POINT DE VUE

Cancer : quel est l'impact des facteurs nutritionnels pendant et après ?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

26 juillet 2021

COLLABORATION EDITORIALE

Medscape &

France — L’alimentation pendant et après un cancer influence-t-elle la mortalité globale, la mortalité par cancer, le risque de récidive et de second cancer primitif et la qualité de vie ? L’impact des facteurs nutritionnels (alimentation, poids, alcool, activité physique) est-il similaire pour les différentes localisations de cancer ? Avons-nous suffisamment de données pour émettre des recommandations sur ces différents points ?

Un groupe d'experts, réunis par l'Institut national du cancer (INCa), a tenté de répondre à ces trois questions, en réalisant une revue de la littérature (voir encadré en fin de texte). Leur analyse et leurs recommandations ont été publiées dans le Bulletin du Cancer [1].

Raphaëlle Ancellin

Dans le cadre de notre partenariat avec la Société Française du Cancer (SFC), Raphaëlle Ancellin (INCa, Boulogne-Billancourt), auteure principale de ce nouveau rapport, est revenue sur l’analyse de l’influence du poids corporel, de l’alimentation, de l’alcool et des compléments alimentaires. Les données sur la dénutrition et le jeûne ont été abordées dans deux autres articles (Dénutrition et cancer : prévenir et intervenir rapidement ; Jeûne et cancer : que disent les études ?).

Medscape édition française : Pourquoi avoir effectué ce travail ?

Raphaëlle Ancellin : Nous avons souhaité faire un état des lieux de la littérature sur le sujet pour accompagner les professionnels de santé et les patients par rapport aux pratiques et aux comportements nutritionnels.

Nous nous sommes aperçus qu’il y avait beaucoup d’études sur la prévention primaire des cancers mais qu’il y avait peu de rapports qui abordaient l’impact des facteurs nutritionnels pendant et après la maladie et qu’une expertise collective sur le sujet pourrait compléter les messages existants.

Le dernier rapport qui faisait un état des lieux assez large sur cette question, était un rapport américain de l’American Cancer Society qui datait de 2012[2]. Notre revue de la littérature a donc débuté là où la revue américaine s’était arrêtée (2010-2019).

Qu’apporte votre travail par rapport au rapport de l’ACS ?

R.A. : Une des nouveautés est que nous avons mené une évaluation avec des niveaux de preuves. Selon des critères pré-établis, lorsque les niveaux de preuves étaient « convaincants ou probables », nous avons émis une recommandation. Lorsqu’ils étaient « limités ou non concluants », nous n’en avons pas émis.  Une autre originalité est que nous avons classé les résultats par type de facteur nutritionnel et par localisation du cancer.

Qu’avez-vous pu observer sur l’influence de la dénutrition, du surpoids et de l’obésité ?

R.A. : Ce que nous avons pu observer c’est que la dénutrition est un facteur de risque de mortalité ou de récidive pour plusieurs localisations de cancer. Il faut la repérer, ce qui n’est pas encore systématique et la prendre en charge.

 
La dénutrition est un facteur de risque de mortalité ou de récidive pour plusieurs localisations de cancer.
 

Concernant le surpoids et l’obésité, même si les praticiens pouvaient s’en douter, notre analyse a confirmé qu’en fonction des localisations, ils sont des facteurs de bon ou de mauvais pronostic. Il faut les prendre en compte dans le suivi du patient.

On voit que pour les cancers du poumon et l’œsophage, un surpoids est un facteur de meilleur pronostic[3,4,16] ainsi que pour le cancer de l’estomac avec un niveau de preuve suggéré [15] Ce sont également des cancers pour lesquels la dénutrition est à risque. En cas de cancer du poumon ou de l’œsophage et s’il y a un surpoids, il ne faut pas demander aux patients de perdre du poids.

En revanche, le surpoids et l’obésité sont des facteurs de mauvais pronostic pour le cancer du sein avec un niveau de preuve probable [5–9], le cancer colorectal avec un niveau de preuve convaincant [10–13] et le cancer du rein avec un niveau de preuve probable [14].

Il est recommandé de s’occuper d’abord du traitement de la pathologie et de ne prendre en charge le surpoids qu’après le traitement en raison du risque associé de dénutrition même chez les personnes en surpoids.

Avez-vous pu observer un effet délétère de l’alcool ?

R.A. : Sur la consommation d’alcool, nous avons été surpris de voir que très peu d’études s’intéressaient à la consommation d’alcool au moment du diagnostic ou après le diagnostic. Les seules études qui ont permis de faire des recommandations de non-consommation concernaient les cancers des voies aériennes digestives supérieures qui montrent que la consommation d’alcool au moment et après le diagnostic est un facteur de mauvais pronostic pour l’apparition de nouveau cancer avec un niveau de preuve probable[17]. On recommande tout de même de suivre les recommandations applicables à la population générale pour les patients atteints d’autres cancers, à savoir de limiter sa consommation (moins de 10 verres par semaine, soit 2 verres par jour au maximum et pas tous les jours).

Mener de nouvelles études sur la consommation pendant et après un traitement du cancer sont nécessaires pour pouvoir aller plus loin dans les recommandations.

Et concernant les aliments et les profils alimentaires ?

R.A. : Là aussi, il y a de nombreux manques en termes d’études. Nous avons pu voir, pour le cancer du sein qu’une alimentation riche en fibre et pauvre en graisses était importante en termes de pronostic et de mortalité avec un niveau de preuve probable[18,19,20]. Mais, il est important de recommander d’avoir une alimentation équilibrée et variée, quelle que soit la localisation du cancer, au même titre que la population générale. Il faut limiter la consommation de viandes et charcuteries, privilégier les graisses végétales, et la consommation de fruits, légumes, légumes secs et céréales complètes.

 
Il faut limiter la consommation de viandes et charcuteries, privilégier les graisses végétales, et la consommation de fruits, légumes, légumes secs et céréales complètes.
 

Concernant le soja, plusieurs études évaluant sa consommation dans le cancer du sein ont suggéré que c’était un facteur de bon pronostic[21.] Mais, les études n’indiquaient pas si la consommation était faite au moment du traitement ou après traitement et quelle était la quantité de soja consommé… Or, on sait que le soja peut interagir de façon négative avec certains traitements. En l’état actuel des connaissances, notre recommandation est de déconseiller aux patientes d’en consommer régulièrement [22–23].

Aussi, pour plusieurs aliments, des études ont suggéré un bénéfice mais, le niveau de preuve n’étant que « suggéré » nous n’avons pas fait de recommandation. Il faudrait des études supplémentaires pour savoir si leur consommation est bénéfique pendant les traitements, après les traitements et avoir des mécanismes explicatifs. Il s’agit notamment du café qui pourrait être bénéfique dans le cancer colorectal [24,25] ou des régimes riches en graisses végétales qui pourraient être bénéfiques dans le cancer de la prostate. Les acides gras saturés et des produits laitiers gras seraient eux délétères [26–29].

Les compléments alimentaires ont-ils montré un intérêt ?

R.A. : Concernant les compléments alimentaires, quelques études ont montré que la vitamine C était bénéfique chez les patientes atteintes de cancer du sein avec un niveau de preuve probable [30]. Mais, la temporalité (au moment du diagnostic ou après le traitement), la durée d’administration ou la dose, n’étaient pas forcément indiquées. En l’absence de ces données, et en raison de l’éventuelle interaction de ces produits avec les traitements [23,31–33], nous n’avons pas recommandé la prise de vitamine C, ni celle d’autres compléments alimentaires. Il faut noter que les recommandations américaines avaient mis en évidence un risque d’interaction entre la prise de vitamine E et les cancers des voies aérodigestives supérieures (VADS) [2].

Nous recommandons aux patients de consulter leur médecin avant toute prise de complément alimentaire et recommandons aux médecins de ne pas en prescrire lorsque cela n’est pas justifié, soit en dehors de carences.

Vous avez aussi recherché les données disponibles sur les plantes et les champignons…

R.A. : De rares études menées en Asie suggèrent que des extraits du champignon Coriolus versicolor[34] ou des plantes médicinales Jianpi Qushi et Jianpi Jiedu qui ne sont pas commercialisés en Europe seraient bénéfiques [35,36]. Mais, les études n’ont été réalisées que sur des populations asiatiques. Les métabolismes sont différents, les traitements du cancer peuvent être différents. Nous n’avons pas de recul, nous ne pouvons pas généraliser. Le niveau de preuve est trop faible pour faire des recommandations. Seules des études réalisées dans les conditions de prise en charge thérapeutique qui ont cours en Europe permettraient de les confirmer et de vérifier s'il n'y a pas d'interaction délétère avec certains traitements anticancéreux. Dans l'état actuel des connaissances, et compte tenu des réserves mentionnées, il est déconseillé aux patients de s'auto-administrer ces extraits ou décoctions pendant les traitements des cancers.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer en priorité à nos lecteurs ?

R.A. : Il faut faire un suivi de l’état nutritionnel du patient de manière systématique, suivre la perte ou le gain de poids qui sont des situations à risque. Il faut aussi rappeler que le jeûne n’est pas recommandé car il peut aggraver ou entraîner une dénutrition.

Mais, en dehors de ces situations à risque, on conseille au patient d’avoir une alimentation équilibrée, riche en fibre, en fruits et légumes, de limiter la consommation de viande et de charcuterie, de limiter la consommation d’alcool, des aliments trop sucrés, trop gras et trop salés.

En plus des recommandations nutritionnelles, il faut aussi limiter la sédentarité qui peut s’installer rapidement parce que le traitement et la maladie fatiguent. Toutes les études montrent que la pratique de l’activité physique a un impact bénéfique sur le pronostic du patient (Lire Cancer: l’activité physique bientôt incontournable avant et pendant un traitement?).

Une méta-analyse des études de 2010 à 2019

Ce travail d'expertise a été mené par un groupe de travail dont les membres appartiennent au réseau NACRe, réseau de recherche dans le champ de la nutrition et du cancer. Sept facteurs nutritionnels ont été pris en compte : l'alcool ; les consommations d'aliments ; les profils de consommation alimentaire ; le poids, la dénutrition et les facteurs associés ; les conseils nutritionnels seuls ou associés à la pratique d'activité physique ; les compléments alimentaires; les produits à base de plantes et champignons médicinaux chinois. Seules ont été considérées les expositions documentées chez les adultes, au moment du diagnostic de cancer ou après diagnostic. L'impact de ces facteurs sur six événements cliniques a été analysé : qualité de vie globale, progression du cancer, récidive du cancer, second cancer primitif, mortalité globale et mortalité spécifique au cancer.

La recherche bibliographique a porté sur les articles de la base de données Pubmed publiés entre août 2010 (date postérieure à la requête de l'ACS) et février 2019 (pour les méta-analyses, analyses poolées et essais), et novembre 2018 pour les études de cohorte. 243 articles pertinents ont été retenus (63 méta-analyses, 22 analyses poolées, 65 essais d'intervention et 93 études de cohorte).

 

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