COVID en Guyane : « Nous sommes encore très éloignés de la situation antillaise »

Jean-Bernard Gervais

6 septembre 2021

Paris, France — Alors qu'une tribune signée par quelque 298 soignants et médecins en Guyane enjoint la population à se faire vacciner en masse le plus rapidement possible, le Pr Narcisse Elenga, chef du service de pédiatrie du centre hospitalier de Cayenne et vice-président de la société française de pédiatrie (SFP), fait le point sur la rentrée scolaire en Guyane et plus généralement sur la pandémie de Covid-19 dans ce territoire d'Outre-Mer.

Pr Narcisse Elenga

Medscape édition française : Que pensez-vous de la décision qui a été prise de repousser la rentrée scolaire du 2 au 13 septembre aux Antilles et dans la zone rouge en Guyane ?

Pr Narcisse Elenga : En tant que pédiatre, cela ne me satisfait pas. Car comme on le sait des mesures barrière de niveau 2 vont être prises*. Que la rentrée se fasse maintenant ou plus tard, ces mesures seront prises. Qui plus est nous savons que la majorité des contaminations se déroulent non pas à l'école mais lors des fêtes intrafamiliales.

*Afin de mettre en œuvre des mesures proportionnées, le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports a établi pour la prochaine année scolaire, en lien avec les autorités sanitaires, une graduation comportant quatre niveaux : niveau 1 / niveau vert ; niveau 2 / niveau jaune ; niveau 3 / niveau orange ; niveau 4 / niveau rouge. Le protocole sanitaire en vigueur dans les écoles, collèges et lycées à partir du 2 septembre 2021 sera de niveau 2 (le niveau du protocole peut différer en Outre-Mer), NDLR

Le Pr Launay du CHU de Nantes craint que l'éloignement des enfants de l'école puisse jouer un rôle néfaste sur leur santé mentale. Qu'en pensez-vous ?

Pr Elenga : C'est certain, cela a été démontré. Nous avons d'ailleurs pris position au sein de la société française de pédiatrie, et ce n'est pas vrai uniquement pour la Guyane. L'éloignement de l'école impacte la santé mentale des écoliers, cela entraine des syndromes dépressifs, et fait en sorte que leur niveau scolaire baisse. Non seulement ces enfants vont rentrer avec deux semaines de retard, mais dès qu'il y aura un cas contact, les écoles seront amenées à fermer. Cela va isoler les enfants dans les familles. C'est une décision qui n'est pas bonne, à mon avis. Les pédiatres n'ont pas été consultés avant que cette décision ne soit prise, c'est regrettable.

Quelle est la situation générale en Guyane ? Certains disent que vous n'avez pas encore surmonté la troisième vague ?

Pr Elenga : Nous sommes officiellement rentrés dans la 4e vague depuis le 9 août. Cette quatrième vague est marquée par une prédominance du variant Delta à 70%.

Quel est le niveau de saturation des hôpitaux en Guyane ?

Pr Elenga : Les services de réanimation sont saturés à 185% environ. C'est un niveau moyen, relativement à d'autres hôpitaux. Par ailleurs, il faut savoir qu'au-delà de la réanimation qui accueille les cas graves, tous les autres services accueillent des patients Covid, notamment la gynécologie obstétrique, la chirurgie, les services de médecine...

La situation guyanaise est-elle comparable à celle des Antilles ?

Pr Elenga : Non, nous sommes encore très éloignés de la situation antillaise. Le taux d'occupation en réanimation est aux alentours de 800%. Mais la situation guyanaise est tout de même préoccupante. Et la Guyane n'a pas encore atteint son pic de contamination, c'est certain.

Quid du taux de vaccination en Guyane ? La situation est-elle comparable à la situation antillaise ?

Pr Elenga : Lorsque la pandémie a commencé à flamber aux Antilles, le taux de vaccination en Guyane était meilleur que le leur. Nous avions un taux autour des 25% alors que les Antilles étaient bien en dessous. Nous sommes actuellement autour des 27%.

Pourquoi le taux de vaccination en Guyane est-il aussi faible ?

Pr Elenga : Il faut noter une résistance de la population à la vaccination. Ce qui est curieux, car j'ai fait une enquête sur la vaccination des enfants en Guyane, et je me suis rendu compte que les Guyanais y sont plutôt favorables. Je suis surpris qu'ils soient réticents à la vaccination contre la Covid, mais ils mettent en avant le fait que cette vaccination leur a été imposée, mais aussi arguent du fait que le vaccin est récent et qu'ils n'ont pas de recul sur la sécurité du vaccin.

Y a-t-il en Guyane comme aux Antilles des traitements alternatifs contre la Covid qui circulent dans la population ?

Pr Elenga : Oui, bien sûr, c'est ce que l'on appelle ici les remèdes créoles, qui semblent efficaces, selon les gens qui les prennent, même si ces mêmes personnes se retrouvent parfois à l'hôpital... Je prends l'exemple d'une de mes connaissances qui a été hospitalisé pendant 10 jours, et qui pense que ce sont les plantes qu'il a prises à sa sortie de l'hôpital qui l'ont guéri, alors qu'il allait déjà bien mieux à sa sortie de l'hôpital.

La situation catastrophique des Antilles et la mise en place du pass sanitaire ont-elles incité les Guyanais à se vacciner ?

Pr Elenga : Cela a donné un coup de fouet à la vaccination, c'est certain. Nous avons bondi de 25 à 27% en quelques semaines.

Avec les réticences sur la vaccination, de nombreux personnels de soins vont certainement se mettre en arrêt de travail.

Va-t-il falloir transférer des patients vers d'autres hôpitaux ?

Pr Elenga : C'est possible. Lors de la deuxième vague, qui était très intense, nous avons dû évacuer des patients vers les Antilles. Pour l'instant, nous ne sommes qu'à 185% [de saturation des services de réa], mais si le taux augmente, nous serons nous seulement limités en lits mais aussi en personnel. Car avec les réticences sur la vaccination, de nombreux personnels de soins vont certainement se mettre en arrêt de travail.

Comment expliquer qu'il y ait en Guyane des zones très impactées par le Covid, la zone rouge, et d'autres relativement épargnées ?

Pr Elenga : Je pense que cela est dû aux activités humaines dans ces zones. Dans les zones où il y a beaucoup d'activités, beaucoup de fêtes intrafamiliales, la Covid est très présente. Néanmoins, la situation de Saint-Laurent [du Maroni] est curieuse car je m'attendais à ce qu'elle soit similaire à celle de Cayenne, avec une circulation intense du SARS-CoV-2. Mais ce n'est pas le cas. Il y a pourtant beaucoup d'activités à Saint-Laurent, mais la Covid ne fait pas de ravages comme à Cayenne, c'est surprenant.

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