POINT DE VUE

Pour que la souffrance liée au décès des patients ne soit plus un tabou : enquête auprès des cardiologues

Aude Lecrubier

10 septembre 2021

Paris, France – Comment les cardiologues vivent-ils le décès de leurs patients ? Pourquoi sont-ils particulièrement affectés ? Pour la première fois, une enquête invite libéraux et hospitaliers à aborder ce sujet encore trop souvent tabou.

« Nous partageons tous des expériences parfois très douloureuses. Les conséquences de ce stress sont insuffisamment – pour ne pas dire "ne sont pas" prises en compte ou reconnues. Les moyens de s’en protéger ne sont ni suffisamment partagés, diffusés ou enseignés aux plus jeunes de nos collègues », indique le Pr Thibaud Damy, cardiologue, au CHU Henri Mondor de Créteil, qui a co-coordonné l’enquête.

« L’objectif est de briser un tabou », souligne le cardiologue, spécialiste de l’amylose cardiaque, une maladie particulièrement mortelle. Interview.

Medscape édition française : Pourquoi cette enquête ?

Pr Thibaud Damy : L’objectif de cette étude est de briser un tabou, celui de la souffrance des cardiologues face au décès des patients. Les soignants dans le monde cardiologique sont souvent désemparés et isolés quand l’un de leur patient décède. Et, malheureusement, c’est ce que l’on vit au quotidien. La culpabilité est très présente chez les soignants et ils la vivent seuls. Ils vont pleurer dans les escaliers, dans les bureaux puis, ils continuent leur visite comme si de rien était alors qu’un malade est décédé.

Pr Thibaud Damy

Ces situations de souffrance face à la mort peuvent mener vers une dislocation de l’équipe avec des médecins qui se retrouvent en burn-out, en dépression et dans des situations conflictuelles. Elles peuvent aussi fortement affecter la vie personnelle et familiale.

Associées aux difficultés hospitalières actuelles et à la crise du Covid, nous nous inquiétons pour la santé mentale de nos collègues.

Avec le Pr Erwan Flecher, chirurgien thoracique et cardiaque au CHU de Rennes (GICC- SFCTCV), le Dr Sophie Provenchere, réanimatrice à l’hôpital Bichat à Paris ( ARCOTHOVA) le Dr Frédéric Pochard, psychiatre à l’hôpital Lariboisière (Paris), un comité scientifique mais aussi, l’ensemble des sociétés savantes en cardiologie, chirurgie cardiaque, réanimation, nous avons donc lancé cette enquête anonyme pour objectiver les conséquences du décès des patients en termes d’anxiété, de dépression, de syndrome de stress post traumatique et d’épuisement professionnel chez les médecins cardiovasculaires.

L’objectif est de briser un tabou  Pr Thibaud Damy 

Pourquoi maintenant ?

Pr Damy : Il est incroyable de se rendre compte que cette enquête n’a pas été réalisée avant, mais peut être que le monde de la cardiologie n’était pas prêt.

Avec la crise Covid, nous nous sommes rendus-compte qu’il y avait urgence à lancer cette étude.

Alors que les cardiologues libéraux ont parfois perdu le contact avec leurs patients pendant la crise, avec des conséquences dramatiques, la plupart des centres hospitaliers de cardiologie ont eu à gérer le Covid dans les unités de soins intensifs de cardiologie. Ils ont vécu une double peine. Celle de s’occuper des patients Covid, très lourds, très graves et de délaisser leurs patients. Cela a créé un dilemme qui a fait ressortir le problème du manque de moyens chronique à l’hôpital.

Cela a exacerbé le sentiment d’impuissance face à la mort et d’impuissance face à l’institution en général. Nous avons vu le nombre de burn-out et de dépressions augmenter.

Quelles sont les principales thématiques abordées dans l’enquête ?

Pr Damy : Il y a d’abord une analyse démographique. Les cardiologues sont interrogés sur leur travail, leur lieu de vie, leur situation. Il y a aussi des questions d’ordre sociétales. Y-a-t-il ou non des conflits sur leur lieu de travail ?  Puis, on aborde le sujet de la mort. Combien ont-ils a eu à gérer de morts et de limitations thérapeutiques dans l’année ? Quelles sont les démarches qui ont été faites par rapport à la mort des patients ? Enfin, il y a trois questionnaires qui visent à corréler la charge psychologique liée au décès avec des échelles validées de dépression (HADS), de burnout (MBI) et une échelle de trauma (IES-R). On interroge aussi sur les ressources dont disposent les médecins à la fois en termes d’entourage personnel, d’équipe, de croyance, de loisirs (sport…).

Pourquoi les cardiologues sont-ils particulièrement exposés ?

Pr Damy : Tous sont très exposés qu’ils soient cardiologue en libéral, hospitalier, réanimateur cardiaque ou chirurgien cardiaque.

Les cardiologues suivent à la fois des pathologies chroniques comme l’insuffisance cardiaque ou l’amylose, avec malheureusement des évolutions défavorables mais, beaucoup d’entre eux font aussi de l’interventionnel. Cela induit des profils de prise en charge des patients et de survenue de décès très différents. Les cardiologues de ville ont un lien durable et affectif important avec les patients. Dans leur pratique, le décès va survenir de manière plus ou moins inattendu mais chronique. En parallèle, les collègues interventionnels, chirurgiens, ont des patients qui arrivent souvent en urgence, avec un pronostic vital engagé, et des interventions qui parfois tournent mal. C’est brutal.

Les cardiologues ont-t-il un profil psychologique particulier qui rend le vécu de la mort des patients particulièrement complexe ?

Pr Damy : En cardiologie, on ne soigne pas n’importe quel organe, on soigne le cœur. Il y a une sorte de fantasme vécu par le soignant et l’entourage qui le met en position de sauveur. L’impuissance liée au décès contraste avec ce vécu inconscient de sauveur.

Aussi, en chirurgie cardiaque et interventionnelle, on débouche les coronaires, on change le cœur, on met des assistances. Il y a une sorte de solution un peu « magique » dans le fait de pouvoir intervenir pour sauver la vie. Cela rend d’autant plus impuissant et coupable lorsque cela tourne mal. Sans compter qu’il y a eu une évolution incroyable de toutes les thérapeutiques et supports techniques au cours des dernières années...

Quelles sont les pistes pour aider, accompagner les médecins face à la mort des patients ?

Pr Damy : Il faut faire un travail de réparation pour que les soignants puissent continuer à faire leur métier en étant bien physiquement et psychiquement.

Lorsque l’on travaille en groupe, ce processus de réparation s’envisage de manière globale, avec toute l’équipe. C’est pourquoi cette étude va être répliquée chez les paramédicaux pour montrer que cette souffrance touche tous les membres de l’équipe. Personne n’est épargné. Les personnes les plus touchées sont probablement celles qui sont le plus au contact des patients et qui ont des transferts affectifs.

Après, il faut aussi réaliser un travail personnel pour être capable de demander de l’aide si cela ne va pas.

La première étape est de prendre de conscience du problème, d’en parler, de partager ensemble, d’identifier les situations difficiles, de pouvoir standardiser les prises en charge, notamment l’annonce du diagnostic et du pronostic, de pouvoir appeler à l’aide. Il est possible d’organiser des ateliers d’échange, de se faire aider par des psychologues.

On passe tous par des phases professionnelles et personnelles où l’on est plus apte à gérer les situations émotionnelles fortes. Il ne faut pas laisser un médecin faire seul une annonce s’il n’est pas/plus apte. Il faut pouvoir, de manière solidaire, avouer sa faiblesse et se faire relayer ou aidé au moment de l’annonce.

Les jeunes sont-ils suffisamment sur cette approche de la mort ?

Pr Damy : Les premières réponses au questionnaire montrent clairement qu’il faut améliorer la formation sur l’annonce des maladies graves, connaitre les mécanismes de défense enclenchés par les patients et ceux enclenchés par les soignants (évitement, fuite, colère, mensonge, fausse réassurance, dérision…). L’objectif est de rendre des ressources accessibles aux cardiologues pour comprendre ce qui se passe chez eux, chez leurs patients, dans leur équipe.

Où en est l’enquête et quelles sont les prochaines étapes ?

Pr Damy : Nous avons lancé l’étude mi-juillet et nous avions déjà 625 réponses fin août. Nous avons programmé deux relances au mois de septembre pour tenter d’atteindre 1000 médecins. Il est stupéfiant de voir le nombre de médecins qui ont pris le temps de remplir ces questionnaires longs. Nous avons des témoignages vraiment touchants. Tout cela montre à quel point il est important de travailler sur cette question. Nous prévoyons de publier les résultats de l’enquête vers la fin de l’année.

Pour participer à l’enquête, cliquer ici.

 

 

 

 

 

 

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