Le registre tunisien NATURE-HTN souligne des avancées dans la prise en charge de l'HTA au Maghreb

Dr Walid Amara, Pr Leila Abid 

28 avril 2022

Afin d’élaborer des recommandations adaptées aux particularités épidémiologiques et aux risques cardiovasculaires des patients au Maghreb, plusieurs registres ont été récemment mis en place. Après NATURE-AF sur le suivi des patients avec une fibrillation atriale, les résultats de l’étude NATURE-HTN apportent un éclairage sur l’état des lieux de l’hypertension artérielle en Tunisie (comorbidités, contrôle tensionnel…). Le point avec le Pr Leila Abid.

TRANSCRIPTION

Walid Amara – Bonjour et bienvenue sur Medscape. J’ai l’énorme plaisir d’avoir avec moi Leila Abid, qui est professeure de cardiologie au CHU de Sfax, et ancienne présidente de la Société Tunisienne de Cardiologie et de Chirurgie Cardio-Vasculaire (STCCV). L’étude NATURE-HTN  [1] vient d'être publiée : peux-tu nous dire ce qu’il faut en retenir ?

 
NATURE-HTN qui est le plus grand registre portant sur l’hypertension artérielle en Afrique et au Maghreb
 

Leila Abid – Tout à fait. Je suis très heureuse de parler de NATURE-HTN qui est le plus grand registre portant sur l’hypertension artérielle (HTA) en Afrique et au Maghreb. Nous nous étions fixés un objectif de 10 000 patients hypertendus et nous avons réussi à en inclure 25 890 pendant un mois (du 15 avril au 15 mai 2019). Il s’agissait de tout patient hypertendu, que ce soit une HTA de novo ou une HTA ancienne, qui consulte dans le secteur public ou privé. C’est aussi un point fort de notre registre, cette collaboration entre secteurs étatique et privé. Ce travail a pu voir le jour grâce à la participation de 321 investigateurs des secteurs public et privé, avec une prédominance du public (à peu près 74 % du secteur public).

Nous avions comme objectif de voir les particularités épidémiologiques des patients hypertendus en Tunisie, d’avoir une idée du contrôle tensionnel, de l’inertie thérapeutique et du risque cardiovasculaire de ces patients. Nous avons jugé qu’il est important d’avoir nos propres données tunisiennes pour améliorer la prise en charge de nos patients hypertendus. Concernant les résultats, il y a de bonnes, mais aussi de mauvaises nouvelles.

Comorbidités des hypertendus : des patients haut risque CV

On a trouvé que nos patients étaient à haut risque cardiovasculaire. 40 % des hypertendus étaient diabétiques, 27 % étaient obèses et un bon nombre avaient plus de trois facteurs de risque cardiovasculaire – soit pratiquement 25 % de nos patients.

Il y a une amélioration du profil épidémiologique du risque CV chez les patients hypertendus par rapport aux études anciennes.
 

En regardant ces chiffres, on se dit que nos patients sont donc à haut risque cardiovasculaire, mais si on les compare à des études tunisiennes anciennes, par exemple l’étude TAHINA datant de 2012, on trouve que la prévalence du diabète chez les patients hypertendus a été réduite – elle était aux alentours de 62 %, alors que dans notre étude elle est aux alentours de 40 %. Donc il y a une amélioration du profil épidémiologique du risque cardiovasculaire du patient hypertendu par rapport aux études anciennes, mais, quand même, les patients hypertendus tunisiens ont beaucoup de comorbidités.

Walid Amara – Les recommandations européennes sur la prévention avaient classé le Maghreb comme une zone de haut risque, soit rouge. Donc ce que tu dis coïncide avec ce qui a été énoncé dans les recommandations européennes.

Leila Abid – Oui. Dans les recommandations européennes, la Tunisie est « rouge », le Maghreb aussi. Il y a peut-être une petite surestimation de la classification du risque cardiovasculaire des Tunisiens, mais, quand même, on peut dire qu’on est considéré comme une population à haut risque cardiovasculaire, vu la prévalence de ces facteurs de risque cardiovasculaire : le diabète, l’obésité, mais aussi le tabac qu’il ne faut pas négliger.

Amélioration du niveau éducationnel

Il y a aussi un élément important, positif :  on a constaté que le niveau éducationnel des Tunisiens dans NATURE-HTN s’était amélioré par rapport à 2012. Le taux d’analphabètes était aux alentours de 40 % en 2012, contre désormais 26 % en 2019 dans NATURE-HTN. Donc il y a vraiment une amélioration au niveau éducationnel et cela peut expliquer en partie la baisse de la prévalence du diabète de 40 %. On est en train de faire le diagnostic de l’HTA plus précocement avant l’apparition d’autres comorbidités et des facteurs de risque cardiovasculaire.

Le contrôle tensionnel

La bonne nouvelle dans NATURE-HTN, c’est le contrôle tensionnel. 50 % des patients hypertendus en Tunisie sont bien équilibrés, en se basant sur l’objectif tensionnel proposé par l’ESC, c’est-à-dire une pression artérielle strictement inférieure à 140 mm Hg pour la systolique et 90 mm Hg pour la diastolique. À 50 %, on est content, même si on aurait espèré avoir un meilleur contrôle tensionnel. Mais cela s’est vraiment bien amélioré par rapport aux études anciennes ― par exemple dans une étude tunisienne de 2005, on était aux alentours de 30 % de contrôle tensionnel ; même chose dans l’étude TAHINA.

Si on se compare aux études de registres internationaux : il y a un papier récent qui a comparé 30 pays développés, et le taux de contrôle tensionnel est entre 40 % et 59 %. Donc là, notre taux de 50 % n’est pas loin et, pratiquement, c’est le taux de contrôle tensionnel dans les pays développés.

Walid Amara – Est-ce qu’il y a d’autres études qui ont évalué le contrôle tensionnel au Maghreb qui seraient récentes ?

Leila Abid – Il y a quelques registres disparates au Maghreb – comme je l’ai dit précédemment, l’étude TAHNIA, parce qu’elle a inclus aussi des patients du Maghreb, mais elle est ancienne (2012) et là le taux de contrôle tensionnel est uniquement de 30 %.

Donc nous sommes contents de ce contrôle tensionnel, il y a une amélioration, parce qu’il y a maintenant des molécules, des génériques qui sont disponibles, donc plus de traitements antihypertenseurs et un meilleur niveau éducationnel des patients.

Facteurs prédictifs de non-contrôle tensionnel

Si on regarde les facteurs prédictifs de non-contrôle, on trouve le fait d’être traité au secteur public. Personnellement, je fais partie du secteur public hospitalier universitaire. En Tunisie, on voit un bon nombre de patients indigents, qui n’ont pas de sécurité sociale (20 % des données sur l’HTN sont de patients indigents, ils n’ont pas de couverture sociale, 3 % n’ont pas de couverture du tout…). Cela limite la prescription des molécules qui couvrent les 24 h, les associations fixes etc. On est obligé de donner, par exemple, le captopril à un comprimé fois trois par jour dans le milieu hospitalier… Dans l’étude, on a trouvé que dans le secteur privé on donne plus d’ARA-2 que d’IEC ; dans le milieu public, il y a le captopril en 3 prises, c’est donc un facteur qui favorise la mauvaise observance thérapeutique.

 
L’une des explications de non-contrôle tensionnel est l’absence de couverture sociale.
 

Donc l’une des explications, c’est l’absence de couverture sociale. On voit l’intérêt de faire ce registre pour convaincre les décideurs de généraliser cette couverture sociale.

On a trouvé, aussi, parmi ces facteurs de non-contrôle, le diabète, l’obésité – ils sont assez prévalents dans notre registre.

Un autre facteur de risque : la fréquence cardiaque supérieure à 80 battements par minute. Comme vous le savez, dans les recommandations de l’ESC, une fréquence qui dépasse les 80 battements par minute est considérée comme un facteur modificateur du risque cardiovasculaire. Donc on dirait que les Tunisiens… sont tachycardes, ils ont une hyperactivité sympathique, en partie, dans la physiopathologie de l’HTA, et on pourrait l’expliquer par la prévalence de l’obésité.

Malheureusement aussi, les Tunisiens sont sédentaires. Uniquement 14 % de nos patients hypertendus font de l’activité sportive de façon régulière, donc cela explique aussi, en partie, pourquoi ils sont tachycardes.

Vers des recommandations spécifiques ?

Walid Amara – Vous avez identifié ces facteurs de risque, donc je suppose que vous allez en déduire des recommandations. Quelles sont vos perspectives ? Qu’avez-vous prévu de faire maintenant pour l’HTA ?

Leila Abid – On a maintenant NATURE-HTN avec nos propres données tunisiennes. Avant on se basait sur les autres données (américaines, françaises…). Ces nouvelles données nous ont permis d’élaborer notre propre guide pratique de prise en charge de l’HTA, des guidelines purement tunisiennes en collaboration avec la CNAM, la sécurité sociale, et avec l’INEAS – c’est l’équivalent de l’HAS en France. Notre guide tunisien est prêt, on vient de le finaliser.

 
Ces nouvelles données nous ont permis d’élaborer notre propre guide pratique de prise en charge de l’HTA.
 

Grâce à ces guidelines, on a réussi à convaincre la CNAM de prendre en charge même l’HTA modérée – parce qu’avant ils ne prenaient que l’HTA grade 2-3 – et cela va nous aider à améliorer la prise en charge de nos patients en se basant sur nos propres recommandations tunisiennes adaptées à nos particularités épidémiologiques et aux risques cardiovasculaires des patients hypertendus tunisiens.

Les autres registres NATURE

Walid Amara – Comme on l’avait traité précédemment sur Medscape, il existe d’autres registres NATURE et je tiens à féliciter la société tunisienne de cardiologie pour ce travail énorme : NATURE-AF pour la fibrillation atriale, NATURE-HF pour l’insuffisance cardiaque… Est-ce qu’il y a d’autres NATURE qui sont en train d’arriver ?

Leila Abid – Oui, la saga des NATURE de la société tunisienne de cardiologie continue. On a aussi le registre NATURE-PCI sur l’angioplastie coronaire qui a été clôturé – l’article est en cours de publication, on l’a soumis et on attend l’acceptation. Et on vient aussi de terminer les inclusions de NATURE-VALVE, mais reste les suivis à 6 mois et à 5 ans. C’est le registre sur les valvulopathies et, certainement, on aura nos particularités tunisiennes et les particularités du Maghreb et de l’Afrique.

Walid Amara – Et je note que débute l’essor du TAVI en Tunisie, je le vois sur les réseaux sociaux...

Je remercie Leila Abid d’avoir été avec moi aujourd’hui. Merci à tous de nous avoir suivis et je vous dis à très bientôt sur Medscape.

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