Le blog du Dr Pauline Seriot

Féminisation de la médecine et discriminations : qu'en est-il en pratique ?

Dr Pauline Sériot

Auteurs et déclarations

29 novembre 2021

Représentation des femmes dans leur condition de médecins, discriminations… Le Dr Pauline Seriot commente les résultats de l’enquête Medscape sur la féminisation de la médecine et les disparités entre les sexes.

TRANSCRIPTION

Bonjour, il me paraît important aujourd’hui d’évoquer un sujet qui me tient particulièrement à cœur : celui de la représentation de la femme médecin au sein de sa pratique médicale, qu’elle soit libérale ou hospitalière.

Il existe effectivement une féminisation de la profession médicale. D’après les chiffres recensés en 2020 par l’Ordre National des Médecins, les femmes représenteraient près de la moitié des effectifs en médecine. On estime d’ailleurs qu’elles seront majoritaires en 2022. Les femmes ne sont plus seulement infirmières ou aides-soignantes, et cette évolution est loin d’être ancrée dans tous les esprits.

Quelques chiffres :

  • en 1913, 6% des docteurs en médecine étaient des femmes.

  • en 2020, chez les médecins généralistes de moins de 40 ans, 65% sont des femmes.

  • au sein des spécialités médicales, en 10 ans, la part des femmes est passée de 45% à 53%.

  • au sein des spécialités chirurgicales, la part des femmes est passée de 29% à 48% en 10 ans.

Afin d’étayer mes considérations sur la féminisation du métier de médecin, je me suis appuyée sur une enquête réalisée par Medscape , sur une cohorte de plus de 1000 hommes et femmes médecins de tous âges exerçant en libéral ou à l’hôpital. Cette enquête s’intéressait aux différences qui pouvaient exister entre une femme et un homme médecin. En plus des résultats obtenus, des témoignages ont été rapportés et à la lecture de certains d’entre eux, je dois avouer que j’ai été un peu surprise.

Cette vidéo est la première d’une série, tant le sujet de la féminisation de la profession médicale est vaste et soulève de nombreuses problématiques

Nous évoquerons dans cette vidéo la représentation de la femme dans sa condition de médecin. Nous chercherons à savoir s’il existe des disparités entre les deux sexes et si cette féminisation entraine des discriminations de genre ?

Enfin, nous évoquerons les preuves que les femmes doivent apporter afin d’asseoir leur légitimité en tant que médecin.

Si ce sujet me tient particulièrement à cœur, c’est parce que j’y suis confrontée tous les jours dans ma pratique médicale. Quand j’étais interne, j’avais droit à la double peine : être femme et étudiante. Je pensais que le titre de Docteur atténuerait ce manque de considération, et bien non.

 
Quand j’étais interne, j’avais droit à la double peine : être femme et étudiante.
 

Je travaille à l’hôpital et de manière assez fréquente, je fais face à une discrimination de genre. Un exemple : un patient qui vient me voir et qui me dit « je voudrais voir le médecin ». « Le », ne peut pas être « la » dans l’imaginaire collectif. Alors je réponds « je suis le médecin » et j’ai le droit à un « ah… » qui en dit long. S’ensuit une justification un peu maladroite « oui, mais vous êtes si jeune ». Parce qu’être médecin, être une femme et faire jeune, cela fait beaucoup d’informations à intégrer pour certains.

Tout d’abord, je vous propose de commencer par la représentation de la femme dans sa condition de médecin. Je vais m’appuyer sur les résultats obtenus du sondage réalisé par Medscape :

  • À la question « les patients vous confondent-ils avec un/e auxilliaire medicale ? », pour 57% des hommes, c’est non, ils sont toujours traités avec respect, on ne les tutoie pas, on ne les appelle pas par leur prénom, on les nomme « Docteur », on ne s’adresse jamais à eux de manière informelle. C’est tout le contraire pour 1 femme sur 5, qui précise faire souvent face à ce type de comportement familier. Et ce sont les femmes entre 25 et 29 ans qui sont les plus concernées. Parce qu’une femme docteur, on peut le concevoir, mais il ne faut pas qu’elle ait l’air de sortir de l’école et il faut qu’elle ait une certaine expérience qui puisse appuyer sa crédibilité…

Ainsi, 68% des femmes sont confondues avec un professionnel de santé autre ou moins qualifié (alors ce que quiproquo surviendrait chez 19% des hommes).

Prenons le témoignage d’une chirurgienne, qui met en lumière cette théorie, pour qui la discrimination vient de la part de ses patients. Elle rapporte : « Je suis une femme de 35 ans, en début de carrière et en libéral. Je suis chirurgienne et souvent on me prend pour une secrétaire ou une infirmière (bien que cela ne soit pas dégradant loin de là), mais les patients ont du mal à imaginer qu’une jeune femme puisse faire ce métier ».

Pour une urgentiste de 55 ans, ce qui l’agace, c’est de devoir préciser sa fonction au patient, surtout quand il y a un homme dans l’équipe.

Cette phrase résonne énormément en moi parce que je ne compte plus le nombre de fois où lorsque je me rends dans le box de consultation voir un patient avec un collègue masculin infirmier ou aide-soignant, le patient s’adresse à moi en disant « Bonjour madame » ou pire « Bonjour mademoiselle » et s’adresse à mon collègue en lui disant « Bonjour Docteur ».

 

Je ne compte plus le nombre de fois où un patient s’adresse à moi en disant « Bonjour mademoiselle » et s’adresse à mon collègue infirmier ou aide-soignant: « Bonjour Docteur ».

 
  • Intéressons-nous désormais à la problématique relative à la discrimination. Je me permets pour cela de citer une phrase d’un témoignage d’une anesthésiste, qui me semble fort de sens « la féminisation de la médecine n’a pas fait disparaitre le sexisme ».

Selon l’enquête IPSOS, 93 % des médecins hospitaliers ont déclaré avoir déjà constaté une situation discriminante à l’égard des femmes. « Des remarques sur le physique des femmes, sur la manière dont elles se comportent, sur les phrases qu’elles disent… Tout cela est très présent dans le milieu hospitalier », d’après un urologue interrogé.

Toujours d’après les résultats de l’étude Medscape, 2 femmes sur cinq contre 5 hommes sur 50 rapportent avoir été victimes de discrimination en raison de leur sexe, sur leur lieu de travail. Et cela concerne en majorité les femmes de moins de 45 ans.

Pour une gynécologue de 48 ans, ce ne sont pas « les hommes qui dénigrent les femmes, mais la société tout entière ».

Ce biais, cette erreur de jugement peut aussi bien concerner les patients masculins que féminins. Une chirurgienne déclare qu’une partie de ses patientes est plus encline à se faire opérer par un chirurgien masculin, comme si elles participaient à ce phénomène de misogynie.

Dans leurs commentaires, plusieurs hommes médecins ont constaté ce type de discrimination vis-à-vis de leurs consœurs. Un gériatre rapporte ainsi « l’homme est reconnu d’emblée comme docteur, parfois même quand il ne l’est pas. L’homme est beaucoup moins sujet aux propos sexistes et stéréotypes d’apparence physique ou comportementaux ».

  • Enfin et pour faire le lien, intéressons-nous a la question de la crédibilité et de la légitimité de la femme médecin. 61% des femmes, contre 43% des hommes rapportent devoir modifier leur personnalité ou leur comportement pour être pris au sérieux. Chez les 25-39 ans, ce sont 76% des femmes qui estiment devoir changer pour être mieux considérées. Une médecin généraliste de 50 ans admet que « pour réussir, elle a dû adopter des codes masculins ». Pour une autre médecin, « la féminisation de la médecine est le signe du déclin de la profession, c’est une réflexion qui est loin d’être rare ».

Donc si l’homme est d’emblée légitime et respecté dans sa condition de médecin, la femme, quant à elle, doit apporter toutes les preuves qu’elle a réussi et qu’elle est aussi compétente que l’homme. Quand cette vision va-t-elle changer ?

En conclusion, au regard des premiers résultats de l’étude, être une femme médecin est donc :

  1. revendiquer son titre de docteur pour qu’on le prenne en compte, et que l’on soit considérée comme tel,

  2. porter le tribut d’une théorie patriciale, ancienne mais pourtant toujours d’actualité, au sein de laquelle, la femme ne peut exercer une profession aussi haute que les hommes,

  3. et enfin, devoir faire ses preuves pour affirmer sa légitimité, comme si le genre était synonyme d’efficacité, que ce soit auprès des patients mais également face aux ses confrères.

A bientôt pour une nouvelle vidéo !

 

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