POINT DE VUE

Réfugiée afghane devenue star du foot, elle s’apprête à être médecin : interview de Nadia Nadim

Khayla Daniel

Auteurs et déclarations

25 août 2021

À la fin de l’année, comme plusieurs milliers d'autres étudiants en médecine, Nadia Nadim enfilera une blouse blanche de praticien. Mais cette future chirurgienne n’en est pas à son premier uniforme : elle a également porté les maillots hauts en couleurs des équipes de football féminin au Danemark (équipe nationale), aux États-Unis (ligue nationale) et en France (avec le PSG en D1).

Que de chemin parcouru pour cette jeune femme de 33 ans, qui a fui l’Afghanistan, son pays d’origine, après le meurtre de son père par les talibans en 2000. Avec sa mère et ses quatre sœurs, Nadia a trouvé refuge au Danemark, où elle a découvert pour la première fois le football. Medscape s’est entretenu avec cette athlète qui, à un semestre de devenir médecin, tient également à s’impliquer dans des causes humanitaires.

Nadim Nadim, championne d’Europe 2021 avec le PSG (Crédit photo : Getty Images)

 

Cette interview a été publiée originalement sur Medscape édition internationale , le 11 août 2021. Le compte rendu a été adapté pour des raisons de clarté.

Medscape : Pourriez-vous nous parler de votre parcours personnel ?

Nadia Nadim : Je suis née en Afghanistan [en 1988] et j'y ai grandi jusqu'à l'âge de 10 ans. Ensuite, nous avons dû fuir le pays à cause de la guerre. Nous sommes arrivées au Danemark au début de la rentrée des classes ; je suis rentrée en 6ème. À ce moment-là, je ne parlais pas le danois et je ne comprenais pas grand-chose, mis à part les mathématiques parce que ma mère nous les enseignait à la maison.

Ma mère a toujours insisté sur l'importance de l'éducation. Elle disait que cela peut vous sortir de n'importe quelle situation dans la vie. Si vous avez des problèmes, si vous êtes pauvre ou autre, l'éducation est la clé. Elle a été le premier enfant de sa famille à être scolarisé. Personne avant elle n'avait jamais été à l'école, surtout pas les filles.

Nadia Nadim enfant, en Afghanistan

Comment avez-vous pris la décision de faire des études de médecine ?

Ma mère voulait devenir médecin, mais elle s'est mariée et ses plans ont changé. Elle a toujours eu ce rêve et a voulu qu'un de ses enfants devienne médecin. Au départ, je disais : « non, je ne veux pas. Je ne vais pas réaliser tes rêves. » Et ma sœur aînée voulait devenir médecin, alors je me suis dit « je ne vais pas devenir médecin, je vais faire autre chose… je vais essayer de devenir riche ! »

Lorsque j’étais en 3ème, vous pouviez faire un stage dans le lieu de votre choix. J'ai choisi d'aller à l’hôpital près de chez nous, non pas parce que cela m’intéressait mais parce que c'était proche et que cela me permettrait de dormir plus longtemps… Or la semaine que j’ai passée là-bas m’a vraiment surprise. J'ai pensé : « c'est vraiment cool d'être à l'hôpital. » J'ai vu des opérations esthétiques et des chirurgies oculaires. Je me suis imaginée dans cet environnement. J'aime le fait que les médecins soient capables d'aider les gens, surtout ceux qui en ont vraiment besoin. J'ai alors pensé que je devrais peut-être essayer.

Je me suis donc inscrite [à la faculté de médecine] et j’ai été admise. Je n'ai rien dit à ma mère. Je lui ai dit que j'avais postulé dans une école de commerce et que j'avais été acceptée. Elle disait sans enthousiasme : « je suis fière de toi », mais elle ne le pensait pas vraiment.

Dès le premier semestre je me souviens avoir pensé : « J'ai vraiment bien choisi ». J'ai tout aimé de la fac de médecine : d'être en contact avec le sang jusqu’aux conversations avec les patients ! J’aime la médecine.

Le football fait également partie intégrante de votre vie. Comment réussissez-vous à trouver un équilibre entre la formation médicale et la compétition sportive de niveau international ?

Cela n'a pas été facile. J'ai passé mon baccalauréat comme tout le monde car je pouvais suivre les cours de 7h à 15h. Mon entraînement de football était à 18h. C'était donc possible bien que très difficile.

Nous avons ces examens très importants au Danemark où vous êtes réellement testé sur 6, 7 ou 8 grands sujets. Le taux d'échec est élevé. Lorsque j'ai été sélectionnée pour jouer dans l'équipe nationale danoise, l'heure de mon examen était exactement à l'heure à laquelle je devais être sur le terrain. Je me souviens qu'il y avait cette dame... à qui j'ai expliqué mon problème, et elle a dit : « je suis désolée, c'est comme ça. Vous devez faire un choix. Personne ne peut jouer au football et être médecin, alors je suppose que vous devez choisir. » Je voulais lui prouver qu'elle avait tort.

 
« Personne ne peut jouer au football et être médecin... vous devez choisir. » Je voulais prouver

[à cette personne] qu'elle avait tort.

 

En plus du football et de la médecine, Nadim se consacre également à des œuvres humanitaires.

Quels conseils auriez-vous pour les étudiants qui peuvent se trouver dans des situations similaires, dans lesquelles on leur déconseille de continuer ?

Je pense qu'il y a toujours deux manières : soit tu écoutes et dis « OK, j'abandonne. », soit, si tu es vraiment passionné, tu y vas à la dure, c'est-à-dire que tu fais ce que tu as faire et ensuite peu à peu tout ira comme tu en as décidé. Il s'agit d'être assez fort pour le faire. C'est important. N'abandonnez pas facilement simplement parce qu'on vous a dit que personne ne l’a jamais fait auparavant, que c'est impossible. Je crois que rien n’est [impossible]. Si tu veux faire quelque chose, il y a toujours un moyen. Tu dois juste le trouver. Et pour moi, « non » n’a jamais été une réponse… Mais cela n’est pas facile…

 
Pour moi, « non » n’a jamais été une réponse…
 

Comment éviter le burnout dans votre situation ?

Je suis active, j’ai beaucoup de hobbys. J'aime aussi me détendre. Si ma pratique de football me le permet et que je suis en forme, j'aime faire aussi d’autres activités comme le tennis, le basket-ball et la natation.

J'aime regarder des films de Bollywood, notamment parce que je parle hindi. Ils ont quelque chose d'un peu magique, comme des films de contes de fées. Et j'aime regarder des « dramas coréens ». Je m'intéresse toujours aux autres cultures.

Vous avez aussi beaucoup d'autres projets actuellement. Pouvez-vous nous en parler ?

L'une des choses qui me tient vraiment à cœur et qui me passionne, c'est le bénévolat, travailler avec les organisations humanitaires qui font tant de choses dans le monde. J'ai été de l'autre côté et je sais qu'une petite aide peut avoir un impact énorme sur votre caractère et votre avenir. C'est probablement aussi l'une des raisons pour lesquelles je veux être médecin.

 
Aide humanitaire : j'ai été de l'autre côté et je sais qu'une petite aide peut avoir un impact énorme sur votre caractère et votre avenir.
 

L'une des organisations avec lesquelles je travaille est le Conseil danois pour les réfugiés. J'ai visité des camps de réfugiés dans le monde entier. J'ai été en Jordanie et au Kenya, et aussi au Danemark. Je suis également ambassadrice de l'UNESCO pour l'éducation des filles, parce qu’encore une fois, je pense que l'éducation est la clé pour résoudre des problèmes actuels.

Prenons par exemple le racisme. On pourrait probablement mieux lutter contre le racisme en éduquant les gens. L'ignorance est un facteur important, on le voit avec la peur qu’on beaucoup de gens vis-à-vis de l'Islam. C’est de l’ignorance, les gens ne savent pas, ils pensent qu’un certain groupe est représentatif de l'ensemble de la population. Si on peut mieux éduquer les gens, je pense que beaucoup de problèmes disparaîtraient ou au moins s'amélioreraient. Alors oui, je suis vraiment occupée. Mais chaque fois que j'ai un peu de temps, j'essaie de l'utiliser pour créer un changement.

Comme je le mentionnais au début, ma mère disait que l'éducation est très importante. Je pense que c'est un principe que toute ma famille a adopté. Ma [sœur] aînée est médecin, et nous avons aussi deux infirmières dans la famille, mes sœurs cadettes. Monter une clinique toutes ensemble est un de nos objectifs.

Interview de l'anglais par Véronique DUQUEROY

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