La probabilité de se contaminer entre gens vaccinés est extrêmement faible.

Le laboratoire Pfizer indique que son vaccin produit avec BioNTech contre le Covid-19 est « sûr » et « bien toléré » par les enfants de 5 à 11 ans. Faut-il selon vous, réfléchir à l’ouverture de la vaccination des enfants de moins de 12 ans ?

Dr B. Davido : Cette question n’est pas d’actualité. Un Français sur quatre de plus de 12 ans n’a pas reçu la moindre injection, parler de la vaccination des moins de 12 ans relève de l’empressement. Cela risque de diluer le message et de freiner la vaccination des autres publics, notamment des personnes âgées (10% des plus de 75 ans ne sont pas vaccinés, a annoncé jeudi l’Assurance maladie). Nous devons réserver les 3e doses pour permettre l’immunité dans la durée des personnes les plus vulnérables. Et puis, il faut songer à distribuer des doses de vaccins aux pays qui en ont le plus besoin pour éviter l’apparition des variants. Contrôler la circulation mondiale du virus est un véritable défi. On a l’espoir de voir arriver des vaccins en unidose, en protéine recombinante, dès janvier, ce qui permettrait d’aborder cette campagne de vaccination des enfants sans prendre le stock de vaccins à ARN Messager des plus fragiles. Tout cela plaide pour laisser la vaccination des moins de 12 ans entre parenthèses.

 
Un Français sur quatre de plus de 12 ans n’a pas reçu la moindre injection, parler de la vaccination des moins de 12 ans relève de l’empressement.
 

Certains pays comme Israël, offrent une troisième dose de vaccins à leurs citoyens. L’OMS estime qu’une troisième dose de vaccin ne se justifie pas dans la population générale. Partagez-vous ce point de vue ? Pensez-vous qu’il faille réserver les doses disponibles aux populations à risque non vaccinées ?

Dr B. Davido : Oui, tout à fait. Il y a un ordre de priorité à respecter pour ces 3e doses. Je trouve logique de ne pas consommer les doses de vaccins alors que certains pays comme l’Inde n’ont pas terminé leur campagne de deuxième dose. Ne perdons pas de vue que de nouveaux vaccins vont arriver en 2022 avec des schémas hétérologues (première injection avec un vaccin, seconde dose avec un vaccin différent) susceptibles de booster la réponse immunitaire des gens vaccinés pour un an. Cela va changer la façon dont sont écrites les recommandations. Il faudra sans doute s’inscrire dans un schéma annuel de vaccination des plus fragiles comme pour la grippe. L’objectif sera que les gens les plus à risque soient bien couverts.

Plusieurs études dont une étude de l'AP-HP, ont montré que les patients infectés développaient une excellente mémoire sérologique et cellulaire capable de reconnaître et neutraliser les variants du SRAS-CoV-2. Cette bonne réponse immunitaire mémoire est-elle encourageante par rapport à l’arrivée d’éventuels nouveaux variants ?

Dr B. Davido : Un article de Nature a démontré que lorsqu’une personne a reçu deux doses de vaccin et qu’elle est contaminée par le variant Delta, elle a une immunité très élevée et probablement très durable. Chez les gens qui ont les réactions des lymphocytes B et lymphocytes mémoire après avoir rencontré l’agent infectieux de façon atténuée, on peut espérer que l’élargissement du panel, avec notamment le variant Delta, permette en effet de contrecarrer les autres éventuels variants.

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